'Dos de femme, dos de mulet' : femmes invisibles du Maroc

Hicham Houdaïfa, journaliste depuis 20 ans, invité au salon du livre de Paris pour présenter son livre « Dos de femme, dos de mulet ». Crédit : Marion Chastain 
Hicham Houdaïfa, journaliste depuis 20 ans, invité au salon du livre de Paris pour présenter son livre « Dos de femme, dos de mulet ». Crédit : Marion Chastain 

Le journaliste marocain Hicham Houdaïfa révèle les conditions d’extrême précarité de Marocaines oubliées dans son livre « Dos de femme, dos de mulet ». Une plongée dans un autre temps. C’est pourtant le Maroc d’aujourd’hui qu'il décrit. Rencontre au salon du livre de Paris. 
 

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Il a fallu un an et demi d’investigation, entre septembre 2014 et janvier 2015, et des dizaines de femmes interrogées pour écrire ce premier livre de la collection Enquêtes (Éditions En toutes Lettres, 2015) du journaliste Hicham Houdaïfa. « C’est un sujet qui s’imposait », explique-t-il. « Il y a encore beaucoup trop d’injustices envers les femmes dans ce pays. »
 
Exploitations économiques, tortures, mariages de mineurs, prostitution, l’auteur a mené huit enquêtes sur ces violences perpétrées à l’égard des femmes et des jeunes filles vivant en milieu rural ou en périphérie de grandes villes. Pour réaliser ces investigations, le journaliste s’est appuyé sur les actions d’organisations de la société civile, comme l’Association marocaine des droits humains (AMDH), à qui il dédie son travail. « Sans ce réseau militant, je n’aurais jamais pu sortir ce livre ». C’est d’ailleurs grâce à la Fondation Ytto, association féministe, que l’auteur découvre en 2006 la pratique des mariages coutumiers, un contrat moral entre les pères de très jeunes filles et les futurs époux, dans les montagnes de l’Atlas. « Je suis journaliste marocain, vivant au Maroc, et je ne savais rien de ce phénomène. »

En 2013, 33 000 mariages de mineurs ont été prononcés par un juge.

Il y a onze ans, les femmes n’étaient pas reconnues comme co-responsables au sein de la famille. Et la répudiation, le fait de rompre le mariage par la décision unilatérale d’un époux, le plus souvent le renvoi de la femme par son mari, était légale. « En cela, le Code de la famille, la Moudawana promulguée en 2004, est une avancée », souligne Hicham Houdaïfa. Mais il dénonce par ailleurs le manque de travail de sensibilisation à ces nouvelles dispositions, notamment dans les villages enclavés, où la répudiation est encore de mise. « Et les rares démarches ont été proposées en langue arabe, alors que les populations locales sont berbérophones ou amazighophones. » La Moudawana devait aussi permettre la diminution des mariages de mineurs. C’est loin d’être le cas. En 2013, ce n’est pas moins de 33 000 mariages qui ont été prononcés par un juge. « Cela représente 11 à 12% des mariages légaux, le double d’avant le Code de la famille »

Un Maroc à deux vitesses

 
Crédit : Limag
Crédit : Limag
Dans ces régions oubliées, les populations locales ne possèdent ni papiers d’identité, ni livrets de famille ou d’extraits d’actes de naissance. « Les gens vivent dans un Etat de non-droit ». L’autre problème constaté par l’auteur, c’est l’absence totale de scolarisation des jeunes filles. « Soit l’école n’existe pas, soit elle est située trop loin, et le plus souvent la structure n’est pas équipée pour accueillir dignement les jeunes filles. Par exemple, il n’y a pas de sanitaires adaptés. »

L’absence d’accès à l’éducation, mais aussi l'isolement, vont de pair avec l’exploitation économique et sexuelle des femmes, souvent mères célibataires ou de famille rejetées par leurs époux : « Au départ, je travaillais dans les champs à faire n'importe quoi. Ramasser les pierres par exemples (..). De temps en temps, je passais la nuit avec un fellah pour boucler les fins de mois. Je me prostituais pour nourrir mes enfants... C'est une vie de chien, pas la vie d'un être humain », raconte une ouvrière de la ville de Berkane, dans la région de l'Oriental. 

L’auteur dévoile ainsi un Maroc à deux vitesses, dans lequel « l’Etat doit prendre ses responsabilités ». Il donne cependant très peu la parole aux autorités officielles. « Je souhaitais avant tout faire entendre les voix des femmes oubliées ». Et regrette par ailleurs le manque d’efforts des responsables politiques ou publics pour les droits des femmes. Seulement quelques uns sont vraiment engagés dans cette cause. Pour les autres, « la langue de bois ne m’intéresse pas. Elle ne ferait qu’affaiblir mon texte ».  

Lorsque une femme se fait violer, elle doit obligatoirement en fournir la preuve, sous peine d’être elle-même condamnée par la justice.

Son modèle, Albert Londres, qui arpentait le monde au début du XXème siècle. À la manière de grand reporter français, auteur du célèbre « Au bagne », Hicham Houdaïfa a souhaité « décrire la réalité avec une certaine froideur ». Mais reconnaît que son livre est aussi un plaidoyer pour lutter contre toutes ces violences faîtes aux femmes, en devenant « volontairement ou involontairement » porte-parole de la société civile, avec laquelle il partage la même volonté de réformer le code pénal. « Lorsque une femme se fait violer, elle doit obligatoirement en fournir la preuve, sous peine d’être elle-même condamnée par la justice. Idem pour le harcèlement ».

Une mère, son bébé dans les bras dans une banlieue industrielle et pauvre de Casablanca au Maroc, assiste à la dévastation de son usine par le feu. 2008
Une mère, son bébé dans les bras dans une banlieue industrielle et pauvre de Casablanca au Maroc, assiste à la dévastation de son usine par le feu. 2008
AP Photo/Abdejalil Bounhar

Un plan Marshall

Quelques dispositions économiques voient le jour, comme des aides financières pour les veuves. Bien trop insuffisant pour Hicham Houdaïfa qui préconise même de mettre en place un «  plan Marshall » pour aider les mères seules à s'en sortir financièrement.
 
Et les « femmes mules », qui par milliers traversent chaque jour la frontière entre le Maroc et les enclaves espagnoles, transportant des dizaines de kilos de marchandises exonérées de taxe ? Elles sont absentes, malgré un titre évocateur. Un sujet abondamment traité ces derniers temps selon l’auteur, qui précise ne pas être exhaustif en introduction. « Il fallait faire des choix pour sortir ce livre. C’est un début, les situations de précarité ne manquent pas au Maroc ». Il continue d’ailleurs ses investigations par le biais de la presse écrite. Et appelle d’autres journalistes à poursuivre le travail, « avec l’idée de dénoncer ces injustices. » C’est l’objectif qu’il veut donner à sa nouvelle collection Enquêtes.