Elena Milashina : une journaliste dans la Russie de Poutine

Les enquetes d'Elena, ici dans son bureau encombré, lui ont valu le prestigieux prix Alison Des Forges.
Les enquetes d'Elena, ici dans son bureau encombré, lui ont valu le prestigieux prix Alison Des Forges.

Le 3 juin 2013, les assassins présumés (et non leurs commanditaires) de la célèbre journaliste Anna Politkoskaïa comparaissaient à nouveau devant un tribunal de Moscou. Avec 22 journalistes assassinés depuis 2000, la Russie est considérée comme l’un des pays les plus dangereux au monde pour les professionnels de l’information. Pourtant, certains, et surtout certaines continuent à enquêter sur les sujets les plus délicats malgré les menaces. C’est le cas d’Elena Milashina. Son combat pour la protection des droits humains et contre la corruption dans son pays a fait d’elle l’une des principales figures du journalisme indépendant en Russie. Sa vie de femme en est bouleversée, et ses investigations croisent sa propre trajectoire. Rencontre à Moscou

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Il est midi lorsqu’Elena arrive en coup de vent dans son bureau du célèbre journal d’opposition Novaïa Gazeta (« le Nouveau journal, parution deux fois par semaine »), à Moscou. Dans la pièce, des dizaines de journaux s’amoncèlent sur le sol tandis qu’un fouillis de feuilles et de documents recouvrent son pupitre et le clavier de son ordinateur. Depuis 16 ans, Elena enquête sur la corruption, le trafic de drogue et les exactions commises par les autorités de son pays. « Si je vivais dans un autre pays, si j’avais une autre vie, je serais sûrement détective », déclare d’emblée Elena. « J’adore mettre les faits et les preuves ensembles afin de trouver la vérité. C’est aussi ce que j’aime du métier de journaliste, bien que dans mon pays, personne n’y prête attention », confie-t-elle.

L’indépendance érigée en passion

De la tragédie du sous-marin Koursk en 2000, au cours de laquelle 118 hommes d’équipage avaient péri, à la prise d’otages très meurtrière (340 morts dont deux tiers d’enfants) de l’école de Beslan par des séparatistes tchétchènes en 2004, Elena a couvert la plupart des grands dossiers de la dernière décennie en Russie. "Lorsque je me mets à enquêter, je n’arrête pas. J’écris, j’écris, j’écris. Je suis la seule journaliste du pays qui continue à creuser le naufrage du sous-marin Koursk par exemple. L’enquête a été close, illégalement, mais une tragédie similaire pourrait se reproduire dès demain", explique-t-elle.

Un portrait de la journaliste Anna Politkovskaya, sa consoeur assassinée en bas de son immeuble en 2006, est posé sur une étagère face au bureau d'Elena
Un portrait de la journaliste Anna Politkovskaya, sa consoeur assassinée en bas de son immeuble en 2006, est posé sur une étagère face au bureau d'Elena
Si son travail lui a valu une reconnaissance internationale - en 2011, Human Rights Watch lui décernait le prix Alison Des Forges pour son travail pour la défense des droits de l’Homme en Russie -, les autorités de son pays ne lui ont pas réservé les mêmes honneurs.

Outre les nombreuses menaces téléphoniques, Elena s’est fait attaquer en pleine rue alors qu’elle rentrait chez elle l’année dernière. Elle est persuadée que l’agression était liée à son travail. « La police a arrêté deux suspects. Je leur ai dit qu’il ne s’agissait pas de mes agresseurs, mais ils ne m’écoutent pas et m’ont menacé de m’accuser d’avoir moi-même mis en scène cette attaque si je n’accusais pas les deux hommes. Ces derniers sont emprisonnées sans aucune raison», dénonce-t-elle, assise devant son ordinateur.

Sur une étagère en face de son bureau, le portrait de son ancienne collègue et mentor, la journaliste Anna Politkovskaïa, assassinée en 2006, lui rappelle d’ailleurs les risques de son métier.

