Terriennes

Emel Mathlouthi et Fatoumata Diawara voix métissées au Festival Metis Plaine Commune

Emel Mathlouthi en concert aux Archives nationales de Seine-Saint-Denis, mardi 17 mai 2016, accompagnée de ses musiciens ainsi que du violoniste Yovan Girard et du violoncelliste Grégoire Korniluk
Emel Mathlouthi en concert aux Archives nationales de Seine-Saint-Denis, mardi 17 mai 2016, accompagnée de ses musiciens ainsi que du violoniste Yovan Girard et du violoncelliste Grégoire Korniluk
© Métis / Ch. Fillieule

Révélée au grand public lors des printemps arabes en 2010-2011, la chanteuse tunisienne Emel Mathlouthi a inauguré le festival Métis Plaine Commune. Aujourd’hui encore sa voix empreinte de toutes les cultures du monde continue de vibrer pour la liberté et les droits humains. Comme celle de la Malienne Fatoumata Diawara. Rencontres

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La Seine-Saint-Denis, au nord de Paris, met les femmes à l’honneur, chanteuses de renommée mondiale, originaires principalement des pays d’Afrique, et connues pour leurs prises de position politiques ou sociales.

La programmation du festival Métis Plaine Commune compte aussi, entre autres, la chanteuse kurde Aynur Dogan qui signe des textes contre les violences faites aux femmes et Oum, artiste marocaine qui n’hésite jamais à partager ses opinions en chanson. Enfin, le 29 juin, ce n’est ni plus ni moins que trois divas maliennes Mariam Doumbia, Oumou Sangaré et Mamani Keita qui, lors d’un concert gratuit au Parc de la Légion d’Honneur, viendront refermer cette parenthèse musicale et militante. Leur lutte pour aider à l'émancipation des femmes en Afrique est en effet au cœur de la création de ce trio d' Amazones.

Emel Mathlouthi a donné le "la" de ces voix libres et engagées. Jeune femme frêle au regard de braise, c’est pendant la révolution de Jasmin que le monde la découvre grâce à une vidéo postée sur Youtube et dans laquelle elle entonne sa célèbre chanson Kelmti Horra (Ma parole est libre). « Je suis la voix de ceux qui n'abandonneront pas / Je suis libre et ma parole est libre », chante alors cette fille d’universitaire communiste et leader d’un groupe hard rock sur la place Habib Bourguiba. Cette chanson, elle l’entonnera encore, dans une version symphonique, pour le concert donné lors de la remise des prix Nobel 2015 décerné au Quartet du dialogue national tunisien, en décembre de cette année là.  
 

Emel a sorti son premier album en 2012. Mêlant des sonorités orientales à des rythmes plus rock, en passant par le métal et la folk, il détonne et propulse la chanteuse sur le devant de la scène internationale. Car Emel n’a que faire des frontières musicales tout comme sa voix enflammée exprime sans mal tout ce qu’elle a sur le coeur comme avec cette "Liberta, une feuille et un stylo contre le vent.

En 2013, en hommage à l’opposant politique pro-démocratique Chokri Belaïd assassiné peu de temps avant, Emel sort une nouvelle chanson intitulée Ma Katlou Had signifiant en arabe « Personne ne l’a tué ». La même année, elle participe au premier concert de femmes solistes donné à l’Opéra de Téhéran depuis la révolution iranienne de 1979. Elle apparaît dans le documentaire No Land’s Song tourné à cette occasion par le réalisateur iranien Ayat Najafi et sa sœur Sara Najafi.

Aujourd’hui, elle se consacre à son troisième album et continue de tracer sa propre ligne musicale. Rencontre avec une chanteuse aux titres imprégnés d’idées humanistes et libertaires.

Le meilleur exutoire pour une jeune fille comme moi, sous le régime étouffant de Ben Ali, c’était le métal
Emel Mathlouthi

Comment êtes-vous devenue chanteuse ?

