En Espagne, Amarna Miller s’affiche actrice, réalisatrice porno, et féministe

Dans une rue de Madrid en février 2017,  Amarna Miller explique que les clichés sur les actrices pornos demeurent très forts ! Pourtant, elle vit simplement. A Los Angeles où elle réside depuis plus d’un an, elle vit dans une caravane dans le jardin d’une maison.
Dans une rue de Madrid en février 2017,  Amarna Miller explique que les clichés sur les actrices pornos demeurent très forts ! Pourtant, elle vit simplement. A Los Angeles où elle réside depuis plus d’un an, elle vit dans une caravane dans le jardin d’une maison.
(c) Jean-Jérôme Destouches

Peut-on être actrice porno et féministe ? Amarna Miller une actrice porno de 26 ans originaire de Madrid qui travaille aux États-Unis le revendique, et s'inscrit dans un mouvement qui essaime dans le monde. Rencontre

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C’est une mode plutôt récente, entre féminisme, art, écriture et cinéma. Des femmes revendiquent la pornographie comme une arme de leur féminisme. Elles réinventent le porno, comme l’analyse le quotidien Le Monde pour « un féminisme pornographique ».

En France, l’icône de ce mouvement est  Virginie Despentes, écrivaine, cinéaste, et actrice... aujourd'hui membre du jury du Prix Fémina... Ou encore Wendy Delorme, écrivaine et performeuse, qui participe à des spectacles et des films pornographiques réalisés par des femmes - sans compter tous les films lesbiens X. Pour elle, il ne s'agit pas de condamner la pornographie, mais de la réinventer - c'est le "postporno".

Postporno, éthique et esthétique

Erika Lust, réalisatrice porno féministe, propose, elle, sur son site des courts métrages entre trivialité et sophistication. Cette Suédoise installée à Barcelone se proclame elle aussi, réalisatrice porno et féministe.

La jeune Anoushka, 34 ans, vient de lancer notasexpert.com, un site porno “éthique et esthétique” ayant pour ambition d’exciter -en beauté- aussi bien les femmes que les hommes.  Cette entrepreneure d’un nouveau genre ne cache pas son admiration pour Ovidie, à peine plus âgée qu’elle et reine d’un empire français du X.

Dans cette sphère, Terriennes a rencontré Amarna Miller, la plus jeune de cette lignée, née en 1990 dans la capitale espagnole, aujourd’hui tout à la fois mannequin, écrivaine, réalisatrice, productrice, féministe et donc pornographe.  Parce qu’elle « pense que le porno féminin n’est pas féministe en fonction de ce qu’il représente, le porno est féministe lorsqu’il est tourné dans des conditions féministes. » Amarna Miller, son pseudonyme est une combinaison du nom d'une région orientale du Nil appelée Amarna et du nom de l'écrivain Henry Miller. Tout un programme.

Diplômée des Beaux Arts, youtubeuse, pigiste spécialisée X dans plusieurs magazines, engagée à gauche aux côtés de Podemos, la gauche "radicale" espagnole qui a le vent en poupe, cette rouquine ambitieuse à la personnalité déroutante et complexe milite pour défendre la liberté sexuelle des femmes ; et combattre les préjugés envers son métier d’actrice porno. L’année dernière, elle a créé la polémique en Espagne en tournant un spot vidéo pour faire la promotion du Salon érotique 2016 de Barcelone où elle s’attaque, entre autres, à l’hypocrisie de ceux qui la traitent de « Pute » tout en se masturbant devant ses vidéos.

Rencontre sans tabou à Madrid, en février 2017...
 
Amarna Miller, actrice porno depuis ses 19 ans dans un café du centre de Madrid en février 2017. Elle organise de nombreux débats en Espagne sur la sexualité, quoique vivant aux Etats-Unis, avec le mouvement Podemos dont elle est proche.
Amarna Miller, actrice porno depuis ses 19 ans dans un café du centre de Madrid en février 2017. Elle organise de nombreux débats en Espagne sur la sexualité, quoique vivant aux Etats-Unis, avec le mouvement Podemos dont elle est proche.
(c) Jean-Jérôme Destouches

Pourquoi être féministe serait-il incompatible avec mon métier d’actrice X ?
Amarna Miller, actrice - réalisatrice porno

Comment êtes-vous devenue actrice porno ?