Quand le politique détermine le privé

Il faut bien reconnaître avec une ironie triste, que les tueurs des journalistes de Novaïa Gazeta ne sont pas sexistes. Outre la journaliste emblématique, deux autres rédactrices et trois rédacteurs de Novaïa Gazeta ont été assassinés dans l’exercice de leur métier : Igor Domnikov (1958-2000), Iouri Chtchekotchikhine (1950-2003), Stanislav Markelov (1974-2009), Anastasia Babourova (1983-2009), Natalia Estemirova (1958-2009) 

Le travail d’Elena n’est pas sans conséquences sur sa vie privée. En 2004, après la prise d’otage de l’école de Beslan en Ossétie du Nord, la jeune femme prend la décision de ne pas avoir d’enfants en Russie. « Je n’aurai pas d’enfants car je sais que je ne pourrai pas les protéger dans ce pays. A Beslan, j’ai vu trop d’enfants se faire tuer par les forces de l’ordre ».

Une femme à la rencontre d'autres femmes

Elle persiste cependant à se rendre dans le Caucase du Nord, spécialement en Tchétchénie, où elle enquête, entre autres, sur les crimes d’honneur et l’assassinat de sa collègue Natasha Estemirova. Elle s’est d’ailleurs intéressée aux veuves de kamikazes dans la province du Daguestan. « Ces femmes sont les victimes d’une situation qui est en train de dégénérer. Elles ne reçoivent aucun soutien du gouvernement, donc elles se tournent vers des insurgés islamistes. Je me rappelle d’une femme qui avait décidé de se rendre à la police parce qu’elle ne voulait pas commettre l’attentat auquel elle devait prendre part. Au lieu de l’aider, les autorités l’ont jetée en prison », s’indigne Elena.

A 35 ans, la journaliste ne sait malheureusement pas pendant combien de temps encore elle pourra continuer à exercer sa profession. Selon elle, la présidence de Vladimir Poutine, qui a déjà réussi à soumettre la plupart des chaînes de télévision du pays, est en train d’atteindre les derniers médias indépendants du pays. « Le gouvernement ne s’inquiète plus de ce que pense l’Occident. Il ne prétend même plus favoriser la liberté de presse. Les deux prochaines années seront très dures pour les publications qui osent critiquer. Le sort de Novaïa Gazeta est très incertain ».
Les bureaux du journal d'opposition russe Novaïa Gazeta dont l'ancien président soviétique Mikhaïl Gorbatchev et le milliardaire russe et ancien député de la Douma Alexandre Lebedev détiennent 49 % des parts et les journalistes les 51 % restants.
Les bureaux du journal d'opposition russe Novaïa Gazeta dont l'ancien président soviétique Mikhaïl Gorbatchev et le milliardaire russe et ancien député de la Douma Alexandre Lebedev détiennent 49 % des parts et les journalistes les 51 % restants.

Le féminisme en Russie et en Union soviétique

Alexandra Kollontai - Wikicommons
Alexandra Kollontai - Wikicommons
Les femmes russes furent pionnières dès la première moitié du 19ème siècle : contre toute autorité, celle de leurs familles ou celle du Tsar, les femmes des Décabristes, ces nobles déportés après un coup d'État avorté contre Nicolas 1er, elles décidèrent de suivre leurs époux, dans un acte d'insubordination jugé extrême. Le féminisme russe prit vraiment son envol après 1950 avec les penseurs Tchernychevski et Herzen qui mirent les femmes au coeur de leurs oeuvres révolutionnaires. Elles composaient alors près de la moitié des nihilistes ou des populistes qui se battaient, parfois avec violence, contre l'absolutisme tsariste, tandis que certaines devenaient des mathématiciennes, des juristes ou des écrivaines de renom. La pensée féministe culmina au début du 20ème siècle avec Alexandra Kollontaï, première femme ministre dans le premier gouvernement bolchévique issu de la révolution d'octobre 1917. Elle instaura, entre autres, la légalisation de l'avortement, de la contraception et du divorce, ainsi que l'obligation de quotas dans les assemblées élues.
Ce "féminisme d'État" reflua fortement en 1991, avec la fin de l'Union soviétique.