Emel Mathlouthi : Je me rappelle qu’à la maison, à Tunis, le vieux tourne-disque de mon père jouait inlassablement des airs de musique classique. J’aimais me laisser bercer par la mélodie puis, très naturellement, ma voix s’est posée dessus en chantonnant.
Plus tard, à 19 ans, j’ai formé mon groupe de hard rock avec des musiciens rencontrés sur les bancs de la fac. J’étais plus exactement dans une école d’ingénieur, mais au lieu de suivre les cours, je préférais faire de la musique. Mon tempérament rebelle, sans doute… (rires). En parallèle de mes études, j’ai d’ailleurs pris des cours de graphisme où je me suis intéressée en particulier à l'affiche militante.
Par la suite, j’ai commencé à me produire seule sur scène. Ma musique atypique et très éloignée du folklore tunisien, déconcertait quelque peu le public, mais j’ai tenu bon.

Quels artistes musicaux vous ont inspirée ?

Emel Mathlouthi : Dans ma chambre d’adolescente, j’écoutais en boucle les songwriters Joan Baez et Bob Dylan. J’aimais leur folk protestataire. Les chanteurs rock anglo-saxons m’ont aussi permis d’exorciser ma rage et de canaliser mon trop plein d’énergie. Mais le meilleur exutoire pour une jeune fille comme moi, sous le régime étouffant de Ben Ali, c’était le métal. Sur la musique du groupe allemand Rammstein, j’ai sans doute le plus donné de la voix.

Votre style musical est devenu par la suite de plus en plus éclectique. Vous mélangez aussi bien des airs de rock électro à des sonorités orientales. Tout comme vous passez du français, à l'arabe en passant par l’anglais. En rassemblant les cultures, votre musique apparaît comme un hymne à la tolérance et à la diversité…

Emel Mathlouthi : Je l’espère. Mon prochain album intitulé Ensen signifie Humain en arabe. J’ai choisi ce titre d’abord pour témoigner des difficultés qu’un artiste peut rencontrer pour produire de la musique. Cet art absolu qui tient presque du divin. Mais pour lancer aussi et surtout un appel à l’humanité qui, j’ai l’impression, se proscrit de plus en plus en chacun de nous. La société devient individualiste et égoïste. A travers mes chansons, je tente de faire réagir tous les publics. Comme ma musique, mon message est universel.
Par exemple, avec ma chanson Layem (Ode à un sans papier), je fais allusion au « gars qu'on croise et qu'on n'regarde pas », comme disait Serge Gainsbourg. Les paroles que j’ai écrites « Les jours passent et je suis oublié / Les gens passent et je suis exilé » sont tout aussi bien celles d’un sans abri qu’un réfugié syrien. Des hommes, des femmes, des enfants devant lesquels nous n’avons pas le droit de fermer les yeux.
© Métis / Ch. Fillieule

Lors de la révolution de Jasmin, vous avez entonné « Kelmti Horra ». Quelle est l’histoire de cette chanson ? Vous attendiez- vous à devenir grâce à elle « la voix de la révolution Tunisienne » ?

Emel Mathlouthi : Ce n’est pas moi qui l’ai écrite mais un ami. J’ai longtemps gardé son texte en mémoire. Un jour, alors que je tentais désespérément de mettre des mots sur l’une de mes mélodies, je l’ai ressorti. Les deux se sont parfaitement imbriqués. La chanson a ensuite fait son petit voyage, à travers les mouvements révolutionnaires. On me demandait souvent de la chanter. Lors d’une manifestation pacifique sur la place Bourguiba, une amie militante m’a donc pris la main et encouragé à l’entonner.
Evidemment, je ne m’attendais pas du tout à être érigée en pasionaria de la révolution tunisienne. C’est ma soeur qui m’a appris que la chanson tournait en boucle à la télévision et sur les ondes. Elle a ce pouvoir incroyable de rassembler les gens. Même si on ne comprend pas les paroles, grâce à l’interprétation et la musique, il y a quelque chose de fort qui en émane. Depuis huit ans, que je la chante, j’en reste convaincue : il fallait que cet hymne à la liberté existe, qu’il naisse et c’est moi qui le porte.

Depuis New-York, où vous habitez aujourd’hui, quel regard portez-vous sur la Tunisie post-révolutionnaire ?

