Des journalistes françaises prennent la Une!

Source: CSA  “Bilan des premiers travaux du groupe de travail “Droits des femmes“ 2013
Source: CSA “Bilan des premiers travaux du groupe de travail “Droits des femmes“ 2013

Lundi 3 mars, le journal Libération publiait le manifeste du collectif « Prenons la Une ! ». A sa tête, 25 journalistes françaises qui entendent dénoncer la sous-représentation des femmes dans les médias, les stéréotypes sexistes véhiculés par ceux-ci, mais aussi les inégalités femmes et hommes au sein même des rédactions des médias de l'Hexagone. Trois phénomènes qui pourraient bien être liés. Et une initiative qui rencontre déjà un certain écho. Pour l'heure, près de 600 journalistes, femmes et hommes, de la presse écrite, de l'audiovisuel et du web français l’ont signé. Éclairage.

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Il y a le 8 mars et puis il y a les 364 autres jours… Et là, manifestement, les chiffres sont éloquents, le constat accablant. A première vue, les femmes sont bien présentes dans les journaux, les radios et sur les écrans de télé. Pourtant, en y regardant de plus près, on s’aperçoit vite à quel point les apparences sont trompeuses…


Les hommes parlent, les femmes écoutent

En France, le constat n’est guère brillant. « Si vous allumez votre télé, une seule personne sur trois est une femme. Si vous regardez un débat télévisé d'actualité, là, ce sera deux personnes sur dix. A la radio, seuls 17% des experts invités sont des femmes. Dans la presse écrite, c’est encore pire, elles ne représentent que 15% !» s’exclame Claire Alet, co-porte parole du collectif naissant « Prenons la Une ! ».

Dans son dernier rapport, le CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) souligne la sous-représentation constante des femmes à la télévision (environ 35% des intervenants) par rapport à leur poids réel dans la société française (52% de la population).

Si, dans l'ensemble des médias, les femmes sont moins représentées quantitativement, elles le sont aussi qualitativement. Lorsqu’elles sont interviewées, elles sont plus « anonymes ». Leur nom et leur profession sont bien moins cités que ceux des hommes. Et elles sont davantage interrogées en tant que témoins ou victimes. Beaucoup moins en tant qu’expertes.
Elles sont, par ailleurs, plus souvent invitées pour commenter des sujets dits « féminins » (maison, mode etc.). Les sujets dits masculins, tels que l’économie, la politique ou l’international, demeurent quasiment réservés aux hommes. « En fait, ou bien elles sont des passantes, des ombres chinoises qui ne s’expriment pas, ou bien, au contraire, elle sont dans la surexposition du corps et le diktat de la jeunesse, de la minceur et du sexy », déplore Brigitte Grésy, auteure d’un rapport sur l’image des femmes dans les médias en 2008 et sur les expertes en 2011.


« C'est d'abord une prise de conscience, explique Pascale Colisson, présidente de l’AFJ (l’Association des femmes journalistes). Il y a dix ans, si vous m’aviez posé la question, je vous aurais répondu : Je travaille dans la presse depuis quinze ans, je lis les journaux tous les jours et, non, je ne vois rien d’anormal. Maintenant, poursuit-elle, je le vois systématiquement. » Plusieurs années durant, les journalistes de l’AFJ ont consacré leur énergie à dénoncer ce constat chiffré. Mais à l’époque le discours n’était pas « audible ». « Nos communiqués étaient à peine repris. Maintenant, le moment est venu. L'AFJ va se dissoudre prochainement. Et je suis ravie que ce collectif  transmédias prenne le relais », dit-elle d’un ton enjoué.

Lois sur l’égalité professionnelle, création d'une Commission sur l'image des femmes dans les médias, d’un groupe de travail au CSA, présence de la question de l’égalité dans le débat public… depuis deux trois ans - tout un ensemble d’éléments concourt à faire bouger les lignes. Journaliste aux Nouvelles News et auteur de « A la télé, les hommes parlent, les femmes écoutent », à paraître fin mars, Arnaud Bihel explique : « On sent, en ce moment, une vraie prise en main du sujet par le politique, les associations et les journalistes. On a aussi plus de données chiffrées qu’auparavant. Ce qui donne plus de visibilité au problème ». Le rapport de 2011 sur la présence des expertes dans les médias, par exemple, a eu un gros impact médiatique. Et pour cause, tous médias confondus, les femmes qualifiées ne représentent toujours que 20% des personnes invitées à s’exprimer.

