DSK vu de Suisse : les orgies du pouvoir

La Une du Temps du 2 février 2015 : "DSK, sexe, pouvoir et déchéance", un quatuor toxique
La Une du Temps du 2 février 2015 : "DSK, sexe, pouvoir et déchéance", un quatuor toxique
©AP

Près de quatre ans après avoir vu sa carrière anéantie, Dominique Strauss-Kahn comparaît à compter de ce 2 février 2015 devant un tribunal français, cette fois pour proxénétisme aggravé. Une nouvelle affaire suivie avec sévérité par la presse suisse.

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L’ancien patron du Fonds monétaire international a vu sa réputation et sa carrière
fracassée par sa débauche sexuelle. Retour sur un itinéraire fait d’un grand talent, de grandes ambitions, et de grandes perditions.

Difficile de trouver une affaire plus symbolique de la totale confusion des genres dans laquelle s'ébrouait sans honte Dominique Strauss-Kahn, alors à l’apogée de son pouvoir comme patron du Fonds monétaire international (FMI), entre 2007 et 2011. Devant les magistrats du Tribunal correctionnel de Lille, à partir de ce lundi, tous les ingrédients de ce qui caractérisa l’ascension, la domination, puis la chute vertigineuse de l’un des hommes politiques français les plus doués de sa génération, se retrouveront étalés et disséqués lors des dépositions des parties civiles et de 14 prévenus, dont DSK.

La Une du Temps du 2 février 2015 : "DSK, sexe, pouvoir et déchéance", un quatuor toxique
La Une du Temps du 2 février 2015 : "DSK, sexe, pouvoir et déchéance", un quatuor toxique

Les deux ex-prostituées Sandrine Vandenschrik et Mounia Rabou, clés de l’accusation de «proxénétisme aggravé» portée contre l’ancien ministre français des Finances ? Du «matériel», selon l’expression utilisée par ce dernier dans les innombrables SMS qu’il adressait à son réseau local lillois, chargé d’organiser des soirées à l’hôtel Carlton du centre-ville, ou de le rejoindre en marge de réunions internationales. Le réquisitoire, qui sera lu ce lundi au tribunal, plonge dans le tourbillon de pouvoir, d’influence, d’argent et de sexe dans lequel évoluait Dominique Strauss-Kahn.

Des entrepreneurs lillois « amis », pressés de gagner ses faveurs en lui fournissant du « matériel ». Un policier nordiste haut gradé, devenu le grand ordonnateur et le protecteur de ces orgies dont le menu était, selon les juges d’instruction, tout sauf romantique. Des dizaines de pages que les trois avocats de DSK, Mes Henri Leclerc, Gilbert Malka et Frédérique Beaulieu, vont bien sûr s’employer à pilonner. Avec une ligne de défense claire, inchangée depuis l’affaire du Sofitel de New York qui, le 14 mai 2011, vit DSK se retrouver accusé de viol par l’une des femmes de chambre de l’établissement, Nafissatou Diallo : oui, l’ex-patron du FMI était un libertin volage aux « besoins sexuels hors norme » ayant commis des « fautes morales », comme il l’avoua lui-même en direct sur TF1 en septembre 2011. Mais non: l’homme qui s’invitait encore, en 2013, sur les marches du Festival de Cannes, avec sa nouvelle compagne Myriam Aouffir, n’a jamais été un violeur, ni un proxénète.

D'Artagnan

Impossible, surtout, de ne pas revoir, à la lecture de ce réquisitoire accablant, le film de ces flamboyantes années DSK. Et de ne pas, une fois encore, s’interroger sur ce destin pulvérisé par ces ébats, point de départ d’une descente aux enfers qui n’en finit pas, au vu des récents déboires financiers de LSK, le fonds d’investissement monté par Dominique Strauss-Kahn avec le sulfureux investisseur Thierry Leyne, retrouvé mort, défenestré, au pied du gratte-ciel de Tel-Aviv où il demeurait le 23 octobre 2014…

DSK ou « D’Artagnan » pour ses proches du Parti socialiste dont son actuel premier secrétaire, Jean- Christophe « Aramis » Cambadélis. Un cadet de Gascogne version Rastignac, auquel rien ne semble résister dans ces années 1990 finissantes, qui voient la gauche revenir au pouvoir en France avec la nomination de Lionel Jospin à Matignon par Jacques Chirac, et celle de « Strauss » au Ministère des finances. Ceux qui firent partie de l’aventure, aux côtés de l’intéressé à Bercy, s’en souviennent encore avec émotion.


Ils sont une dizaine à conseiller cet agrégé d’économie, diplômé d’HEC, dont l’anglais et l’allemand courant détonnent dans une classe politique hexagonale si provinciale. «On nous surnommait la « Dream Team » et on le méritait un peu, se souvient celui qui dirige alors le cabinet de DSK, François Villeroy de Galhau, aujourd’hui grand ponte de BNP Paribas. Mathieu Pigasse, aujourd’hui actionnaire du Monde , est dans un bureau adjacent. Stéphane Fouks, le gourou de la communication à Euro RSCG, pilote l’image de cette «Formule 1 ministérielle». Manuel Valls, alors porte-parole de Lionel Jospin à Matignon, leur mange dans la main. DSK règne, matois, chaleureux, incisif. Respecté des industriels. Adoré des financiers. Craint par ses rivaux politiques. Obnubilé, déjà, par les femmes qui défilent dans son bureau et ses appartements et que sa troisième épouse, Anne Sinclair, rencontrée en 1988 sur le plateau d’une de ses émissions TV, a renoncé à écarter.

