Terriennes

En Algérie, la Fontaine Ain El Fouara de Sétif vandalisée : c'est une statue de femme qu'on mutile

La statue de la fontaine El Fouara à Setif, avant et après avoir été vandalisée, lundi 18 décembre 2017.
La statue de la fontaine El Fouara à Setif, avant et après avoir été vandalisée, lundi 18 décembre 2017.
Capture Twitter

Le visage effacé, la poitrine creusée, non pas à cause de l'usure du temps mais à coups de marteau. La dame nue de la fontaine El Fouara de Sétif a été vandalisée le 18 décembre 2017. S’agissant visiblement de l’acte d’un déséquilibré, la scène a choqué. La vidéo est devenue virale sur le net. Dans un édito abondamment repris sur les réseaux, une journaliste algérienne a lancé un J’accuse adressé aux hommes de son pays.

dans
« Il y a des actes qui font pleurer la pierre, dit un proverbe arabe. Et aujourd’hui j’ai pleuré cette femme en pierre. J’ai pleuré de la voir attaquée aussi sauvagement, j’aurais voulu pouvoir la défendre, la prendre dans mes bras, la consoler, lui demander pardon. », peut-on lire dans la lettre que la journaliste algérienne Daikha Dridi a publiée sous forme d'édito ce lundi 18 décembre 2017 sur le site du Huffpost Maghreb.

Quelques heures auparavant, ce même lundi. Un homme grimpe sur cette fontaine emblématique de la ville de Sétif dans le nord-est de l’Algérie, la fontaine Ain El Fouara. A coups de marteau, muni d’un burin, il se met à frapper à répétition le visage et les seins de la sculpture, qui représente une femme, nue. La voilà très vite défigurée, et la poitrine creusée. Cela ne dure que quelques minutes. La foule, masculine, qui assiste à la scène tente de stopper l'individu. Des policiers tentent de l’interpeller, l’homme se débat, puis finit par être arrêté. Les autorités parlent d’un homme déséquilibré. Filmées par un portable, les images font alors le tour des réseaux sociaux.
 

« Mais je n’ai pas même fini de sécher mes larmes que j’entends les hommes, déjà en bataillons, armés au mieux d’arguments vaseux, mais plus souvent d’inepties, d’invectives et d’appels au meurtre, se mettre en ordre de bataille », poursuit Daikha Dridi, reporter algérienne travaillant pour le Huffpost Algérie, et aussi auteure d’Alger, blessée et lumineuse (Editions Autrement).
 
Et moi je vous dis : taisez-vous les hommes. Taisez-vous tous. Daikha Dridi
« Il y a les idiots qui disent: pourquoi donc vous indigner pour un bout de pierre alors que les humains subissent bien pire.
Il y a les crétins qui disent: notre magnifique religion nous dicte de ne pas laisser la nudité souiller nos regards purs.
Il y a les irresponsables qui disent: exterminez les islamistes, ils sont la source de tous les maux.
Il y a les imbéciles qui disent: c’est bien la preuve que les Algériens sont des barbares et des sauvages.
Il y a les fourbes qui disent: cette attaque ne devrait pas susciter autant d’indignation car elle sera “instrumentalisée” par les racistes.
Et moi je vous dis : taisez-vous les hommes. Taisez-vous tous. La violence contre les femmes est la chose la mieux partagée par les hommes de ce pays, qu’ils soient obscurantistes ou illuminés »
, écrit-elle, dans cette lettre pamphlet, qu’elle présente comme un « J’accuse » sur sa page Facebook.
 

« Demandez-nous pardon pour ce que nous font tous les jours vos frères. Oui il a l'air fou cet homme avec son marteau et son burin. Mais pourquoi les fous de ce ce pays ne s’en prennent jamais qu’aux femmes ? Parce que même les fous savent que dans ce pays on peut taper comme on veut sur les femmes, l’impunité règne », écrit encore Daikha Dridi.
 

Sous d'autres mains d'artistes ma poitrine renaîtra, mon visage sourira et la femme vibrera
Taous Ait Mesghat

Tandis que la blogueuse algérienne Taous Ait Mesghat a choisi les vers pour répondre à cette destruction, avec un poème titré "Au nom de tous les seins" dont elle met les mots dans la bouche de la sculpture lacérée : "Moi femme fontaine qui te rappelle ton pitoyable état , toi homme aride qui ne suscite aucun émoi ....
Moi arrogante de beauté dans la chaleur et le froid , toi mesquin de laideur dans ta rage de forçat ...
."

Déjà visée il y a 20 ans

Cette statue est l’oeuvre du sculpteur français Francis de Saint Vidal. Elle avait été commandée par le conseil municipal, sous administration française, à la fin du XIXème pour embellir la fontaine déjà existante Place nationale, en plein coeur de la ville. Fabriquée à Paris, dans les ateliers des Beaux-arts, elle est livrée et errigée en juillet 1898. Sa traduction signifie « Fontaine de la source jaillissante ».

Par le passé, elle a déjà été vandalisée. Le 22 avril 1997, elle est attaquée à la dynamite, et brisée en plusieurs morceaux, par une attaque du GIA (Groupe islamique armé). Elle sera remise en état grâce à l'action de différents riverains, en deux jours seulement.
 
La fontaine et la statue du sculpteur français Francis de St Vidal, installée Place nationale à Sétif, en juillet 1898.
La fontaine et la statue du sculpteur français Francis de St Vidal, installée Place nationale à Sétif, en juillet 1898.
Capture Twitter
Celle-ci cumule trois éléments. Elle est payenne, nue, et reliquat colonial ! Slimane Zeguidour, éditorialiste à TV5MONDE
« A l'époque, les activistes islamistes s'en prenaient à tous les mausolées qu'ils jugeaient payens et pornographiques », nous explique Slimane Zeguidour, spécialiste des réligions, historien, rédacteur en chef à TV5monde. « Dans les années 1990, le FIS (Le Front islamique de salut) est au pouvoir. Les islamistes font sauter à l’explosif ou profânent tous les monuments de saints. Parmi eux, l’un des plus emblématiques, Sidi Bou Mediem, le St Patron de l’Algérie. Tous ces lieux de pélérinage populaires ont été à ce moment-là visés », explique l'éditorialiste, ajoutant à propos de la statue de Sétif, « Celle-ci cumule trois éléments. Elle est payenne, nue, et reliquat colonial ! ».
 

Un acte honteux et condamnable

Dans un communiqué, le ministre de la culture algérien Azzedine Mihoubi a qualifié ces actes de « honteux » et « condamnables ». Il a aussi convenu avec le wali de Sétif, de la “prise en charge rapide” des parties endommagées de la statue. Le communiqué nous apprend aussi qu’un groupe d’experts s’est déplacé sur place pour évaluer les dommages afin de procéder à la restauration de la statue.
 

Lorsqu’elle aura recouvré visage et féminité, la statue recevra alors peut-être à nouveau l’hommage de ses « sœurs », comme le raconte à la fin de sa lettre Daikha Dridi, citant ce témoignage : « Une amie émue m’a racontée aujourd’hui, qu’à Sétif, lorsque la statue dynamitée par les GIA pendant les années 90 avait été restaurée, les Sétifiennes sont venues en grand groupe le soir, les grands-mères aux premiers rangs, lui mettre du henné sur les cheveux. Ce soir, elles doivent toutes la pleurer. Leur soeur de pierre ».