Les expertes ne sont pas loin…

Arnaud Bihel relève : « Les médias avancent souvent l’impératif d’urgence et prétendent avoir du mal à trouver des expertes. Des associations et un guide existent pourtant. En réalité, beaucoup ont du mal à se défaire de leurs habitudes et de "leurs bons clients". Dans les émissions de débat, globalement, ce sont toujours les mêmes têtes masculines et les mêmes idées qui reviennent. Se sortir de ce carnet d’adresses, c’est une nécessité démocratique qui va au-delà même de l’égalité. Il en va de l’expression de la diversité des opinions ». La BBC (groupe audiovisuel public britannique), pour sa part, a pris les devants en constituant une base de données commune à toute la rédaction. Elle est même allée plus loin en créant une « Académie d’expertes » qui, depuis quelques mois, forme les expertes pas ou peu coutumières de la prise de parole devant un micro ou une caméra.

Évidemment, c’est aussi aux femmes de se mettre plus en avant et de se risquer à aller dans les émissions. Mais, peste Claire Alet : « Si l'on continue à ne pas faire venir de femmes sur les plateaux, si on ne les interviewe pas dans les colonnes des journaux, parce que l’on estime qu’elles ne sont pas suffisamment connues, pas suffisamment à l’aise, et pas suffisamment bonnes clientes, eh bien, de fait, elles seront moins connues, moins invitées, et forcément, elles seront moins habituées que les hommes que l’on voit, eux, tous les deux jours! C’est le serpent qui se mord la queue ! "Prenons la Une" veut passer d'un cercle vicieux à un cercle vertueux, notamment en prenant exemple sur la BBC ».

Petit à petit, les médias s’engagent. Peut-être un peu contraints face à des chiffres qui parlent d’eux-mêmes. Les dernières études font état de 30% de femmes expertes présentes à l’émission de débat "C dans l’air " au cours du dernier trimestre 2013 (contre 5% il y a quelques années). Et récemment, France Télévisions s’est fixé comme objectif d’atteindre 30% de femmes expertes d’ici fin 2014.

Pour Brigitte Grésy, il faut aussi du « Name and Shame » (nommer et blâmer, ndlr), c’est à dire publier un hit-parade des mauvais élèves. Car, elle l’affirme, « avoir mis en exergue des chiffres épouvantables et déclaré "C’est dans l’air c’est une catastrophe! Le JT d’Arte c'est encore pire!" ça a quand même remué les choses ». Le CSA a aussi un rôle important à jouer. Et sur ce point, le collectif a une idée claire en tête : la présence de 50% d'expertes à l’antenne et sur les plateaux de télévision.
Source :  Commission sur l’image des femmes dans les médias, rapport 2011
Source : Commission sur l’image des femmes dans les médias, rapport 2011

Rôle modèle

Les médias ont une responsabilité, ils sont vecteurs de représentation. En agissant ainsi, ils contribuent à alimenter une vision du monde très stéréotypée. « Ils sont encore un miroir déformant de la société et servent, aux jeunes notamment, des représentations avec une répartition des rôles où le savoir, la crédibilité est encore le propre du masculin », regrette Claire Alet. « Ce qui est grave, renchérit, Brigitte Grésy, c’est que les médias ne créent pas de modèles auxquels les filles peuvent s’identifier. Or c’est important d’avoir des modèles identificatoires qui vous poussent dans tout le champ des possibles. Lorsque l’on voit quelqu’un, on se dit : Si elle l’a fait, je peux le faire aussi! »
Là ou le bât blesse aussi, c’est que : « Les médias sont en deçà de ce qui se passe dans la société actuelle. En réalité, elle évolue plus vite qu'eux », observe Pascale Colisson. Un exemple ? Les chefs d’entreprises figurant dans les informations sont à 90% des hommes alors que, dans les faits, les femmes représentent 40% des entrepreneurs.
L'Émission de débat de France 5 “ C dans l'air“ le 23 mars 2013, capture d'écran
L'Émission de débat de France 5 “ C dans l'air“ le 23 mars 2013, capture d'écran

Savoir dire Stop!

