Terriennes

Double anniversaire pour le droit de vote des femmes

Le 29 avril 1945, lors de municipales, les Françaises votent pour la première fois.
Le 29 avril 1945, lors de municipales, les Françaises votent pour la première fois.
(Capture d'écran)

Le 29 avril 1945, les Françaises s'exprimaient dans les urnes pour la première fois. Cinq ans plus tôt, les Québecoises obtenaient le droit de participer aux scrutins. Histoire croisée du vote au féminin.

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Entrer dans un bureau de vote. Y saisir des bulletins. S'abriter dans l'isoloir et, cachée derrière un fin rideau, en glisser un dans une petite enveloppe bleue. Soulever la toile, se diriger vers l'urne et y déposer son pli, après qu'un assesseur a lu son nom. « A voté ».

Aujourd'hui, ce geste semble anodin pour nombre de femmes. Mais il y a 70 ans, le 29 avril 1945, il l'était beaucoup moins. Ce jour-là, les Françaises s'expriment dans les urnes pour la première fois. C'est pour des municipales, premières élections en France depuis la Libération. Un an plus tôt, le 21 avril 1944, une ordonnance de l'Assemblée consultative d'Alger leur a octroyé le droit de vote et d'éligibilité. La France est alors encore en guerre, et les femmes présentes dans la Résistance. En 1755, soit 190 ans plus tôt, le rebelle corse Pascal Paoli avait imaginé une Constitution, accordant le droit de vote aux personnes de plus de 25 ans, dont les femmes (mais seules les veuves ou célibataires étaient concernées, et elles n’étaient pas éligibles), et seulement à l’échelon communal.

« Je suis entrée dans l'isoloir. Cela m'a fait un petit quelque chose... », se souvient, tout sourire, Marcelle-Françoise Devillers, aujourd'hui âgée de 102 ans :


Liane Minard, 93 ans, est partie voter « le cœur battant », se sentant « reconnue comme citoyenne à part entière » :


Pour aller plus loin : lire le témoignage de Christiane Auvray.
 

Le Québec, dernier du Canada à donner ce droit


Le 25 avril 1940, cinq ans presque jour pour jour avant le premier vote des Françaises, d'autres femmes acquièrent le précieux droit (ainsi que celui d'être élues). Elles se trouvent de l'autre côté de l'Atlantique : ce sont les Québecoises.

Par rapport aux Françaises, elles ont une particularité : depuis 1918, elles peuvent déjà participer aux scrutins... fédéraux. De fait, le Québec est la dernière province canadienne à décliner le droit de vote au féminin, du moins au XXe siècle... De 1791 à 1849, les Québecoises ont déjà eu la possibilité de déposer leur bulletin dans l'urne, à condition d'être propriétaires (il en était de même pour les électeurs masculins).

« C'était la fin de la soumission »

Jeannine Dumouchel, 93 ans, première femme présidente de la Fédération canadienne France-Canada, se souvient de son premier vote, en 1942 :
« C’est dire si j’étais fébrile, d’autant plus qu’un nouveau parti présentait un programme très intéressant : le Bloc populaire, fondé par André Laurendeau, journaliste au Devoir. J’ai tout de suite adopté sa pensée nationaliste, qui malheureusement ne passait pas dans la population. Mon père faisait sa cabale pour les conservateurs. Je lisais les journaux, je me renseignais et j’en parlais à ma mère. Quelle émotion j’ai ressentie en entrant dans l’isoloir, le jour du scrutin ! J’allais enfin décider par moi-même, en votant Bloc populaire, contre le candidat de mon père. C’était la fin de la soumission. Enfin libre ! Enfin moi ! (...) C’est à partir de mon premier X sur un bulletin de vote que je suis devenue ce que je suis : libre, déterminée à suivre ce que me dicte ma raison, et non pas ce que les autres décident pour moi. Voilà ce qui a établi non pas mon orientation dans la vie, mais ma condition de femme. »

Pourtant, en 1940, toutes les Québecoises ne souhaitent pas acquérir ce droit. Mari, classe sociale, insistance des curés... Les pressions sur les femmes sont diverses. « Le plus gros de la lutte se déroule durant les années 1930, des années noires, de crise économique, rappelle l'historienne Denyse Baillargeon dans Le Devoir. Les femmes, surtout en milieu urbain, en arrachaient. Elles étaient probablement beaucoup plus préoccupées par la survie de leurs familles que par n’importe quelle autre question. »
 

La parité n'est toujours pas de mise en politique


Une fois le droit de vote acquis, les Québecoises devront encore attendre 21 ans pour que l'une d'elles soit élue. Le 14 décembre 1961, Marie-Claire Kirkland est la première femme à entrer au Parlement. En France, le 21 octobre 1945, 33 femmes sont élues députées dans la Première Assemblée nationale constituante.

Représentation de quatre figures du droit de vote des femmes au Québec, devant l'Assemblée nationale de la province. De gauche à droite : Marie Lacoste Gérin-Lajoie, Idola Saint-Jean, Thérèse Casgrain, et la première députée Marie-Claire Kirkland.
Représentation de quatre figures du droit de vote des femmes au Québec, devant l'Assemblée nationale de la province. De gauche à droite : Marie Lacoste Gérin-Lajoie, Idola Saint-Jean, Thérèse Casgrain, et la première députée Marie-Claire Kirkland.
cc/Flickr/Paul VanDerWerf

Mais aujourd'hui, malgré l'obtention du droit de vote des femmes de part et d'autre de l'Atlantique, la parité n'est toujours pas de mise en politique. « Le plafond de verre est plus visible que jamais, relèvent les membres du comité restreint du Cercle des femmes parlementaires de l’Assemblée nationale du Québec dans une tribune publiée dans Le Devoir. Le nombre de députées de l’Assemblée nationale en témoigne : malgré le fait qu’elles représentent la moitié de la population, les femmes demeurent minoritaires au Parlement, peinant à constituer le tiers de la Chambre. Elles se heurtent à des écueils semblables sur le plan des candidatures, de la politique municipale et, plus généralement, des postes décisionnels. »

En France, les dernières élections départementales, de mars 2015, soulignent que l'égalité hommes/femmes ne coule pas de source. Pour la première fois, les assemblées départementales sont strictement paritaires, du fait de l'imposition par la loi de binômes homme/femme aux élections. Mais dans neuf cas sur dix, la présidence des départements est revenue à des hommes, selon le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes : seuls dix départements – sur 101 – ont une présidente. Dans les autres fonctions locales électives, à peine 16 % des maires sont des mairesses, 8 % des présidents d'intercommunalités sont des présidentes, et 5 % des régions sont dirigées par des femmes...