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Divorce, vie privée, droits des femmes : en Inde, les juges pourfendent les traditions

<p>Des femmes indiennes lors d'un sit-in à Calcutta, le 28 juin 2017, protestent contre les violentes attaques lancées contre la "minorité" musulmane à travers le pays. Elles portent des pancartes "pas en mon nom" en guise de critique contre le silence du gouvernement hindouiste de droite face à ces lynchages publics et autres exactions contre les musulmans indiens. </p>

Des femmes indiennes lors d'un sit-in à Calcutta, le 28 juin 2017, protestent contre les violentes attaques lancées contre la "minorité" musulmane à travers le pays. Elles portent des pancartes "pas en mon nom" en guise de critique contre le silence du gouvernement hindouiste de droite face à ces lynchages publics et autres exactions contre les musulmans indiens. 

(AP Photo/Bikas Das)

Fin de la répudiation express par les maris, protection de la vie privée, reconnaissance du droit des femmes à une hygiène minimum comme motifs de divorce, en quelques jours de ce mois d'août 2017, les magistrats indiens ont fait preuve d'audace. Mais il reste des sujets tabous hors de leurs radars...  

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Coup sur coup, en quelques jours trois bonne nouvelles nous sont parvenues d'Inde. Dans un pays où l'on peut croiser les plus radicales des féministes, mais aussi constater les pires exactions contre les femmes en termes de violences sexuelles, à travers cet immense territoire aujourd'hui dirigé par un gouvernement hindouiste fortement marqué à droite, c'est rassérénant. 

Cela commence le 20 août 2017, avec le tribunal familial de l'Etat du Rajasthan (nord de l'Inde) qui accorde le divorce à une épouse pour le refus de son mari à lui fournir des toilettes intérieures durant cinq années de mariage, une attitude qui, selon les juges, "relevait de la cruauté". Cela se poursuit le 22 août avec un jugement de la Cour suprême indienne qui interdit désormais le divorce par répudiation express de la femme, autorisé dans la communauté musulmane.  Et cela continue le 24 août avec une autre décision judiciaire de la Cour suprême déclarant que les Indiens bénéficiaient d'un droit constitutionnel à la vie privée, un droit indissociable de la vie elle-même, décision capitale dont les ramifications pourraient s'étendre des libertés numériques à la dépénalisation de l'homosexualité.

Des décisions dont le monde entier se réjouit, en particulier au sujet de la fin de la répudiation "express", divorce unilatéral et instantané prononcé à la demande d'un mari. Selon cette pratique jusqu'ici acceptée dans ce pays laïc, au nom de la reconnaissance du droit interne aux communautés, il suffisait à un homme, musulman, de prononcer trois fois de suite le mot "je divorce" ("talaq, talaq, talaq") pour répudier sa femme. 

Le gouvernement indien, hindouiste nationaliste, s'est lui aussi vivement félicité de ce point final mis à une pratique, en réalité très peu pratiquée, mais tout de même trop, parmi les 180 millions de Musulmans indiens, soit 14% d'une population dominée par les hindous - 80%. Le Premier ministre Narendra Modi - qui soutenait le recours contre le "triple talaq", l'estimant inconstitutionnel et discriminatoire envers les femmes - a qualifié la décision d'"historique. Elle accorde l'égalité aux femmes musulmanes et constitue une mesure puissante pour l'autonomisation des femmes" a-t-il aussitôt twitté.

Un jugement qui est dû à la ténacité d'une courageuse jeune femme, accompagnée de plusieurs concitoyennes congédiées de cette même manière. Elles avaient conjointement déposé un recours devant le juge suprême pour obtenir l'abolition de cette procédure. Shayara Bano, la principale plaignante, avait ainsi reçu sa répudiation par courrier en 2015 et était tombée en dépression.

"J'ai connu la douleur quand une famille se fracture. J'espère que personne n'aura à passer par cette épreuve à l'avenir", a-t-elle déclaré à la presse à l'extérieur du tribunal. Des affaires de divorces instantanés par lettre, Skype ou même message Whatsapp avaient fait les gros titres des médias, ces dernières années en Inde.

Atiya Sabri, citoyenne de l'Uttar Pradesh et camarade de combat judiciaire de Shayara Bano, a, comme elle le raconte, été répudiée "d'un coup de stylo", sans doute pense-t-elle parce qu'elle n'avait eu que de filles. Pas d'héritier donc. 

