Dilma Rousseff victime de sexisme ?

"<em>Tu as trahi le Brésil</em>" proclame cette affiche adressée à Dilma Rousseff, et à son effigie, portée par un manifestant à Brasilia, le 13 mars 2016
"Tu as trahi le Brésil" proclame cette affiche adressée à Dilma Rousseff, et à son effigie, portée par un manifestant à Brasilia, le 13 mars 2016
AP Photo/Eraldo Peres

Dans le tremblement de terre politique et les scandales au sommet de l'Etat qui agitent le Brésil, une dimension aurait été passée sous silence selon ONU Femmes : la présidente brésilienne Dilma Rousseff  serait aussi victime d'une explosion de sexisme.

dans

"En tant que défenseur des droits des femmes et des filles dans le monde, l'ONU Femmes condamne toutes les formes de violence contre les femmes, y compris la violence politique afin sexiste contre le Président de la République, Dilma Rousseff. Aucune discordance politique ou protestation ne peut (...) justifier la banalisation de la violence domestique, une pratique patriarcale et misogyne qui porte atteinte à la dignité humaine." Le communiqué sévère est signé de la représentante de ONU Femmes au Brésil, Nadine Gasman. Il n'est pas courant que l'organisation internationale s'ingère aussi directement dans le débat politique interne d'un Etat membre.

Y aurait-il donc une dimension à cette agitation politique contre la présidente brésilienne, accusée d'avoir couvert un scandale de corruption à grande échelle, qui aurait échappé aux observateurs avertis ? Un retour du refoulé machiste,, dans l'un des plus grands pays à avoir porté une femme au pouvoir se manifesterait-il bruyamment, attisé par des opposants malveillants ? En dénonçant le 25 mars 2016, une tentative de "coup d'Etat" menée contre elle par une opposition pressée de s'emparer du pouvoir, la cheffe d'Etat accrédite cette thèse d'un complot contre sa seule personne, où la dimension du genre prendrait toute sa place.

Pourquoi veulent-ils que je démissionne ? Parce que je suis une femme, fragile ?
Dilma Rousseff

Alors que se multiplient les demandes de destitution venus des opposants mais aussi d'institutions telles l'Ordre des avocats du Brésil, alors que ses alliés du PMDB (parti du mouvement démocratique brésilien) semblent la lâcher, dans un entretien publié par le New York Times (et d'autres quotidiens européens - The Guardian, El Païs, Le Monde) la présidente dénonce "les méthodes fascistes" de certains de ses opposants politiques. Elle s'interroge sur leurs réelles motivations : "Pourquoi veulent-ils que je démissionne ? Parce que je suis une femme, fragile ? Je ne suis pas fragile. Ce n'est pas ce que raconte ma vie ! On dit 'elle doit être épuisée'. Ce n'est pas le cas. J'ai été emprisonnée trois ans (du temps de la dictature, ndlr). La lutte pour la démocratie de mon pays me donne de la force. Je ne suis pas déprimé. Je dors bien".

Inébranlable, sur son compte twitter, la présidente brésilienne montre qu'elle avance : "En 13 ans (Luiz Inácio Lula da Silva dont elle fut cheffe de cabinet a été élu en 2003, ndlr), le visage des universités à changé. Aujourd'hui elles sont plus pluralistes, plus colorées, plus démocratiques, telles qu'elles devraient être." écrivait-elle ce dimanche 26 mars 2016, lors d'une rencontre avec des universitaires.
 


Il est vrai que les arguments des citoyens hostiles à la président comme de ses soutiens se situent en deçà de tout argumentaire un petit peu politique, tel cet ennemi juré qui en réponse à un commentaire du groupe de presse O Globo sur les derniers défilées : "Vendredi : crise politique plus calme, mais toujours les mêmes qui ne s'arrêtent pas" répond avec un dessin qui se passe de commentaires.


