En Irak, les droits des femmes à l'épreuve des législatives

Une affiche de campagne montrant Sabah abed al-Rasul al-Tamimi, candidate aux élections législatives irakiennes à Baghdad, le 15 avril 2014 ©AFP/Ahmad al-Rubaye
Une affiche de campagne montrant Sabah abed al-Rasul al-Tamimi, candidate aux élections législatives irakiennes à Baghdad, le 15 avril 2014 ©AFP/Ahmad al-Rubaye

Malgré l'insécurité et les menaces qui pèsent sur elles, des candidates font campagne pour défendre les droits des femmes, enjeu électoral majeur, à l'occasion des législatives irakiennes du 30 avril 2014. Dans ce scrutin, le parti du Premier ministre remet en question les acquis des Irakiennes, qui les protégeaient jusqu'ici d'une société conservatrice.

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"Je voulais me battre pour un meilleur système éducatif, des meilleurs services, des meilleures conditions de vie" mais la question du droit des femmes est un "problème fondamental qui doit être résolu" avant tout,déclarait voilà peu Inam Adboul Majed, une présentatrice de télévision, candidate à un siège de députée à Bagdad.

Lutter pour les droits des femmes en Irak. C'est devenu le combat numéro 1 des associations de défense des droits humains, et des candidates en campagne pour les élections législatives du 30 avril 2014. Et ce, malgré les menaces, les attentats qui sévissent en Irak. Ce n'est pas la première fois que les droits des femmes s'invitent dans un scrutin. L’Irak, est régulièrement critiqué pour les discriminations et les violences à l'égard des femmes. Mais aujourd'hui, la question de leurs droits a investi toute la campagne.

Le 8 mars 2014, une trentaine de personnes ont manifesté à Bagdad contre un projet de loi autorisant le mariage dès 9 ans.©Iraqi al-Amal Association 2014
Le 8 mars 2014, une trentaine de personnes ont manifesté à Bagdad contre un projet de loi autorisant le mariage dès 9 ans.©Iraqi al-Amal Association 2014
Mariage des petites filles et viol conjugal légalisés

La raison de cette mobilisation ? Les droits des Irakiennes sont plus que jamais menacés par les conservateurs, sunnites et chiites. En tête, la "Fadila", le parti du Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, qui se présente pour un troisième mandat. A quelques jours des élections, son gouvernement, via le ministre de la Justice irakien, a déposé au Parlement un projet de loi controversé appelé "Ja'afari". Son contenu ? La légalisation du mariage des fillettes de 9 ans et du viol conjugal, l'autorisation de la polygamie, etc (cf encadré). Le statut des femmes dans la société irakienne est au cœur d'un jeu politique, selon Myriam Benraad, spécialiste de l'Irak, chercheuse au CERI (Centre d'études et de recherches internationales) Sciences Po Paris et analyste à l'ECFR (Conseil européen sur les affaires étrangères), programme Afrique du Nord et Moyen-Orient.

"Nouri al-Maliki est dans une logique de reconquête d'un électorat qui lui est relativement hostile, que ce soit du côté sunnite comme chiite. Il lui reproche son inclination très autoritaire depuis quelques années. Il joue évidemment avec des phénomènes de société. Actuellement, c'est le débat sur la place des femmes en Irak qui l'occupe. Son but est de se re-légitimiser à l'intérieur du pays et d'attirer le maximum des voix vers lui. C'est clairement une stratégie politique de sa part", analyse-t-elle. Tout en précisant que "L'Irak a toujours été une société conservatrice, même si à l'échelle du monde arabe ou musulman, le pays incarnait un modèle de modernité, y compris pour les femmes, puisque le code civil irakien à l'époque était le plus avancé dans la région".

Vide juridique, instabilité

Et c'est justement à ce modèle que le Premier ministre veut s'attaquer. Il profite d'un vide juridique. La nouvelle constitution irakienne (lien en anglais), élaborée en 2005 sous le contrôle des Américains dans un cadre de "de-baasification" (nettoyage des institutions de l'ancien régime Baas), a supprimé la "loi sur la famille laïque" du code civil irakien. En vigueur depuis 1959, elle garantissait pourtant des droits aux femmes : restriction de la polygamie, âge minimum du mariage fixé à 15 et 18 ans, etc. Un cadre juridique qui les protégeait en partie d'une société conservatrice où crimes d'honneur et excisions demeurent des pratiques courantes.

Le projet de loi "Ja'afari" a donc fait bondir les associations de défense des droits humains. Ces mesures aggraveraient la situation déjà affaiblie des Irakiennes. "Il n'y a pas vraiment d'institutions publiques, ni de règles, ni de lois. C'est un contexte très compliqué. Il existe une perpétuation des crimes contre les femmes parce que nous avons un système judiciaire très faible et un déficit sécuritaire causé par la corruption", confie à Terriennes Hanaa Edwar, activiste irakienne des droits humains. Les droits des irakiennes avaient déjà été mis à mal durant le régime de Saddam Hussein. Puis ils se sont dégradés de manière fulgurante avec l'invasion américaine en 2003. Les femmes sont devenues des victimes collatérales de l'instabilité du pays mais aussi d'enjeux politiques.

L'affiche de campagne d'une candidate irakienne qui se présente sur la liste de la “Coalition de l'Etat de droit“ formé par le Premier ministre irakien Nouri al-Maliki ©AFP
L'affiche de campagne d'une candidate irakienne qui se présente sur la liste de la “Coalition de l'Etat de droit“ formé par le Premier ministre irakien Nouri al-Maliki ©AFP
Les Irakiennes, quel poids politique ?