Une petite voix intérieure me disait de ne pas avoir peur. Si je renonce qu’adviendra-t-il pour mes filles, pour leurs droits ?
Atiya Sabri, répudiée « d’un coup de stylo par son mari » et plaignante

divorce express Inde
Récit Sophie Golstein pour TV5MONDE, images BBC, durée - 2'06

Mais si  Shayara Bano et ses co-combattantes ont été victime d'une telle procédure, en réalité, combien sont-elles ?  Ce divorce "express" dit du "triple talaq" est une pratique contestée et même parfois interdite dans la plupart des pays musulmans, du Maroc à l'Indonésie, en passant par l'Algérie, le Soudan, le Liban, la Tunisie, l'Egypte, l'Afghanistan, le Pakistan... en réalité par presque tous les Etats dont la religion principale est l'islam. 

Le khul' des femmes versus le triple talaq masculin

Et en Inde qu'en est-il dans les faits ? Le Times of India, quotidien de référence de New Delhi, va quelque peu à l'encontre des idées reçues. D'abord, on y apprend que les Indiennes musulmanes peuvent elles aussi recourir à un divorce accéléré auprès des autorités religieuses de leur "district". Après la décision de la Cour suprême, le journal a en effet posé sa loupe sur Bangalore capitale de l'Etat de Kamataka, où grosso modo, les communautés se répartissent à l'image du "sous-continent" :  78,87% d'hindouistes, 14% de musulmans, à peine 7% de chrétiens, et 1% de jaïnistes. Ils ont "comptabilisé" les demandes de séparations déposées par des femmes (khul') et celles obtenues par les hommes au nom du triple talaq. Avec un résultat à l'encontre de nos pésuposés, à l'aune des données fournies par le Tribunal musulman (Markazi Darul Qaza Imarat-e-Sharia - Justice of Islamic Sharia Court).

Sur les 116 requêtes étudiées par la Cour en 2016, 81 (trois-quart donc) émanaient de femmes, grâce au « khul’ », dont Wikipedia nous apprend que « c’est une forme de dissolution du mariage musulman qui intervient à l'initiative de la femme, lorsqu'une épouse ne parvient pas à convaincre un juge de prononcer le divorce pour faute. » 

Les femmes qui ont recours au khul' sont en général indépendantes financièrement et ont suivi des études supérieures
Mohammed Haroon Rashadi, président du tribunal islamique de Bangalore

Toujours selon le Times of India, « En 2017, jusqu’à ce 22 août, sur les 70 cas traités, 53 émanent de femmes » confirme Mohammed Haroon Rashadi, le président du tribunal, qui insiste en outre sur l’âge des requérantes dont la plupart ont entre 28 et 35 ans. « Elles savent aussi qu’elles n’obtiendront aucune pension alimentaire, mais si elles prennent l’initiative c’est toujours pour les mêmes raisons : époux violent, adultère, pression familiale, incompréhension entre partenaires. Et celles qui le font sont en général indépendantes financièrement et ont suivi des études supérieures. » Un lecteur s’amuse en commentaire : « C’est quand même drôle de voir les hommes jouer la carte de la victime. Ils ont abusé de la règle du triple talaq jusqu'à présent et se sentent menacés maintenant qu'ils doivent être tenus pour responsables de leurs actes. » 

Avant de condamner la Cour suprême pour son interdiction du triple talaq, pour discrimination envers les musulmans, le président du tribunal islamique de Bangalore insiste cependant sur sa compétence "uniquement lorsque d'autres autorités n'ont pas été saisies ". Une cour qui met tout en oeuvre pour parvenir à des (ré)conciliations. Son président se plaint de cet afflux de demandes de divorce causé, selon son analyse, par l'usage abusif de téléphones portables et la surveillance réciproque que cela permet.

L'article ne nous indique pas dans quelle proportion les plaignantes obtiennent la séparation devant cette "cour qui ne compte aucune femme et devant laquelle ne peut plaider aucun avocat." Ce serait pourtant éclairant... 

Les musulmans d'Inde vivent l'interdiction de cette répudiation instantanée, si peu appliquée, et sa médiatisation, comme une stigmatisation supplémentaire à leur encontre. C'est qu'en Inde, les Musulman.e.s vivent souvent dans la peur. Ils ont été par le passé, et encore récemment, victimes de violences mortelles, des "pogroms" aurait-on dit en d'autres temps. Comme celui du Gujarat à l'hiver 2002, expédition punitive qui fit plus de 2000 morts et dont les auteurs ont tous été relaxés par cette même justice qui vient d'interdire le divorce instantané. 