Tandis que celui-là semble classer tous les anti Dilma dans une même catégorie, celle des nantis, odieux avec le peuple. Sur un cliché pris on ne sait où, on voir marcher un couple suivi d'une domestique poussant une double poussette, avec ce commentaire : "Un couple de Brésiliens demande à la nounou de se dépêcher parce que sinon ils arriveront en retard à la manifestation contre Dilma Rousseff."

Nous avons demandé à Deborah Berlinck journaliste brésilienne indépendante installée en Suisse, qui travaille pour O Globo, de nous éclairer sur les réalités d'un machisme exercé à l'encontre de l'une des rares dirigeantes politiques au monde.

"Des images dégradantes"

@DeborahBerlinck

Y a-t-il vraiment du sexisme dans l'opposition à Dilma Rousseff ?

Deborah Berlinck : Il est vrai que l’insatisfaction contre Dilma Rousseff se traduit en adjectifs qui ont trait à la condition des femmes. Comme « salope » par exemple et il y a des références permanentes à ses caractéristiques physiques, comme ses dents, son apparence, des remarques qui la plupart du temps au Brésil s’adressent toujours à des femmes. Les Brésiliennes sont censées être belles, sensuelles. Il y a toujours des critiques très sexistes envers Dilma Rousseff.

D’où viennent ces critiques ? Du personnel politique, de la population ?

Deborah Berlinck : C’est général. le Brésil est un pays de tradition machiste. C’est très difficile à changer même si en tant que dirigeante, Dilma Rousseff a par exemple fait voter une loi, en 2015, contre les violences domestiques, avec des peines plus sévères contre les meurtriers de femmes et de filles. Au Brésil, il y a environ 15 femmes par jour qui meurent sous les coups d’un proche. Donc cette violence vient de partout. Même Lula (l’ex président et « patron » de Dilma Rousseff, ndlr) n’y échappe pas. Dans les conversations enregistrées à l’occasion du scandale de corruption, on l’entend discuter avec un politicien et il fait des réflexions très inopportunes sur les féministes de son propre parti.  

Sur Internet ont circulé des images extrêmement choquantes, en particulier en 2015, des montages où l’on voyait la tête de Dilma Rousseff sur un corps de femmes les jambes ouvertes avec ce commentaire « A vendre ». Les Brésiliens étaient incités à coller cette photo à l'entrée du réservoir d’essence de la voiture, et une fois rempli, c'était comme si pompe à essence pénètrait sexuellement la figure de Dilma.

Et l’enquête sur cette affaire n’a rien donné… Ca montre la violence des adversaires. Et le pire c’est que ces agressions sexistes viennent aussi des femmes, et que les Brésiliennes en général ne réagissent pas. C’est absolument désolant.

Et pourtant, il y a un paradoxe : dans ce pays machiste, une femme a été portée au pouvoir…

Deborah Berlinck : Oui c’est paradoxal. Beaucoup de femmes ont été contentes de cette élection. Mais il ne faut pas oublier que Dilma Rousseff est arrivée au pouvoir grâce à Lula. C’est lui qui l’a choisie, au moment où il était au sommet de sa popularité. C’était son successeur, homme ou femme, peu importe, que les électeurs ont choisi.

Que pensez-vous de la défense de Dilma Rousseff face à ces attaques qui dit « qu’elle n’est pas une femme fragile » ?

Deborah Berlinck : C’est très court comme défense. Et l’an passé, dans un entretien au Washington Post, elle se plaignait du contraire, en disant qu’elle en avait marre qu’on la décrive comme une femme dure et trop forte personnalité. En fait, il n’y plus beaucoup à défendre. C’est une défense désespérée. Nous traversons l’une des plus graves crises politiques économiques que le pays a connu…

Une femme a écrit sur sa pancarte : "il n'y aura pas de coup d'Etat" lors d'une manifestation de soutien à la présidente Dilma Rousseff, à Brazilia, le 18 mars 2016
Une femme a écrit sur sa pancarte : "il n'y aura pas de coup d'Etat" lors d'une manifestation de soutien à la présidente Dilma Rousseff, à Brazilia, le 18 mars 2016
AP Photo/Eraldo Peres