Dépénalisation de l'avortement au Maroc, pas à pas

Une poignée de militants “pro-choice“ samedi 1er février à Rabat, en solidarité avec les manifestants espagnols
Une poignée de militants “pro-choice“ samedi 1er février à Rabat, en solidarité avec les manifestants espagnols

En solidarité avec les Espagnol--e-s qui manifestaient de l'autre côté de la Méditerranée pour sauvegarder leurs droits à l'IVG, une poignée de militant-e-s marocain-ne-s s'étaient rassemblés à Rabat, samedi 1er février. Mais au Maroc, il ne s'agit pas de défendre des acquis, mais bien de conquérir, dans un premier temps, la dépénalisation de l'avortement. Le combat "pro-choice" est loin d'être une priorité au Maroc, où entre 600 et 800 avortements sont pourtant pratiqués tous les jours.

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"Il n'y a pas beaucoup de courageux" regrette Ibtissame Lachgar, co-fondatrice du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (M.A.L.I) au Maroc venue militer pour la dépénalisation de l'avortement dans le royaume. Avec elle, samedi 1er février 2014,  seulement une quinzaine de militants "pro-choice" se sont rassemblés devant l'institut espagnol à Rabat. Ils ont pris la pose devant les journalistes et les policiers marocains, à peu près aussi nombreux que les participants. Un décalage saisissant alors qu'au même moment, des dizaines de milliers de manifestant-e-s pro-avortement défilaient à Madrid, à Londres et en France.
 
“Nunca mas“ (jamais plus) dit en espagnol la pancarte de ce jeune manifestant
“Nunca mas“ (jamais plus) dit en espagnol la pancarte de ce jeune manifestant
Les militants "pro-choice" au Maroc sont plutôt rares, et peu visibles. "C'est vrai que nous ne sommes pas très nombreux… à part derrière un ordinateur, les gens sont plus  actifs sur les réseaux sociaux que sur le terrain." Ibtissame Lachgar reconnaît que "le droit de la femme à disposer de son corps n'est pas un débat d'actualité ici".

La question avait pourtant surgi un peu bruyamment lorsqu'un navire avortement de l'Ong hollandaise "Women on waves" avait tenté en octobre 2012 d'accoster au Nord du Maroc afin d'offrir aux Marocaines, le souhaitant, la possibilité d'avorter dans de bonne conditions. Les partisans et les opposants s'étaient alors affrontés sur les quais du port de Smir.

Pourtant, plusieurs associations militent pour un assouplissement de la législation, à l'aide d'un discours qu'Ibtissame Lachgar considère comme plus "populiste", ou au moins "plus accessible au Maroc, qui reste une société très conservatrice".

"Shuya b shuya"

"Il faut y aller shuya b shuya", comprenez "petit à petit" en dialecte marocain. A l'USFP (Union socialiste des forces populaires), un grand parti de gauche, la représentante des femmes du mouvement, Khadouj Slassi préfère adopter une politique "progressive". "Notre revendication, non seulement en tant que socialiste mais aussi en tant qu'organisation féminine c'est celle de permettre aux femmes de disposer de leur corps. Mais l'avortement reste un tabou dans la société marocaine, il faut d'abord lutter pour qu'il soit au moins reconnu par la loi, et encadré par les autorités médicales".

En attendant, la loi marocaine prévoit 6 mois à 2 ans de prison pour toute femme s'étant avortée elle-même, 1 à 5 ans de prison pour toute personne ayant provoqué l'avortement (avec ou sans le consentement de l'intéressée), et deux mois à deux ans de prison pour les complices, amis ou vendeurs de produits abortifs. L'avortement n'est toléré au Maroc que s'il est spontané  (entendez fausse-couche) ou s'il est nécessaire pour préserver la vie de la mère. Aucune disposition particulière n'est par ailleurs prévue si la grossesse est le résultat d'un viol.
 
Le gynécologue obstétricien Chafik Chraibi - AFP
Le gynécologue obstétricien Chafik Chraibi - AFP
"La dernière avait 13 ans"

Le professeur Chafik Chraïbi dirige le service de gynécologie obstétrique au CHU de Rabat depuis 1984. "Chaque semaine, nous en avons une ou deux qui arrivent au service après avoir été violées, elles accouchent, et elles abandonnent leur enfant. La dernière avait 13 ans, et elle avait été violée par son père.". Fondateur de l'Association marocaine de lutte contre l'avortement clandestin (Amlac), le professeur Chraibi a mené son enquête auprès de l'administration pénitentiaire marocaine en 2008 : à partir des 8500 personnes condamnées pour viol, il estime en réalité à 80 000 le nombre de viols par an. "Les procédures sont lourdes, il faut d'abord oser parler, passer la barrière policière après avoir obtenu un certificat médical, 90% des cas passent à travers les mailles du filet."

Le professeur Chraïbi a aussi tenté de calculer le nombre d'avortements illégaux pratiqués au Maroc, "à travers une étude plus ou moins secrète menée par des doctorantes en sociologie", et il a compté en 2012 entre 600 et 800 avortements par jour. "J'assiste souvent à des décès et à des complications suite à des avortements mal pratiqués" explique Chafik Chraïbi, "si une femme chercher à se faire avorter, elle ira se faire avorter quoi qu'il en soit, alors au moins faisons le dans une structure médicalisée, et dans de bonnes conditions".

La petite porte médicale

Le médecin, installé dans la capitale marocaine, est pourtant loin d'être un militant "pro-choice" : "mon corps m'appartient, je fais ce que je veux… Non! Au Maroc, ça ne passera pas". En revanche, il propose une approche différente, "moi je veux entrer par la porte médicale" explique-t-il. "Le code pénal marocain permet à une femme d'avorter si sa santé est en danger. Et la santé, comme la définit l'OMS, c'est un état de bien être à la fois physique, psychique, et social. Moi, je voudrais qu'on tienne compte du retentissement psychique d'une grossesse."

Chafik Chraibi n'est pas à cours d'exemples : "Aujourd'hui, dans mon service, il y a une jeune fille à qui on a refusé d'avorter, elle a fait une tentative de suicide en avalant des raticides, elle a passé trois semaines en réanimation, et elle est toujours enceinte. Ca c'est du ressort du psychique, et la grossesse met clairement en danger la santé de la mère".

Le docteur Chraibi fait aussi cas de la santé sociale de ses patientes, "si sa grossesse la marginalise, l'empêche d'avoir un emploi ou provoque son licenciement, il faut aussi en tenir compte, et lui donner la possibilité de se faire avorter". Mais attention précise Dr Chraibi, "c'est par la voie médicale que je passe, la liberté des femmes à disposer de leur corps, au Maroc, personne de l'acceptera". Pour l'instant...