Face à cette situation, quel poids politique ont les Irakiennes ? Peuvent-elles vraiment changer les choses ? Même si la Constitution de 2005 est controversée, elle a pourtant fixé un quota de femmes au sein du parlement irakien : 25% des sièges leur sont réservés (81 femmes sur 325 sièges). Largement au dessus de la moyenne régionale qui est de 10% de femmes dans les parlements du Moyen-Orient en 2011, selon un rapport de l'Union parlementaire. Une avancée en trompe œil. Entre 2006 et 2010, les femmes ont été de moins en moins nombreuses dans les différents gouvernements. Quatre femmes en 2006 (dont trois ministres : Narmine Othmane, Bayane Dzeyyi, Wejdane Mikhail), aujourd'hui, il n'y en a plus qu'une. Et Ibtihad Kased Yasser Al-Zaidi, n'est même pas pleinement ministre, seulement secrétaire d’État pour les Femmes et a d'ailleurs déclaré en 2012 être contre l'égalité des sexes… Contraints de respecter le quota, les partis conservateurs dont "Fadila", présentent eux aussi des candidates prétextes et/ou conservatrices.

Les Irakiennes n'ont donc pas ou peu de pouvoir politique, selon Hanaa Edwar. "Il y a en effet un nombre important de femmes au parlement grâce au quota de 25%. Mais dans les faits, elles n'ont pas vraiment de réelle influence dans la vie politique irakienne en raison d'une mentalité machiste et des nombreuses épreuves auxquelles elles sont confrontées", insiste-t-elle.

La bataille qui accompagne le projet de loi "Ja'afari" divise la population irakienne jusqu'au sein du clan chiite (celui du Premier ministre). Mais c'est aussi une occasion pour les femmes d'occuper le devant de la scène politique dont elles sont exclues depuis tant d'années. Selon Myriam Benraad, "Elles n'ont pas encore ce poids politique, mais elles cherchent à l'avoir.  Elles n'ont d'autres moyens que d'investir le terrain politique et ces élections. Avec tout de même un progrès, même de forme et de perception, puisqu'elles se sont attirées le soutien de groupes de jeunes, d'associations et de mouvements civiques qui auparavant n'étaient pas forcément mobilisées pour elles".



“L'espoir de ce scrutin est qu'on aboutisse à une meilleure représentation des femmes“

22.04.2014
Dans un entretien réalisé via skype, Myriam Benraad, spécialiste de l'Irak et chercheuse au CERI Science Po Paris analyse en détail l'importance de ces élections pour les Irakiennes. 
“L'espoir de ce scrutin est qu'on aboutisse à une meilleure représentation des femmes“

“Ja'afari“, un projet de loi controversé

Le projet de loi sur la famille baptisé "Ja'afari" (lien en arabe) a suscité une polémique. Son contenu porte atteinte aux droits des femmes ainsi qu'à ceux des enfants. Pourtant, l'Irak est signataire de la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discriminations à l'encontre des femmes (CEDAW), et de la Convention sur les droits de l'enfant.

Portant le nom d'une école de jurisprudence chiite, le texte "Ja'afari" pourrait par ailleurs attiser les tensions ethnico-religieuses déjà vives dans la société. Selon les partisans du projet de loi, le texte ne ferait que "réguler les coutumes locales en matière d'héritage, de mariage".

Le contenu   :


- En autorisant le divorce des enfants dès 9 ans, le texte législatif autorise de facto le mariage des enfants de 9 ans et même moins...
- La légalisation du viol conjugal : les femmes doivent satisfaire les exigences sexuelles de leur mari à chaque fois qu'il le demande.
- L'autorisation de la polygamie.
- Un droit de tutelle accordé aux hommes sur leur femme
- En cas de divorce, la garde des enfants de plus de deux ans serait systématiquement accordé aux pères.
- L'interdiction pour une femme de sortir du foyer sans l'autorisation du mari.

Petite histoire de la condition des femmes en Irak

"Aujourd'hui, les Irakiennes, premières victimes de la conjoncture politique, sont malheureusement celles dont on parle le moins et, en même temps, celles qui ont payé le plus lourd tribu à l'occupation américaine et à la préoccupation sécuritaire du pays, qui se caractérise par une remilitarisation de l'Irak. La situation des femmes, qui n'était pas fameuse à l'époque de Saddam Hussein, a très clairement régressé depuis 2003.

Par exemple, les
meurtres (ou autre menaces) de femmes politiques irakiennes ont conduit à une sous-représentation des femmes au sein du Parlement et des institutions. Elles tendent, sous le poids des violences, à se retirer de plus en plus de la scène politique et à limiter leurs activités militantes, féministes.

Dans les années 1960 et 1970, l'Irak était un pays plutôt enviable pour les femmes, comparé à ses voisins. Les femmes étaient alors protégées sur un plan juridique. Il y avait un certain nombre de mouvements militants féministes. Les femmes irakiennes ont souvent été à l'avant garde du mouvement féminin dans le monde arabe. Aujourd'hui, quand on regarde de près, il y a une régression extrêmement spectaculaire".


Myriam Benraad, spécialiste de l'Irak, chercheuse au CERI Sciences Po Paris et analyste à l'ECFR, programme Afrique du Nord et Moyen-Orient.