Des auteures de bandes dessinées contre le sexisme

Ce dessin de Julie Maroh sert d'illustration au collectif des créatrices de BD qui entendent lutter contre le sexisme dans leur métier.
Ce dessin de Julie Maroh sert d'illustration au collectif des créatrices de BD qui entendent lutter contre le sexisme dans leur métier.
©Julie Maroh

Près de 160 créatrices se sont regroupées en un collectif afin de dénoncer le sexisme dans le milieu de la BD tout en proposant aussi des manières de le combattre.

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Scénaristes, dessinatrices, coloristes, …et féministes. Ces femmes, toutes créatrices de bandes dessinées, majoritairement françaises et belges mais aussi italiennes, canadiennes et américaines ont décidé de fonder un collectif pour lutter contre le sexisme dans le 9e art.

Marguerite Abouet (Aya de Youpougon), Pénélope Bagieu (série Joséphine, La Page blanche), Chloé Cruchaudet (Mauvais genre), Annie Goetzinger (Jeune fille en Dior), Marion Montaigne (série Tu mourras moins bête),  Marjane Satrapi (Persépolis)…. Elles sont près de 160 créatrices à se mobiliser à la manière des femmes journalistes qui ont créé le collectif « Prenons la Une ! » en mars dernier. A sa tête, 25 journalistes françaises dénoncent la sous-représentation des femmes dans les médias, les stéréotypes sexistes que ceux-ci véhiculent et les inégalités femmes et hommes qui existent toujours au sein des rédactions françaises.

> Lire notre article « Des journalistes françaises prennent la Une »

Abordez-vous les sujets de vos BD de manière plus sensible

Le combat des créatrices de bandes dessinées est similaire. D’une seule voix, elles dénoncent le fait qu'elles soient trop souvent renvoyées, cantonnées, à leur genre… notamment par les journalistes.

Couvertures de bandes dessinées de Marguerite Abouet (<em>Aya de Youpougon</em>), Chloé Cruchaudet (<em>Mauvais genre</em>) et Pénélo<em>pe</em><em> Bagieu (série Joséphine</em>). Toutes trois font partie du collectif de créatrices de BD contre le sexisme.
Couvertures de bandes dessinées de Marguerite Abouet (Aya de Youpougon), Chloé Cruchaudet (Mauvais genre) et Pénélope Bagieu (série Joséphine). Toutes trois font partie du collectif de créatrices de BD contre le sexisme.

Sur le site internet de leur collectif, elles expliquent avoir vu leur travail « rabaissé à (leur) sexe dans le milieu de la bande dessinée ».

Deux événements vont définitivement les décider à se regrouper. En décembre 2013, l’auteure de bande dessinée Lisa Mandel contacte ses pairs pour récolter « toutes les questions qui leur ont été posées "sur le fait d’être une femme dans la BD" » dans le cadre d’un événement parodique intitulé "Les hommes et la bd" » pour le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême de 2014. Ce projet permet à une trentaine de créatrices d’échanger entre elles.

Le second événement remonte au printemps 2015 quand Julie Maroh (auteure de Le Bleu est une couleur chaude qui deviendra La vie d’Adèle au cinéma) est sollicitée par le Centre Belge de la Bande Dessinée pour participer à une exposition collective : « la bd des filles ». Julie Maroh y voit un projet avant tout « misogyne » et « accablant ». Elle décide d’alerter d’autres auteures de BD.

Naissance du collectif

La décision est prise de se regrouper pour lutter contre le sexisme en dénonçant les formes qu’il peut prendre dans leur métier « tout en avançant des façons de le combattre », écrivent-elles sur leur site.

Pour mener à bien leur action, elles décident de monter un collectif 100% féminin car expliquent-elles : « nous faisons face à des situations basées sur des préjugés sexués. Nos confrères masculins ont le privilège de ne pas les subir dans leur quotidien. » Même si elles soulignent aussi que le sexisme est bien l’« affaire de tous ».

