En Birmanie, le 8 mars des émules de Aung San Suu Kyi

Le 20 août 2012, le gouvernement a levé la censure sur la presse écrite (la radio et la télé ne sont pas encore concernés par cette mesure). Aung San Suu Kyi fait souvent la Une...
Le 20 août 2012, le gouvernement a levé la censure sur la presse écrite (la radio et la télé ne sont pas encore concernés par cette mesure). Aung San Suu Kyi fait souvent la Une...

Ce n’est certainement pas un hasard si la Dame de Rangoon a choisi ce 8 mars 2013 pour réunir ses troupes lors d’un grand meeting. Des rangs rejoints par des femmes de plus en plus nombreuses. Inspirées et guidées par l’icône Aung San Suu Kyi - entrée au Parlement en avril 2012, à l’occasion de l’ouverture de la Birmanie -, des Birmanes participent aujourd’hui à cette transition démocratique. 

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« Nous sommes à l’aube d’une ère nouvelle. Celle qui doit nous conduire vers la démocratie et nous irons jusqu’au bout. Pour cela, nous devons travailler ensemble, avec toutes les forces démocratiques et le gouvernement  ». Tels furent les premiers mots d’Aung San Suu Kyi le jour de son entrée au Parlement le 1er avril 2012. Une date historique pour cette femme, libre après 20 ans d’assignation à résidence par la junte. Fille du général Aung San (héros de l’indépendance birmane et lui-même icône) elle est le symbole de la résistance non violente à la dictature militaire. C’est elle, « Ma Suu » comme les Birmans l’appellent affectueusement, qui lors du grand soulèvement pro démocrate de 1988 (qui a culminé le « 8/8/88 ») s’est imposée comme l’emblème de la liberté, de la justice et de la démocratie en créant son parti la Ligue nationale pour la démocratie (LND). C’est elle qui aujourd’hui guide et incite la jeune génération du « 8/8/88 » à reprendre le flambeau.

Qu’elles soient députées, activistes, défenseures des droits humains, engagées dans la santé et le social, journalistes, artistes… une nouvelle génération de Birmanes - adolescentes en 1988 et déjà activistes, ayant connu les geôles de leur pays - est aujourd’hui libre. Et peut agir pour la démocratie dans ce processus d’ouverture initié en mars 2011 avec l’abdication de la junte et la formation d’un gouvernement civil présidé par Thein Sein. 

Sue Sue Nway, avocate au service des paysans

Le visage doux, les joues rondes et joliment enduites de la poudre traditionnelle de thanaka, Sue Sue Nway, avocate aujourd’hui âgée de 41 ans, semble timide au premier abord. Mais dès qu’elle parle, ses gestes et sa voix révèlent vite sa nature profondément militante. « Je suis devenue activiste à l’âge de douze ans. Dans mon village, j’ai vu l’armée confisquer des terres, enrôler des enfants pour du travail forcé, abuser des femmes… J’ai voulu venger la dictature par la justice ». Alors que le travail forcé était administré quotidiennement par la junte, en 2005, Sue Sue Nway avait obtenu la condamnation de responsables de la junte. Une première en Birmanie et un succès qui a « renforcé sa détermination à se battre pour cette cause. » raconte t-elle.

Aujourd’hui, libre après trois années d’incarcération, elle milite pour le droit des paysans à retrouver leurs terres et a fondé l’association Paesan Asian. La confiscation touche un tiers des agriculteurs (60% de la population birmane). Pour des projets industriels, elles sont régulièrement réquisitionnées par de grandes entreprises proches du pouvoir. Et le projet de réforme agraire actuellement débattu au Parlement ne plaît guère à Sue.  « Le texte prévu aura pour effet de chasser les agriculteurs de leurs exploitations et de concentrer le droit de propriété des terres agricoles entre les mains d’une poignée de grandes entreprises. Cela touchera avant tout les petits exploitants et leurs familles qui représentent 70 % de la population active en Birmanie.» s’insurge-t-elle. Responsable du sort de ses clients et de leurs familles, soit 10 000 personnes, elle défend 1 500 paysans du delta de l’Irrawaddy dont 4000 hectares de terres ont été accaparés par de grandes entreprises proches du pouvoir depuis « l’ouverture ». Chaque jour, dans sa maison de Rangoon et sur le terrain, elle et ses collègues de Paesan Asian enregistrent les plaintes et mènent des actions en justice.

Phyu Phyu Tin (à droite) avec ses patients
Phyu Phyu Tin (à droite) avec ses patients
Phyu Phyu Tin : une députée médecin pour vaincre les tabous du Sida

Dans son longhi traditionnel, une longue jupe en soie et blouse assortie, petit sac en bandoulière et téléphone portable dernier cri en main, Phyu Phyu Tin en impose par son élégance, son charisme et  avant tout son sourire chaleureux si aimé de ses patients.

En 2003, elle est la première femme à avoir fondé un hospice gratuit pour les malades du Sida « C’était très difficile car les ONG quittaient le pays et la junte considérait cette population comme pestiférée. J’ai dû démarrer clandestinement chez des personnes privées qui me prêtaient leur salon et dans des monastères ». Membre actif de la LND de Aung San Suu Kyi, incarcérée à plusieurs reprises, ce n’est qu’en 2007 qu’elle peut s’installer officiellement. C’est là, en rase campagne à 20 kms de Rangoon, dans une bâtisse traditionnelle en bambous sur pilotis qu’elle soigne des malades. « Au début, les gens n’osaient pas venir. Ils étaient arrêtés en chemin par l’armée qui les harcelait tellement qu’ils faisaient demi-tour, de peur d’être jetés en prison».