DSK, l’homme qui voulait tout

Retour plus en arrière encore, pour comprendre qui est l’homme dont tous les proches trustent aujourd’hui les responsabilités dans l’actuel gouvernement français. Né le 25 avril 1949 à Neuilly- sur-Seine, Dominique Strauss-Kahn est, disent ceux qui l’ont bien connu, le produit d’une triple histoire. Celle de sa famille juive laïque française, et de ses deux modèles masculins: son père Gilbert Strauss, conseiller fiscal volage, et candidat malheureux aux élections à Sarcelles (Val-d’Oise) en 1949, et l’amant de la mère de celui-ci, Marius Kahn, séducteur invétéré dont le jeune Dominique prendra plus tard le nom. Celle, ensuite, des trois femmes qui sculptèrent son destin: Hélène, épousée à 18 ans sur la Côte d’Azur où ses parents s’installèrent après plusieurs années à Agadir (Maroc), Brigitte, la journaliste qui transformera l’intello barbu en notable du pouvoir, Anne, l’égérie télévisuelle qui fera de lui une star. Celle, enfin, du PS post-Mitterrand: un puits d’ambitions et d’affairisme creusé au fil des quatorze ans de règne très florentin du défunt président monarque. « L’économie est pour DSK ce que la littérature était pour Mitterrand, juge un ancien ministre socialiste. Lui, l’ex-prof de gauche, aime la musique des chiffres et le destin des personnages que le capitalisme a forgés. Mais à la différence de Mitterrand, DSK a toujours aimé l’argent. Il aimait le pouvoir pour ce qu’il procure. Il aime surfer, profiter, pas transformer, ni même régner.»


Le psychanalyste français Gérard Miller a consacré un film documentaire à l’ex-patron du FMI : DSK, l’homme qui voulait tout. Vrai ? Une de ses anciennes collaboratrices à la mairie de Sarcelles – cette municipalité du nord de Paris où son père échoua politiquement l’année de sa naissance, et qu’il parvint à conquérir en 1995 – approuve. L’intéressée est aujourd’hui une colistière du maire actuel, François Pupponi, toujours proche de DSK: « Je me suis toujours demandé comment il avait pu, dans les années 1970-1980, être un discret prof d’économie à l’Université de Nancy, puis de Nanterre, explique notre interlocutrice, qui reconnaît être autrefois tombée sous le charme de l’ex-maire. Ma conclusion: il s’est découvert manipulateur, capable d’autorité, fort au sens physique du terme. Il a toujours aimé séduire. Mais ce jouisseur aime trop posséder. C’est ce qui l’a perdu. »

Course folle

 Ségolène Royal, qui le battit à plate couture pour les primaires socialistes de 2007 (60% des voix contre 20%), avant d’échouer elle-même face à Nicolas Sarkozy, a paraît-il lâché un jour, avant de démentir: « Strauss est un fauve. Il faut le garder en cage. » Féroce, assurément. Mais pas si faux. C’est à chaque fois que les «grilles se sont ouvertes que l’homme a plongé. Au milieu des années 1990, alors que le second septennat de François Mitterrand s’achève dans les affaires et l’argent roi, DSK est avocat d’affaires et confie à tous qu’il veut «s’enrichir vite». Ce sera l’affaire de la MNEF, cette mutuelle étudiante pourvoyeuse d’emplois fictifs pour hiérarques du PS, dont les méandres judiciaires l’amènent à quitter courageusement le gouvernement Jospin en 1999, avant d’obtenir un non-lieu.

Autre course folle douze ans plus tard: propulsé à la tête du FMI par Nicolas Sarkozy, sans cesse en voyage et donc loin de la férule d’Anne Sinclair, il est incriminé dès 2008 pour une liaison avec une subordonnée, puis s’adonne aux «orgies» lilloises. Avant de tomber dans le précipice du Sofitel…

Le parallèle avec l’ancien président français permet aussi de comprendre le «fauve» DSK, programmé pour le défier en 2012 et dont 79% des Français pensent encore qu’il aurait mieux réussi que François Hollande à l’Elysée. Strauss-Kahn-Sarkozy: deux trajectoires jalonnées d’attraction et de jalousie mutuelle, au point que les partisans du premier ont longtemps vu l’ombre du second dans l’affaire du Carlton.

« Il faut comprendre Strauss-Kahn comme un oligarque. Il en avait tous les attributs: les liaisons dangereuses avec les patrons, la vie en jet privé… Il était devenu, en 2011, l’homme à faire tomber. Trop d’argent. Trop de pouvoir. Trop de femmes », juge Monique Pinçon Charlot, auteur de Président des riches (Ed. Zones). Sauf que Sarkozy, abhorré par les gaullistes historiques comme le fut DSK par les mitterrandiens, a toujours su se protéger. D’abord en s’entourant d’anciens responsables policiers de haut rang, dont son ex-bras droit Claude Guéant. Ensuite en évitant d’étaler son patrimoine et en refusant les sorties trop voyantes, revenant par exemple toujours dormir chez lui les soirs de campagne électorale. Verrouillage cynique d’un côté. Exhibitionnisme suicidaire de l’autre. « DSK aimait recevoir dans les appartements mis à sa disposition, il aimait inviter dans son Riyad de Marrakech, il aimait partager les filles dans les soirées. Sa libido était à ciel ouvert », explique le psychanalyste Gérard Miller. Jusqu’au jour où ce ciel lui est tombé dessus…

Article paru dans le Temps, reproduit ici grâce à un partenariat avec TV5MONDE.com

Jeux de mots à la Une du quotidien Libération du 2 février 2015
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