Amarna Miller : J’ai toujours eu une libido très élevée. Quand j’ai fêté mes 18 ans je pensais au travail sexuel comme une possibilité. J’ai commencé à envoyer de nombreux messages aux productions pornographiques en Espagne mais je n’ai pas été séduite par leurs propositions. En étudiant les Beaux-Arts à l’université de Madrid, j’ai découvert ma passion pour la photographie. J’ai commencé par faire des photos de nues de mes amies et je me suis rendue compte que j’avais aussi envie de poser devant une caméra comme modèle. J’ai ensuite créé ma propre boîte de production X que j’ai dirigée durant cinq ans. C’est de cette façon qu’à 19 ans je suis passée tout naturellement devant la caméra pour y filmer mes propres scènes.

Vous vous considérez comme féministe. Comment est-ce possible d’être féministe en étant une actrice pornographique ?

Amarna Miller : Cette question me fait bien rire ! (ton énervé) Pourquoi pas ? Une femme qui est avocate a le droit d’être féministe ! Une boulangère de même ! Pourquoi ce serait incompatible avec mon métier d’actrice X ? Le féminisme traite des inégalités qui accablent la vie et l’épanouissement des femmes ! Le porno est un outil qui permet de parler du désir et des fantasmes sexuels à l’état pur. Pendant des siècles, la sexualité des femmes a été bafouée et censurée. Le porno n’est pas fait que pour les hommes, malgré ce que l’on croit, il s’adresse aussi aux femmes qui sont des êtres sexuels qui ont le droit de désirer. La pornographie me permet de vivre, comme femme, ma sexualité et mes fantasmes comme j’en ai envie. C’est donc pour moi un acte totalement féministe.

Pourtant la pornographie est considérée comme dégradant pour l’image de la femme et ce sont les hommes qui la consomment.

Amarna Miller : C’est faux ! Les femmes aussi regardent du porno mais elles ne le disent pas !

Pourquoi ?

Amarna Miller : C’est simplement parce qu’elles ont peur du regard réprobateur qui va peser sur elles ! Un homme peut dire qu’il se masturbe en regardant du porno et la société va le considérer comme étant normal. La femme, elle, va souffrir de nombreuses discriminations à son égard si elle ose l’assumer.

Mais l’industrie du porno s’adresse principalement aux hommes ?

Amarna Miller : La pornographie mainstream se concentre sur le désir de l’homme. C’est lui qui, en général, paye pour consommer du porno. L’industrie X ne fait que respecter la loi de l’offre et de la demande. Mais cela n’empêche pas que les femmes regardent des contenus X.

Le métier d’actrice pornographique est l’une des seules activités où les femmes sont mieux payées que les hommes. Ce n’est justement pas un comportement machiste ?

Amarna Miller : Ça l’est en effet pour tous les autres domaines où la femme devrait gagner autant que les hommes ! Si les femmes touchent plus d’argent dans cette industrie c’est parce que les actrices pornos vont être stigmatisées tout au long de leur vie ! Un homme qui fait du porno et qui couche avec pleins de femmes, on le considère comme un Casanova même une fois qu’il met un terme à sa carrière ! C’est plus difficile de trouver des femmes qui veulent devenir actrices porno que des hommes car elles vont devoir assumer toutes les conséquences que peut engendrer ce métier.

C’est fatiguant que l’on pense sans arrêt qu’une actrice porno est forcément stupide
Amarna Miller, actrice - réalisatrice porno

Vous parlez de discrimination ?

Amarna Miller : Totalement ! C’est quelque chose que je vis au quotidien surtout sur les réseaux sociaux. Ce matin même, j’ai répondu à une personne qui m’attaquait sur ma page Youtube en disant que je ne trouverai jamais de mari ! C’est un préjugé typique parmi tant d’autre que j’écoute tous les jours.
Mais la discrimination la plus importante à mon égard provient des médias qui, en raison des études universitaires que j’ai réalisées, jouent avec les préjugés. Je lis régulièrement des titres de presse comme « L’actrice porno qui aime la poésie » ou « L’actrice porno qui lit Nietzche ». C’est fatiguant que l’on pense sans arrêt qu’une actrice porno est forcément stupide. Cela me dérange de devoir démontrer que je suis plus qu’un simple corps. Je fais du porno parce que j’aime ça et non parce que je suis bête et que je ne peux pas faire autre chose !