Depuis l’ouverture, tout a changé. De 80 malades, elle en accueille aujourd’hui 300. « Je peux exercer librement, mener des campagnes de sensibilisation et solliciter des fonds. Ce qui est urgent dans mon pays où le Sida touche 40 000 Birmans. Je viens même d’obtenir une autorisation pour bâtir un second hospice». Mais elle reconnaît que son combat le plus difficile sera moral. « Les victimes du Sida sont victimes de préjugés et de discrimination morale. Ce sera l’aspect le plus difficile à combattre ».

Très proche d’Aung San Suu Kyi (ambassadrice d’ONU Sida), Phyu Phyu Tin est également députée et fait entendre sa voix dans l’hémicycle pour que pour que progresse le statut des femmes. « La Birmanie ne peut accomplir de progrès démocratique sans la participation des femmes dans la société et dans la politique. Je veux faire passer des lois pour le divorce, la prostitution, la protection des femmes et des enfants. Et obtenir plus de personnel féminin dans la Police,  les hôpitaux, la justice ».

La mission de Shwe Shwe Sein Latt  : promouvoir les Femmes en politique

Sa voix saccadée, rapide, la silhouette menue et le tempérament ô combien dynamique, Shwe Shwe Sein Latt, 45 ans, aime dire d’elle qu’elle est une entrepreneuse et une « executive woman ». Son action : promouvoir les Femmes sur le devant de la scène. « A l’heure où la Birmanie s’ouvre, les femmes doivent participer à la vie politique, économique, devenir cheffes d’entreprises, faire valoir leurs qualités » insiste-t-elle sans cesse. « Elles représentent un immense potentiel mais après 50 ans d’oppression, elles ont peur de s’investir. C’est là l’obstacle majeur à leur prise de fonction dans la société birmane ».

Si les femmes ne sont que 5% au Parlement et encore absentes du système judiciaire, la nomination de Myat Myat Ohn Khin comme ministre de la Santé en 2011 a été un tournant : la première femme ministre en 60 ans. « J’aimerais encourager d’autres femmes à suivre l’exemple » assure Shwe Shwe. Qui pour cela a fondé l’association Phan Tee Eain, c’est à dire « la Maison créative ». Autrefois consultante auprès d’entreprises et d’ONG pour les aider à développer leurs activités, elle met maintenant ses quinze ans d’expérience au service de l’éducation des femmes. « J’organise des formations et séminaires de politique, de communication et prise de parole, de management, de droit des femmes… ».

Avec un noyau dur de dix permanents et cinq bénévoles, l’un des objectifs majeurs de l’association, qui possède des relais dans tout le pays, c’est la création de réseaux. « Ces femmes doivent à leur tour s’organiser et participer à la diffusion de leurs connaissances ».  

C’est dans ce cadre qu’elle a créé en novembre dernier le premier forum féminin en Birmanie : une plateforme d’échanges où près de 300 femmes de tous horizons ont pu échanger leurs visions, leurs expériences, et leurs objectifs. « Mon but est qu’un maximum de ces femmes soient candidates aux élections législatives de 2015. Je fais de mon mieux pour les y préparer ».

Nge Nge Zaw, la génération montante, au milieu de ses camarades de la Ligue nationale pour la démocratie, le parti fondé par Aung San Suu Kyi
Nge Nge Zaw, la génération montante, au milieu de ses camarades de la Ligue nationale pour la démocratie, le parti fondé par Aung San Suu Kyi
Dirigeante de demain

Nous sommes au siège de la LND. Nge Nge Zaw, 25 ans, appartient à la branche Jeunesse du Parti qui l’an dernier a lancé un cursus d’études politiques pour préparer les futurs leaders démocratiques. « Je veux être candidate aux législatives de 2015. J’ai deux ans pour me former et devenir politicienne. C’est sur nous la jeune génération, que repose l’avenir du pays. » affirme Nge Zaw.

Ce défi d’une nouvelle génération politique est d’autant plus important à relever que la LND n’a jamais véritablement exercé le pouvoir. Créé par Suu Kyi en 1988, interdit en 1990 avec tous ses dirigeants emprisonnés, il n’est autorisé que depuis 15 mois : un parti autrefois dissident qui aujourd’hui doit devenir politiquement responsable.

Le prochain Women’s Forum à Rangoon

C’est  sans doute un signe d’ouverture fort : le Women’s Forum que l’on surnomme aussi le « Davos des Femmes », se tiendra à Rangoon du 9 au 11 décembre 2013. Un choix lié à la transition démocratique du pays et surtout à l’extraordinaire personnalité d’Aung SanSuu Kyi. Comme l’explique sa présidente Véronique Morali, « quand l’année dernière nous avons invité Aung San Suu Kyi à Paris, la rencontre avec une telle personnalité fut un électrochoc pour toute l’équipe du Women’s Forum. Faire un Forum en Birmanie s’est imposé comme une évidence.

D’autant que le pays est en transition vers la démocratie et qu’il nous semble important d’accompagner ce changement ». Donner des outils et développer la confiance de confiance de cette génération de femmes qui participe déjà à la Birmanie de demain est un enjeu majeur de ce Forum qui réunira près de 300 femmes dont 70% de birmanes issues de milieux politiques, économiques, humanitaires et de la société Civile. « Ces femmes qui peuvent maintenant s’ouvrir sur l’extérieur, veulent partager des savoir-faire pour développer leur leadership, l’entreprenariat et l’économie birmane. Je souhaite que ce Forum crée des liens pérennes et suscite des coopérations entre les participantes ».