Dilma Rousseff : la dame de fer brésilienne réélue ?

Dilma Roussef, lors de sa candidature à sa propre réélection, le 16 juin 2014 (Photo : AFP)
Dilma Roussef, lors de sa candidature à sa propre réélection, le 16 juin 2014 (Photo : AFP)

Il n'y aura donc pas de duel de femmes pour la présidence du Brésil. Au deuxième tour le 26 octobre 2014, Dilma Rousseff (41,48% des voix) n'affrontera pas celle qui avait surgit comme un boulet de canon dans la campagne, avant de faire long feu (21,29%), l'évangélique du Parti Socialiste, Marina Silva, mais le social-démocrate (centriste) Aecio Neves (33,68%). Saura-t-elle confirmer son avance auprès des électeurs, après la série de scandales de corruption et les contestations sociales qui secouent le pays depuis plus d'un an ?

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De la résistante à la dictature… jusqu'à la présidence

Dilma Rousseff n'est pas seulement la première femme présidente du Brésil. Elle est aussi et surtout une résistante à la dictature, torturée et emprisonnée de 1970 à 1973, devenue militante politique du Parti démocratique travailliste au début des années 80. Diplômée de l'École de sciences économiques de l'université fédérale du Rio Grande do Sul, Dilma Rousseff a été secrétaire d'Etat à l'énergie de 1991 à 1995, puis est entrée au Parti des Travailleurs de Lula Da Silva en 2000. C'est sous le mandat de Lula (2003-2010) qu'elle est nommée Ministre de l'Energie (2003), puis l'équivalent de Premier Ministre deux ans plus tard. Soutenue par le président Lula, elle est élue présidente du Brésil en 2010 avec 56% des voix contre le social-démocrate José Serra. Son combat contre un cancer du système lymphatique, guéri l'année précédant son élection a conforté le statut de "battante" de Dilma Rousseff, bien que souvent considérée comme écrasée par l'ombre du charismatique Lula. Cette personnalité est à double tranchant pour Deborah Berlink, journaliste et correspondante pour l'Europe du quotidien brésilien O Globo : "Dilma Roussef n'a jamais réussi à avoir le charisme de Lula, mais elle fait passer l'image d'une femme très ferme. C'est un atout et un problème en même temps."

Le mandat de Rousseff s'est heurté dès la première année à une série d'affaires de corruption qu'elle a su gérer avec une ténacité qui en a surpris plus d'un, ce qui lui vaut désormais son surnom de "Dame de fer". Si jusque là Dilma ne risquait pas grand chose pour sa réélection, avec des candidats peu charismatiques et sans caractère face à elle, un événement a modifié cet état de fait. La mort, en août dernier, dans un accident d'avion d'Eduardo Campos du Parti socialiste — l'un de ses concurrents à la présidentielle. La donne dans la campagne présidentielle en a été radicalement changée : le soutien politique de Campos et sa colistière, Marina Silva, une afro-brésilienne ex membre du Parti des travailleurs et écologiste, grimpe très vite dans les sondages.
Dilma Roussef, à l'époque de son engagement contre la dictature
Dilma Roussef, à l'époque de son engagement contre la dictature

Dilma Rousseff entourée de travailleurs lors d’une visite à l’usine Mare favela le 12 septembre 2014 à Rio de Janeiro  (photo : AFP)
Dilma Rousseff entourée de travailleurs lors d’une visite à l’usine Mare favela le 12 septembre 2014 à Rio de Janeiro (photo : AFP)
Une présidente trop interventionniste ?

Depuis l'apparition de cette nouvelle concurrente atypique, qui, il y a quelques jours encore, la battait au deuxième tour, Dilma Rousseff n'a pas été épargnée. Tous les coups sont permis ou presque, et les attaques de l'évangélique Marina Silva, à son encontre, ont poussé "Dilma" à riposter parfois de façon exagérée : en accusant par exemple sa rivale de vouloir supprimer les programmes sociaux. La journaliste Deborah Berlink, correspondante en Suisse de O Globo, estime que "ces accusations, organisées par l'équipe gouvernementale sont très bien faites, et ont redonné des points à Dilma, parce que les gens sont très attachés aux programmes sociaux. Mais je ne pense pas que Marina ait l'intention de couper ces programmes. Elle est aussi issue du Parti des travailleurs, et ce ne serait pas judicieux de sa part".

La présidente du Brésil a effectivement un bilan plutôt positif sur le plan social. Les politiques d'éducation des jeunes, d'alphabétisation des adultes, sont une réussite, comme le programme "Bolsa familia" (versements mensuels d'une aide de 60 à 80€ aux ménages les plus démunis) ou "Minha casa, minha vida" qui a permis à des millions de Brésiliens d'accéder à la propriété privée. Mais elle peine avec son bilan économique.

