El premio, une fillette et deux femmes prises dans l'étau de l'histoire argentine

El Premio (2011) de Paula Markovitch avec Paula Galinelli Hertzog, Sharon Herrera, Laura Agorreca, Viviana Suraniti. Sorti en France le 27 mars 2013 et au Mexique en février 2013
El Premio (2011) de Paula Markovitch avec Paula Galinelli Hertzog, Sharon Herrera, Laura Agorreca, Viviana Suraniti. Sorti en France le 27 mars 2013 et au Mexique en février 2013

Autobiographie subtile saupoudrée de fiction, El Premio (Le Prix) de la réalisatrice mexico-argentine, Paula Markovitch, met en scène une petite fille qui s’obstine à vivre son enfance alors qu’elle et sa mère échappent à la dictature militaire (1976-1986). Transmission et résistance silencieuse des femmes traversent cette vision poétique d'une période sombre.

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Tout est gris. Une plage infinie, des vents déchaînés, des vagues implacables. Dans ce paysage de désolation, emmitouflée dans un manteau vert, chaussée de patins à roulettes, une petite rousse avance péniblement sur le sable. C’est sur cette scène incongrue que s’ouvre El Premio.  S’esquissent déjà les thèmes du film : l’omniprésence des éléments - métaphore du climat qui règne dans le pays -, la solitude et la volonté farouche d’être enfant dans un contexte que ne s’y prête guère.

La réalisatrice, scénariste et écrivaine Paula Markovitch a fait l’inventaire de ses souvenirs pour raconter son séjour pendant les années 70, dans le petit village côtier de San Clemente (est de l’Argentine). En résulte El Premio, tourné dans ce même village, ficelé avec les bouts de sa mémoire et les ressorts de la fiction.  Alors que le régime militaire s’emploie à éliminer opposants, intellectuels et leurs proches, une mère et sa fille se cachent dans une petite maison de fortune désertée au bord de la plage.

Artiste plasticienne, la mère, Lucia, campée par Laura Agorreca, propose à Ceci (Paula Galinelli Hertzog, une formidable actrice révélée par la réalisatrice), d’aller à l’école du village au lieu de passer ses journées sur les dunes. Du jour au lendemain Ceci, huit ans, se présente en cours. Elle apprend à décliner sa nouvelle identité.  Quand elle est interrogée sur ses parents, elle répète comme une automate : « Mon père est marchand de rideaux, ma mère est femme au foyer ». Ce jeu de rôles l’amuse, elle trouve une copine, s’implique à l’école, bonne élève, où le fascisme n’est jamais très loin. 

Un  autre personnage s’approche alors doucement de la mère et de l’enfant, l’institutrice, prise entre sa vocation de pédagogue et son désir apparent de satisfaire les autorités militaires.
 
Seules face à la douleur

Dans le cadre de la propagande de l’armée, les enfants participent à un concours dans lequel ils doivent vanter les mérites des militaires.  Sauf que dans sa rédaction, Ceci dévoile le secret qu’elle et sa mère partagent. C’est là où les relations, déjà tendues, se corsent entre les deux. D’un côté, l’adulte qui doit affronter seule la peur et cette vie sauvage, de l’autre, une petite encore trop jeune pour supporter le lourd fardeau de la clandestinité. La jalousie et la haine viennent pervertir leurs rapports.  L’institutrice, consciente du danger qui les guette, sauvera la mère et la fille par un geste simple et quasi silencieux de solidarité naturelle en permettant à l’enfant de réécrire son devoir.

La force du silence

Déjà très connue au Mexique en tant que scénariste, Paula Markovitch, 44 ans, n’a ni peur de s’attarder sur les vagues, ni filmer les silences et les sous-entendus.  Car comment réaliser un film bavard « quand la réalité est tellement lourde que les mots ne suffisent pas à la dire », explique la réalisatrice.

Pas de pathos, mais beaucoup de sensibilité dans ce film, primé au festival de Berlin, qui s’inscrit dans la lignée du cinéma contemporain latino-américain, sous tendu par des comptes à régler avec l’histoire récente.
 
 

El Premio, la bande annonce

 

Paula Markovitch : « Les femmes sont retranchées derrière le front, seules, livrant une autre bataille plus psychologique. »

propos recueillis par Florencia Valdés Andino
La frontière entre la fiction et votre vie est très floue…
Oui bien sûr, parce que j’ai vraiment habité à San Clemente, j’ai participé à un concours organisé par les militaires. Ils étaient très courants à l’époque, mais tout ne s’est pas passé comme tel. Mes parents étaient effectivement artistes et tous les intellectuels étaient traqués. Et si mon père n’était pas dans la résistance armée, il cachait des gens. Ce sont mes souvenirs qui m’ont aidé à écrire le scénario en seulement trois mois, alors que le projet était en moi depuis 30 ans. Quand j’ai quitté ce village à 11 ans (elle y était arrivée à 8 ans, ndlr), j’ai dit à mes camarades de classe que j’allais écrire un livre sur mes expériences. J’en ai finalement fait un film.

Quels rapports entre la mère et la fille avez-vous voulu montrer ?
Je voulais surtout travailler le thème de l’enfance dans ce contexte de dictature. Lucia, a peur, et face à cela il est très difficile de prendre les décisions en tant que mère. Si on cache les choses aux enfants, on les blesse. Si on leur dit tout, on les met en danger. Les relations entre les deux deviennent très difficiles. Je voulais montrer que le fascisme s’immisce au plus profond des relations. Même dans les plus fortes comme celles d’une mère avec sa fille.  La transmission devient presque impossible, car si les barbelés sont absents, toute la population est comme enfermée dans un camp de concentration. L’être humain s’isole. Mes actrices principales ne se parlent pas beaucoup. Que voulez-vous qu’elles se disent ?

Avez-vous fait un film sur les femmes qui y sont très représentées ?
Non, en tout cas pas intentionnellement. D’habitude, je préfère les personnages masculins. Une bonne forme de féminisme est d’essayer de comprendre les hommes, leur comportement et de parler d’eux. Ce que j’ai voulu faire en tout cas, c’était parler de ce que traversent la plupart des femmes en temps de conflit. Elles sont retranchées derrière le front, seules, livrant une autre bataille plus psychologique.

Vous avez fait de la maîtresse Rosita (Viviana Suraniti) un personnage très mouvant qui ne se situe ni dans un camp ni dans l’autre…
La maîtresse vit dans ce fascisme généralisé présent dans tout le pays, même dans ce petit village perdu. Il faut savoir qu’à l’époque une grande partie des Argentins soutenaient le régime. Tout le monde a été complice, la société civile, l’Eglise.. Comme dans le cas de cette maîtresse, un jour les bonnes personnes pouvaient soutenir la dictature explicitement ou implicitement et le lendemain faire tout le contraire.

Ce genre de films est-il encore tabou en Argentine ?
Non, ce sujet ne pose pas problème. On peut faire des films et écrire dessus. Mais les gens semblent ne pas vouloir qu’on en parle. Ils se sont lassés d’en entendre parler. J’y reviens, le grand problème du travail de mémoire en Argentine c’est la complicité.