L’année dernière vous avez créé la polémique en participant à une vidéo internet, vue plus de 3 millions de fois, pour le salon érotique 2016 de Barcelone, dénonçant l’hypocrisie de la société espagnole concernant le porno, la prostitution, le droit à l’avortement, la tauromachie, l’homophobie etc. Cela faisait partie de votre stratégie de communication ou vous pensez véritablement ce qui est dit ?

Amarna Miller :
Évidemment, je suis une personne engagée aussi bien politiquement que socialement et le message de ce spot est d'une grande cohérence avec mes discours face à l’hypocrisie et à l’anticonformisme. Quand j’ai reçu le pitch j’ai tout de suite vu que cela me concernait et que cela me permettrait d’affirmer ma pensée critique envers la société espagnole. Pablo Iglesias (leader du parti politique espagnol Podemos, ndlr) m’a soutenue en retwittant cette vidéo. J’ai toujours soutenu Podemos en Espagne, j’ai participé plusieurs fois à leur émission de télé « La Tuerka » et j’ai aussi participé à plusieurs débats avec la députée Podemos, de l’Égalité, de la Sexualité et du Féminisme, Clara Serra sur le thème de la diversité sexuelle.
Je suis très engagée car je ne suis pas conformiste et je pense que la société espagnole et européenne en général l'est de plus en plus. Nous avons besoin de récupérer des modèles comme les poètes Federico García Lorca et Miguel Hernández où encore des personnes de la génération de 1927 (groupe politico-littéraire de poètes qui disparut avec l'avènement du fascisme, ndlr) qui au bord de la guerre civile espagnole luttaient comme des fous pour exprimer leurs sentiments et leurs discours au travers de leurs œuvres.


Comment cette vidéo internet critique a-t-elle été accueillie par la société espagnole ?

Amarna Miller : Après avoir tourné ce spot, j’ai dû répondre à plus de 30 interviews par jour et le public en Espagne l’a très bien accueilli. Il est vrai qu’il y a eu aussi de nombreuses critiques sur ce qui est dit mais je ne le vois pas comme quelque chose de négatif.

D’ailleurs dans cette même production sur internet vous dénoncez les gens qui vous traitent de pute et qui pratiquent l’onanisme en regardant vos vidéos.

Amarna Miller : Aux États-Unis il y a un proverbe certainement moderne (sourire) qui expose : (elle le dit en anglais) « Tu pointes avec un doigt de ta main et avec l’autre tu te branles. » C’est exactement ça ! Tout le monde regarde du porno dans notre société et les critiques sont toujours les mêmes. La fille qui travaille dans le domaine sexuel, c’est une pute ! Celle qui couche avec beaucoup d’hommes, c’est une pute !
 
Militante féministe, productrice de film x, artiste, écologiste et un brin intellectuelle Amarna Miller ne correspond pas à l’image des actrices pornos traditionnelles.
Militante féministe, productrice de film x, artiste, écologiste et un brin intellectuelle Amarna Miller ne correspond pas à l’image des actrices pornos traditionnelles.
(c) Jean-Jérôme Destouches

Dans le porno actuel on propose toujours le même type d’idéal féminin
Amarna Miller, actrice - réalisatrice porno

Le porno donne justement cette mauvaise image. En Inde comme dans les pays Arabes les femmes de type caucasien sont considérées comme des filles faciles car la grande majorité des actrices qui travaillent dans l’industrie porno sont blanches...

Amarna Miller : C’est un point intéressant car c’est vrai que le porno a une vision réductrice. Dans le porno actuel on propose toujours le même type d’idéal féminin. Toutes les femmes ne sont pas blondes, minces et belles. Mais encore une fois il s’agit pour l’industrie du X de respecter la loi de l’offre et de la demande. La sexualité est un arc en ciel merveilleux de couleurs et c’est dommage que l’on ne représente seulement qu’1% de ses magnifiques couleurs. C’est quelque chose de négatif, j’en suis consciente, et je pense que le porno devrait évoquer d’autres modèles de beauté et d’autres origines ethniques.

(L’interview est interrompue par un fan qui vient la saluer et qui la félicite. Impossible de savoir si les compliments sont pour son travail d’actrice x ou pour son engagement féministe et politique (ou les deux).)

En tant que professionnel du X et féministe comment vivez-vous vos relations intimes ?