Emel Mathlouthi : J’avoue m’être quelque peu détachée. A un certain moment dans sa vie, on a tous besoin de voyager, de quitter sa famille, de voir grand. En tant qu’artiste, il est aussi important de se sentir citoyen du monde. Vous savez, quand je dis que je suis Tunisienne, on me regarde souvent avec désolation et apitoiement. La Tunisie n’est pas triste, bien au contraire. Ce n’est pas le chaos. Il y a certes des mouvements de radicalisation - beaucoup de jeunes se sentent délaissées et se laissent plus facilement emportés par le lobbying islamiste radical -, mais je crois en mon pays.
La femme, par exemple, a une grande importance. Ce qui ne peut mener que vers une société plus forte et plus démocratique. J’en suis un bon exemple. Je suis chef de projet, je me bats pour mes idées artistiques et intellectuelles. Il y a aussi une partie de la jeunesse qui a envie de changer les choses et qui s’exprime grâce aux réseaux sociaux. Il faut juste continuer le combat.

Un projet en particulier ?

Emel Mathlouthi : La sortie de mon troisième album Ensen que j’ai décidé de produire seule. Pour le financer, j’ai lancé sur la plateforme Indiegogo une campagne de financement participatif. Sans label derrière moi, cela me permettra d’être totalement indépendante et de composer les musiques qui me ressemblent, aussi diverses et variées soient-elles.
Parce que je suis tunisienne, africaine, arabe, je devrais refléter mes origines, comme l’os dans le nez. Je trouve cela incroyablement injuste. Quand un artiste occidental mêle des ornementations ethniques dans sa musique, on crie au génie. Dans le sens contraire, c’est un peu comme quand les Noirs ne devaient faire que du jazz ou du blues. Avec cet album, je lance le débat : pourquoi en tant qu’artiste arabe serais-je obligée de représenter mon pays ? La musique a-t-elle une frontière ?

Je veux chanter pour que le futur des femmes soit meilleur
Fatoumata Diawara

La chanteuse et comédienne malienne Fatoumata Diawara est l'une des autres artistes dont la voix porte loin, invitée à se se produire au Festival Metis. Ses chansons témoignent de sa vie de femme africaine et les pressions que son statut suppose : excision ou mariage forcé.

Elle a aussi été remarquée dans « Timbuktu » d’Abderrahmane Sissako – récompensé sept fois aux César 2015 – où elle interprète une chanteuse malienne résistant, par sa musique, à la terreur de guerriers d'un islam dévoyé.
 

En ce mois de mai 2016, sa voix folk et gracieuse se mêle au violoncelle classique d'Edgar Moreau. Une rencontre éclectique où elle puise la richesse de ses interprétations : "Je pense que c'est l'opportunité des artistes d'expérimenter des styles et d'engager des collaborations pour, de temps en temps, s'aérer et s'adapter à d'autres styles musicaux. C'est vraiment nécessaire pour l'enrichissement de ce que nous faisons."

Pendant deux heures, le public est ensorcelé par des mélodies empruntées à la musique malienne wassoulou, mêlées à des airs de jazz ou de blues. Ses textes éveillent les consciences, à l'image du personnage qu'elle interprète dans Timbuktu. "Dans mon répertoire, il y a une nouvelle chanson sur Mandela que je dédie à Nelson Mandela, pour dire à la jeunesse qu'elle ne doit pas avoir peur de défendre l'Afrique. de la valoriser, de la représenter. Mandela l'a fait, il a fait ce qu'il pouvait, maintenant, c'est à nous de continuer le combat.
Et dans mon nouvel album, il y aura aussi une chanson sur l'excision, parce qu'il faut qu'on continue le combat. C'est pas avec une seule chanson que je vais faire que tout va changer, non… Je cherche des jolies mélodies pour pouvoir aborder d'autre manière ce thème, pour pouvoir conscientiser les mamans et ma génération. Si c'est trop tard pour la génération d'avant, ça ne l'est pas pour celle d'après. Je veux chanter pour que le futur soit meilleur en tant que femme."