Et le 29 août 2017, on tombe sur cette dépêche de l'AFP, une semaine après l'arrêt de la Cour suprême  : "Des habitants d'un village du nord-est de l'Inde ont battu à mort dimanche deux musulmans transportant des vaches, a annoncé la police, régulièrement confrontée à de tels lynchages ayant pour mobile la protection d'animaux considérés comme sacrés par nombre d'Hindous. Le camion à bord duquel se trouvaient ces hommes a été stoppé par des villageois dans le Bengale occidental, un Etat indien frontalier du Bangladesh, a précisé la même source. Les villageois ont bloqué la route et les ont obligés à arrêter le véhicule. Les deux hommes en ont été extirpés et lynchés", a raconté un haut responsable de la police du Bengale occidental, Anuj Sharma."

Il est urgent de mettre fin aux mauvaises pratiques
Mufti Muddasar Khan

Dès le lendemain de la décision de justice sur le "divorce minute", les autorités religieuses musulmanes indiennes annonçaient que dans les Madrassas (le meilleur moyen selon elles pour atteindre le maximum de fidèles), elles allaient faire appel à des étudiants pour "enseigner aux hommes musulmans le chemin correct pour divorcer".  "Nous allons non seulement former nos étudiants mais  aussi les motiver à enseigner les choses correctes à d'autres, car il est urgent de mettre fin aux mauvaises pratiques", confie le Mufti Muddasar Khan. 

Condamnées à être violées

Mais des pans entiers des droits des femmes, parmi les hindouistes, échappent à l'état de droit civil, pénal et constitutionnel, au profit de "tribunaux locaux coutumiers". Jusqu'à la mort. On rappellera ici les châtiments édictés par des "conseils des anciens", comme ces  condamnations à des viols de deux jeunes filles, soeurs d'un garçon qui s'était enfui avec une femme "interdite". Ou encore de cette jeune fille violée "en réunion", sur "jugement" des anciens, pour avoir, elle aussi, osé aimer un garçon inaccesible. Elle s'était suicidée.

Les veuves bannies du "sous-continent" indien

Le sort des veuves en Inde est un autre domaine dominé par le "culturel" et échappant à la justice. La "sati", parfois appelée le sutty, mythe originel de l'hindouisme, était devenue le nom du sacrifice, imposé, des veuves qui se jettent dans le bûcher crématoire de leur époux. Interdite au 19ème siècle, après des tentatives précédentes de la proscrire, cette immolation perdura, malgré la loi, au 20ème siècle, jusqu'au "Commission of Sati (Prevention Act). Mais malgré tous ces pare-feu, environ un cas chaque année est signalé depuis l'an 2000. 

Sans remonter à cette tradition reléguée au rang de souvenir malheureux, la condition de veuve est ressentie en Inde comme pire que celle de divorcée.
Dans un reportage de mai 2005, Françoise Chipaux la correspondante du Monde en Asie du Sud Est, rapportait : "Etre veuve en Inde reste une tare, et, généralement, la belle-famille rend la femme responsable de la mort de son mari. La coutume veut qu’une veuve n’assiste jamais aux célébrations de la naissance d’un enfant, de peur qu’elle n’apporte le "mauvais oeil" . "Personne n’aime rencontrer une veuve sur son passage" , affirme Saroj, une jeune femme au foyer. (.../...) Aujourd’hui encore, près de 20 000 veuves (sur les 33 millions que compterait l’Inde), rejetées par leur famille ou belle-famille, vivent en mendiant sur les bords du Gange dans les deux villes saintes de Bénarès et Vrindavan, cette dernière appelée communément "la cité des veuves"."
Alors à quand un jugement de la Cour suprême pour déclarer illégal le bannissement de ces femmes ?

Quant aux deux autres arrêts récents, le droit inaliénable à la vie privée ouvant la voie à la reconnaissance de l'homosexualité, et celui pour une femme de disposer des toilettes sous peine de divorce, nous n'avons trouvé nulle trace de tweet de félicitation sur le compte twitter du Premier ministre indien... #yaencoreduboulot

Suivez Sylvie Braibant sur Twitter > @braibant1