Amarna Miller : Nous vivons dans une société machiste et patriarcale. Nous devons encore lutter énormément pour vivre une vraie égalité des sexes. Être un homme équivaut à avoir de nombreux privilèges que les femmes n’ont pas. Je ne pratique pas la monogamie mais le polyamour - le polyamour peut-être défini comme l’éthique des relations amoureuses qui se base sur le rejet de l'obligation d'exclusivité sentimentale et sexuelle. Depuis mes 21 ans, j’ai entamé des relations ouvertes comportant des exclusivités affectives mais pas sexuelles. C’est à dire que nous pouvons coucher avec d’autres personnes mais nous ne pouvons pas avoir de relations romantiques avec elles. En ce moment même, j’ai une relation de polyamour avec un garçon qui vit aux États-Unis. Nous nous aimons beaucoup et nous avons de grands projets ensemble. Le modèle monogame ne fonctionne pas pour nous. Je pense que l’amour est un sentiment magnifique, très difficile à trouver et fragile. Je ne veux pas me limiter à le vivre simplement une fois dans ma vie.

La monogamie n’est pas naturelle pour vous ?

Amarna Miller : En effet, je pense qu’elle n’est pas naturelle. Les gens répriment leurs instincts et sentiments pour ne pas blesser les personnes avec lesquelles elles sont. Avant, je vivais des relations de type monogamique et je me sentais vraiment frustrée car quand je rencontrais quelqu’un qui me plaisait je m’interdisais de vivre une nouvelle relation.
Le concept d’être la moitié de quelqu’un ou d’attendre le prince charmant pour vivre une grande histoire d’amour tout au long de sa vie c’est une vision super Walt Disney ! Chaque relation devrait avoir ses propres accords : « Je ne veux pas de relation exclusive ! Toi si ? Bon, et bien cela ne va pas marcher entre nous ! »

Mais vous avez toujours eu le sentiment d’être polygame ?

Amarna Miller : Avant j’étais super jalouse et j’en souffrais. C’est pour cela que j’ai décidé de m’en sortir et j’ai commencé à chercher une solution. J’ai découvert le groupe des "Golfos por principios" (Idiots par principe) en Espagne qui rassemble des personnes qui voient les relations personnelles d’une manière alternative. Beaucoup d’entre eux sont swingers, pratiquent le polyamour ou le sadomasochisme, etc. Je me suis rendue compte qu’il y a énormément de personnes comme moi qui refusent de suivre les carcans culturels ou religieux. Le plus important c’est d’être bien avec soi-même et de vivre sa sexualité en toute liberté. C’est ce que je ressens.

Amarna Miller dans une rue de Madrid en février 2017, assise sur un banc...
Amarna Miller dans une rue de Madrid en février 2017, assise sur un banc...
(c) Jean-Jérôme Destouches

Une actrice porno est une femme libre ?

Amarna Miller : En ce qui me concerne oui ! Je me considère assez libre dans ma vie et dans mes choix.

Nous avons conquis la liberté de faire ce que nous voulons avec notre corps. Pour moi, c’est justement ça le porno : faire ce que je veux avec mon corps
Amarna Miller, actrice - réalisatrice porno

Le documentaire de Netflix « After Porn Ends » (Après que le porno se termine) montre à quel point c’est difficile pour une actrice ou un acteur porno de changer de vie quand sa carrière est terminée. Comment appréhendez-vous l’après porno ?

Amarna Miller : Le porno n’est pas mon unique travail et ce n’est pas non plus ma seule priorité dans la vie. Le porno m’a permis de me faire connaître mais j’ai des milliers de projets. Je travaille beaucoup ma communication sur les réseaux sociaux comme Youtube où je ne montre pas uniquement mon quotidien d’actrice porno mais aussi mes convictions écologistes pour sauver la planète. Je travaille aussi comme pigiste spécialisée sur le porno pour des revues espagnoles. J’ai de nombreuses portes ouvertes devant moi mais pour l’instant je ne compte pas arrêter le porno.

C’est quoi pour vous la liberté sexuelle en tant que femme ?

Amarna Miller : Il me semble que durant des siècles on a dit aux femmes comment elles devaient aimer et comment elles devaient profiter de leur sexualité tout en la censurant et en la contrôlant. Aujourd’hui, malgré de trop nombreuses barrières et préjugés, nous avons quand même conquis la liberté de faire ce que nous voulons avec notre corps. Pour moi, c’est justement ça le porno : faire ce que je veux avec mon corps. Un problème avec ça ?