Pour « Prenons la Une ! » pas de doute, sous-représentation des femmes dans les médias et inégalités au sein des rédactions sont liées. « Comment accorder de la crédibilité à la parole d’expertes quand on peine à reconnaître les capacités des femmes journalistes à diriger des rédactions ? C'est le cercle vicieux qui touche toutes les femmes et encore plus - c'est la double peine - les femmes issues de la diversité, » énonce le manifeste. Claire Alet souligne : « Aujourd’hui, la profession est complétement mixte. Les femmes représentent 46% des journalistes, il n’y a pas de raisons que sept directeurs de rédactions sur dix soit des hommes ».

« Chez nous, c'était douze rédacteurs en chef pour zéro rédactrice en chef. A un moment, il faut savoir dire STOP », déclare Valérie de Senneville, journaliste aux Échos et élue du comité d'entreprise (voir encadré). Plafond de verre, poids des stéréotypes et de la maternité sont autant de freins qui, dans les médias comme ailleurs, freinent la progression des femmes. « Le paradoxe dans cette histoire est que bien souvent, les femmes journalistes sont les premières à écrire des papiers qui dénoncent ces inégalités professionnelles au sein des autres entreprises. » Pour faire changer les mentalités, le manifeste propose de sensibiliser les étudiants en journalisme.

Le changement c’est pour quand ?

Aujourd’hui responsable pédagogique des étudiants de première année de l’IPJ (Institut pratique du journalisme) en charge de la diversité, Pascale Colisson, justement, aborde ce sujet. Elle sensibilise les futur(e)s journalistes à la question des stéréotypes, la représentation des femmes dans les médias et les encourage à diversifier leurs sources, notamment en les rendant plus paritaires. « Aujourd’hui, dans les écoles de journalisme, les filles sont plus nombreuses que les garçons et je peux vous dire qu’elles sont absolument passionnées de politique et de sport. »

Arnaud Bihel conclut : « Il existe une certaine prise de conscience. Après, dans les faits, ce n’est pas toujours évident. On l’a vu avec les commentaires sexistes des JO de Sotchi. Il y a des progrès dans les déclarations d’intention, mais elles ne sont pas toujours suivies d’effet. C’est le rôle du CSA mais aussi du SNJ (syndicat national des journalistes) et des associations comme « Prenons la Une ! » de mettre les auteurs de ces belles paroles face à leurs responsabilités. » Ne pas relâcher la pression, c’est justement ce que compte faire « Prenons la Une ! »

Le collectif « Prenons la Une! »

Sur leur plateforme et les réseaux sociaux, le collectif entend "pointer au quotidien les propos et stéréotypes sexistes dans les médias et dénoncer les inégalités tant qu’elles seront encore présentes".
La plateforme reçoit également les témoignages anonymes de femmes journalistes qui vivent des expériences sexistes dans leur travail au quotidien.

La plateforme c'est par là : Prenons la Une!
Pour les suivre : Facebook
Twitter : @prenonsla1
Pour leur écrire ou signer le manifeste : prenonslaune@gmail.com
 

Etude GMMP

L’étude GMMP  (Global Medias Monitoring Project) est la plus vaste étude portant sur la représentation des femmes dans les médias d’information dans le monde. Initiée en 1995 dans le sillage de la plateforme d’action de Pékin , sa 4e édition a réuni 108 pays.
Le constat ? Les médias du monde entier continuent de s'intéresser beaucoup plus aux hommes qu'aux femmes, tous sujets confondus. Elles représentent un peu moins d’un quart (24%) des sujets d’information (principaux ou annexes) contre 76% pour les hommes. Des évolutions positives sont à noter (le taux des femmes étant auparavant de 18%) mais peut mieux faire !


Le texte du projet de Loi pour l'égalité entre les femmes et les hommes

Voté par le Sénat le 18 septembre 2013, voici le texte, porté par la ministre des Drots des femmes, tel qu'il est soumis à l'Assemblée nationale le 20 janvier 2014

Et les hommes ?

« Même si notre identité est celui d’un collectif de femmes journalistes, il nous est apparu essentiel de recueillir des signatures d’hommes en soutien. Pour nous l’égalité se fera avec les hommes et pas contre eux, " souligne Claire Alet.
Avant d’ajouter : « D’ailleurs, une centaine d'hommes ont signé le manifeste. Beaucoup nous ont rejointes spontanément et ont apporté leur témoignages. Certains évoquent les situations de sexisme au sein de leur rédaction et nous disent " je veux un monde meilleur pour ma fille" ».