Les créatrices de BD prennent la parole

Certaines d’entre elles témoignent sur le site internet de ce sexisme ordinaire dont elles font trop souvent l’objet :

Julie Maroh, auteure de Le bleu est une couleur chaude - « (…) pendant les trois mois en tournée internationale en 2013, les questions relevant d’être une femme dans la bd ne m’ont été posées qu’en France. Ça n’a pas du tout intéressé les Italiens, les Anglais, les Brésiliens ni les Canadiens. »

Capucine, auteure de Sophia délivre Paris, avec Libon - « Abordez-vous les sujets de vos BD de manière plus sensible [que le ferait un homme] ? » ou encore « Un scénar [de Libon] super rentre-dedans et qui sent la testostérone, ça n’a pas été trop compliqué de le suivre pour le dessin ? Libon a forcément scénarisé et j’ai dessiné. Rien n’est précisé sur la BD, on a fait les 2 ensemble, mais quand il y a de l’humour et de l’aventure, la fille est exclue d’office. Elle ne peut qu’avoir dessiné. » 

Nancy Peña, Les Saisons du Japon - « Lors de ma première interview, on m’a même demandé si je faisais de la bande dessinée pour “midinettes”. La question récurrente portait presque toujours sur ce que “la sensibilité féminine pouvait apporter au sujet”, et pas sur ce que j’apportais moi, en tant qu’auteur. Il était aussi sous-entendu que je choisissais des sujets plutôt romanesques, ne pouvant pas traiter tous les thèmes avec mon trait si délicat.

Aujourd’hui, ce n’est plus vraiment le cas, la plupart des chroniqueurs font un travail sérieux autour de mes albums. Je note quand même que j’ai un public plutôt féminin et que certains hommes ne parviennent pas à s’identifier à une héroïne alors que l’inverse ne pose jamais problème. 
»

Aude Picault, Moi je - « "Comment définiriez-vous la bande dessinée féminine ?" "Existe-t-il un trait spécifiquement féminin ?" "Est-ce que c’est difficile d’être une femme dans la bande dessinée ?" Et cette réaction quand on me demande ce que je fais : "Ah, vous êtes illustratrice", comme si une femme ne pouvait qu’illustrer les textes d’un autre. Je déteste. »

Se battre contre les stéréotypes

Alors comment lutter ? Sur leur site internet, elles en appellent aux « créateurs, éditeurs, institutions, libraires, bibliothécaires et journalistes [pour] qu’ils prennent la pleine mesure de leur responsabilité morale dans la diffusion de supports narratifs à caractère sexiste et en général discriminatoire (homophobe, transphobe, raciste, etc). Nous espérons les voir promouvoir une littérature qui s’émancipe des modèles idéologiques basant les personnalités et actions des personnages sur des stéréotypes sexués. »

Le marketing genré connaît des jours fertiles

Si les stéréotypes de la BD dite « girly »,  « de filles » restent toujours aussi présentes c'est parce qu'ils servent l’économie de ce 9e art : « Le marketing genré connaît des jours extrêmement fertiles, et l’édition y trouve son compte, explique Oriane Lassus sur le site du collectif. Pas nous, c’est clair et c’est une bonne chose de le faire savoir. »

A bon entendeur… Les créatrices de BD assurent qu’elles opéreront une veille sur ce qui sera publié et : « interviendront à chaque fois qu’une situation attirera notre attention. »

En avant les héroïnes !

Si derrière le crayon, les femmes cherchent à faire respecter leur place et leur art, elles en ont aussi une à se faire, plus importante, sur les planches des albums. On y trouve encore pléthore d’héros mais encore trop peu d’héroïnes. Des dessinateur(ice)s se sont amusé(e)s (en 2014, lors d’une exposition à Lyon) à troquer Tintin, Lucky Luke ou Akira par leurs sosies féminins, répertoriées aussi sur un site. Le détournement et l’humour comme pied de nez aux stéréotypes.