Deux soeurs indiennes condamnées à être violées ?

Des Indiennes de toutes confessions manifestent à Kolkata (Calcutta) en silence contre le viol d'une nonne âgée de 70 ans, dans un couvent de l'Etat du Bengale, perpétré par un groupe de voleurs alors qu'elle tentait de les empêcher de commettre leur forfait.
Des Indiennes de toutes confessions manifestent à Kolkata (Calcutta) en silence contre le viol d'une nonne âgée de 70 ans, dans un couvent de l'Etat du Bengale, perpétré par un groupe de voleurs alors qu'elle tentait de les empêcher de commettre leur forfait.
(AP Photo/ Bikas Das)

Condamnées à être violées. C'est le châtiment qu'aurait édicté un Conseil des anciens, dans l'Etat de l'Uttar Pradesh au nord de l'Inde. Une pétition lancée par Amnesty International fait le buzz et recueille des dizaines de milliers de signatures.

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On lit d'abord qu'un tribunal "a condamné deux jeunes femmes à être violées , exposées nues, leur visage peint en noir, un châtiment édicté pour les agissements de leur frère". Le jeune homme s'était enfui avec une femme mariée". Et on se dit : tribunal = justice = Etat de droit, comme l'est en principe l'Inde, appelée également la plus grande démocratie du monde, dotée d'une Constitution qui n'a rien à envier à celle de la France ou des Etats-Unis. Mais, en y regardant de plus près, on découvre qu'il s'agit d'une "Cour" hors système judiciaire, une assemblée locale, un conseil de village, dit des anciens, auto-proclamé.

Et la campagne lancée par Amnesty International autour de cette triste histoire, aux réalités incertaines, vise sans doute à mettre fin à cette justice sauvage, à ce système de contrôle social (Khaps), de "pères-la-vertu", érigés par eux mêmes et eux seulement en justiciers d'une morale à leur sauce.

Une information similaire avait enflammé la presse indienne en janvier 2014, lorsqu'une jeune hindoue avait osé aimer un garçon musulman : "Une jeune femme de 20 ans a été victime d'un viol en réunion dans l'Est de l'Inde sur ordre d'un conseil de village, en punition d'une relation amoureuse" contrariante pour le village, "avec un jeune d'une autre communauté et pour n'avoir pu payer l'amende imposée par le conseil de village" disait sèchement la dépêche d'agence. Cela se passait dans un autre Etat, celui du Bengale occidental...

Le soi-disant honneur familial

Cette fois, l'information qui remonterait au mois de juillet, voire même mai 2015, a surgi sur les fils des agences de presse internationales, parce que l'une des deux "condamnées", Meenakshi Kumari la plus âgée des deux soeurs, 23 ans, a saisi la Cour suprême et demandé une protection pour elle et sa famille. La famille appartenant à la communauté des Dalit (Intouchables) a été contrainte de se cacher après que leur frère se fut enfui avec une femme d'une caste supérieure, a annoncé Vivek Singh, l'avocat de la jeune femme. Le conseil des anciens de cette caste "supérieure", celle des "Jats" a alors ordonné le viol des soeurs, âgées de 23 et 15 ans, en juillet lors d'une "verdict" pris en juillet dernier. Le défenseur des deux soeurs a encore déclaré : "Elles ont été menacées de viol par les Jats. Ils voulaient se venger des actions de leur frère".

Ensuite, l'histoire est un peu floue. Dans ce district de Bhagpat à l'Ouest de l'Uttar Pradesh, le plus peuplé des Etats de l'Union indienne, celui qui a donné aussi le plus de Premiers ministres à ce pays continent, le chef de la police dément ces menaces, relayées par Amnesty International : l'enquête n'a jusqu'à présent révélé aucune intention de viol à l'encontre des deux soeurs. "Nous avons enquêté sur les accusations et constaté que le conseil n'avait pas débattu de cette affaire et que les menaces n'avaient pas été proférées à l'encontre de ces femmes", a-t-il affirmé.

Le lundi 31 août déjà plus de 200 000 personnes avaient déjà signé la pétition mise en ligne par Amnesty International pour protester contre cette décision (réelle ou pas, cela reste incertain) et exiger la protection des soeurs et de leur famille. Mais l'ONG, qui oeuvre pour la défense des droits fondamentaux, craint aussi pour la vie de la jeune femme "enlevée" par le frère des "condamnées", car elle est enceinte du jeune homme.

Le Khap Panchayat, assemblée de contrôle social, qui aurait décidé le viol des deux soeurs
Le Khap Panchayat, assemblée de contrôle social, qui aurait décidé le viol des deux soeurs
DR

Oeil pour oeil, dent pour dent

Amnesty International rappelle que si ces conseils de village (appelés en Inde les "kangaroo court") sont illégaux, ils subsistent dans des parties non négligeables de l'Inde. Ces Cours sauvages de justice (ou plutôt d'injustice) sont presque toujours constituées exclusivement d'hommes âgés, issus de castes dominantes, qui édictent les règles de comportement social et celles déterminant les relations entre communautés. Leur profession de foi se résume en général à "oeil pour oeil, dent pour dent".

La Cour suprême de l'Inde les considère comme des « tribunaux fantoches » et leurs décrets sont jugés illégaux, mais dans certains États, ils perdurent… et leurs peines sont infligées. Comme à l'infortunée jeune Bengalie, martyrisée au mois de janvier 2014.  Treize hommes, dont le chef du conseil de village, avaient alors été arrêtés dans ce village de Subalpur, à 240 km à l'ouest de Kolkata (on disait autrefois Calcutta).

La jeune femme hospitalisée dans le district de Birbhum avait pu identifier ses agresseurs. Le village fautif s'était alors dressé comme un seul homme pour empêcher les policiers d'arrêter les présumés coupables. De très jeunes gens à contempler leurs visages, et qui risquent la mort, dans ce pays continent qui n'a pas encore aboli la peine capitale...