Le mauvais bilan économique, justement : il se situe dans une croissance du PIB qui s'écroule, avec à peine 0,7% prévus en 2014 (et déclaré actuellement en récession technique) pour un pays habitué à 5 ou 6%, le tout aggravé par une inflation à 6,5%. Les prix montent et même si le chômage est bas, la création d'emplois est quasi nulle.

Ces mauvais chiffres font que la présidente du Brésil n'arrive pas à convaincre qu'elle peut "relancer la machine". Les dernières statistiques sur les inégalités confirment cette impression : au Brésil en 2014, les riches deviennent plus riches quand les pauvres ne progressent plus. Les manifestations pour dénoncer le prix des transports en commun trop élevés, les dépenses d'Etat colossales pour l'organisation du Mondial, reflètent bien ce mécontentement populaire à l'encontre de la politique économique de la présidente.

La journaliste d'O Globo insiste sur cette problématique de politique économique et analyse les reproches qui sont faits à Dilma Rousseff : "Elle centralise trop, elle veut tout contrôler, et les marchés financiers réagissent à cette manière de faire. Le real a encore baissé face au dollar dès que les sondages l'ont donnée de nouveau gagnante : c'est un signe à prendre en compte. Son intervionnisme étatique, particulièrement dans le secteur de l'énergie ne passe pas bien, et personne ne comprend pourquoi elle maintient le ministre de l'économie qui est considéré comme incompétent. A moins que ce ne soit parce qu'il est effacé et qu'elle peut plus facilement avoir la main sur ce domaine ?"

Ce qui reste certain, c'est que les choix économiques de "La Dame de fer" ne font pas l'unanimité, et que l'inquiétude prime dans la population brésilienne.

Dilma Roussef, et Marina Silva, lors du dernier débat télévisé le 2 septembre (Photo : AFP)
Dilma Roussef, et Marina Silva, lors du dernier débat télévisé le 2 septembre (Photo : AFP)
Frustrations et status-quo

Dilma Rousseff a découvert il y a peu, avec stupéfaction semble-t-il, qu'une partie importante du corps électoral était avide de nouveautés politiques et prête à essayer une forme de rupture. Celle offerte par Marina Silva. La présidente du Brésil peine à calmer le mécontentement, et sa concurrente, Marina Silva, s'en sert. De plus, le parti de Dilma Rousseff, le Parti des travailleurs est devenu une sorte d'institution vieillissante qui domine la politique brésilienne depuis 20 ans, avec son lot de scandales et de luttes intestines. Le dernier en date, il y a trois semaines, le scandale Petrobras, est une bombe politique. Des pots-de-vin ont été versés à 40 politiciens dont des membres du gouvernement et du Parti des travailleurs. C'est dans ce contexte que Dilma Rousseff peut s'inquiéter — à juste titre — de sa réélection. Deborah Berlink est interrogative sur l'issue du scrutin et s'étonne d'ancien soutiens de Lula, comme l'ex ministre et star de la musique Gilberto Gil qui soutient Marina Silva : "Même si les sondages donnent Dilma gagnante aujourd'hui, il y a eu beaucoup de rebondissements, de débats, cette élection est vraiment intéressante,", estime-t-elle.

A contrario, pour se défendre, la présidente du Brésil rappelle qu'elle a sorti 50 millions de Brésiliens de la pauvreté au cours de son mandat, et qu'une classe populaire aux faibles revenus a rejoint désormais la classe moyenne. Mais c'est peut-être là que se situe la faiblesse de Dilma Rousseff, comme le note la journaliste d'O Globo : "Les derniers sondages indiquent que les électeurs de Dilma sont surtout issus des classes les plus défavorisées, pas plus que cinq fois le salaire minimum [qui est très faible au Brésil, ndlr], et qui n'ont pas fait d'études au delà du secondaire, et sont majoritairement des  catholiques. A l'opposé, ceux qui votent Marina, sont les classe moyennes plus éduquées, qui s'inquiètent des mauvais résultats macro-économiques".

Ce qui signifierait que plus la population brésilienne s'élève socialement, plus elle prend conscience des faiblesses de la politique économique de Rousseff, et moins elle vote pour elle. Avec la progression impressionnante du courant évangélique, dont fait partie Marina Silva, Dilma Rousseff a de quoi s'inquiéter.  Au final, la présidente du Brésil, qu'elle perde ou qu'elle gagne cette élection, devrait en tirer une leçon… amère ?