En Italie ou en Tunisie, en Espagne ou au Bahreïn, pas de démocratie sans les femmes

Le quotidien italien de gauche radicale Il Manifesto (en collaboration avec la revue Oil et  Sky) a  dernièrement organisé à Rome quatre jours de colloque intitulés: “L'espoir dans la rue” pour essayer de mieux comprendre la difficile transition vers la liberté  et  la démocratie,  la justice sociale et l'égalité entre hommes et femmes, l'élaboration  de constitutions laïques contre l'oppression des intégristes qui caractérisent le Printemps Arabe.

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L'autobiographie de Christiane Desroches-Nobelcourt, parue en 2003.
L'autobiographie de Christiane Desroches-Nobelcourt, parue en 2003.
Parmi les nombreuses voix sur les révoltes au Maghreb, en Egypte et jusqu'au Yémen, les traits  communs qui sont  apparus,  avec une  clarté  exceptionnelle, concernent le rôle des femmes et des nouveaux médias. Et précisément,  l’association de ces deux mots - femmes et médias -  marque  une rupture avec le passé et dessine des lignes d'une modernité extraordinaire  et contagieuse.

En Italie aussi, bien qu'en partant de situations socio- économiques radicalement différentes,  ces deux  atouts révolutionnaires – femmes et médias - ont  joué un grand rôle lors des dernières  élections (“administratives” et referendum) dont les résultats ont énormément affaibli le pouvoir de l'actuel gouvernement Berlusconi. Les femmes Italiennes ont voté plus que les hommes, ont animé le débat sur le web, elles se sont associées et sont descendues dans la rue. Il s'agit maintenant de ne pas  laisser échapper l'espace gagné.

Dans  tous  ces  mouvements  qui viennent du Sud,  aux  origines pourtant si différentes, on a entendu des mots d'ordre  communs qui dans  nos civilisations post modernes disparaissent de plus en plus : dignité, égalité, parité dans la gestion de l'espace public ainsi qu'une conscience accrue que sans l'égalité des femmes on ne peut pas  comprendre l'Autre, et donc,  encore moins,  atteindre à une véritable démocratie.

Toujours est-il que la question actuelle autour du genre n'est plus comparable avec le passé.

Notamment en Afrique du Nord. Bien que les femmes se soient énormément engagées  pendant les luttes anti coloniales, elles avaient mis la libération de leur pays  au premier  plan,  au lieu de leur libération personnelle. En prenant la seconde pour la conséquence de la première. Ce qui ne s’est pas avéré. Aujourd'hui liberté et démocratie vont de pair avec la lutte pour la libération des femmes.  Et une  fois la censure abolie à  travers l’Internet, ce qui fait la différence, ce sont les revendications.

Cherifa Bouatta est  professeure de psychologie clinique à l'Université d'Alger II, directrice du CAP, centre d'aide psychologique pour les victimes des violences terroristes.

“Partir de l'histoire est fondamental. On ne peut pas parler du présent de l'Algérie sans parler de l'histoire  des femmes. Pourtant, on n’a pas l’impression qu’elle ait existé au cours des siècles. Les revendications féministes n'étaient pas au premier rang, les femmes  ne  se battaient  pas pour  l'égalité  entre les deux sexes mais pour  la liberté de leur pays.  Après  l’Indépendance, la  dictature post coloniale socialiste  a considéré comme quelque chose de secondaire de légiférer sur les relations entre hommes et femmes, et  sur les différences de genre. Mais  cette histoire qu'on  a  toujours voulue enterrer revient, comme le refoulé.”

UNE RUPTURE RADICALE

C'est justement par rapport au passé qu’il y a  des nouveautés, et par rapport à la révolution actuelle que le féminisme algérien s'insère dans un sillon de rupture radicale :  “Ce n'est pas à l’intérieur du système qu'il faut changer les choses. C’est le système lui-même qu’il faut renverser”.

Dans ce grand bouillonnement qui est en cours  en Algérie, encore une fois, les femmes  s’affichent, bien que la parité entre les deux sexes ne soit pas  acquise. Comme le dit Chérifa, la question sociale ne doit pas être la seule à être posée :

En Italie ou en Tunisie, en Espagne ou au Bahreïn, pas de démocratie sans les femmes

Actuellement en Algérie il y a au pouvoir toute une tendance islamo-conservatrice :  “Pour eux les féministes  sont des  subversives et ils considèrent qu'elles ont transgressé les traditions, et  qu'elles sont contre notre identité. Comme si l'identité  était  quelque chose d'absolu  comme si  culture et identité n'évoluaient pas. Ce sont les partis démocratiques  qui prônent l'égalité, peut être qu'ils ne luttent pas suffisamment pour ça, mais dans leurs principes constitutifs ils mettent quand même tous l'accent sur l’égalité”, souligne encore Cherifa.

UN POINT DE NON RETOUR

En  Tunisie, le danger  pour l’égalité des femmes ne vient pas spécialement des islamistes, dit Sihem Bensedrine, journaliste  activiste,  présidente du Conseil national pour  les libertés en Tunisie et fondatrice de l'Observatoire pour la défense de la liberté de la Presse, de l'Édition et de la Création. D'autre part le parti  islamiste  Hezb Ennahda (Parti de la Renaissance)  a mis en alerte les associations des femmes, bien que  les représentants de ce parti  politique en  tête dans les  sondages pour  les prochaines élections d'Octobre,  se disent inspirés par la Turquie d' Erdogan plutôt que par l'Arabie Saoudite.  
                
Selon Sihem,  sur la question des femmes il y a une grande  ambiguïté puisqu'elle concerne tout le monde, même ceux qui s'affichent comme les plus démocratiques: “la tendance  des  hommes à s'emparer du pouvoir,  à occuper les positions de décision est naturelle. Appartenant à une société patriarcale, ces hommes ont tendance à croire que l'espace public est pour eux  et l’espace privé pour les femmes”. 

Toutefois on ne pourra plus se passer de toute une série d'acquis qui viennent exactement de  la participation des femmes dans cette révolution : “Il y  avait de jeunes étudiantes mais aussi des femmes au foyer, des pauvres et des moins pauvres  qui  ont  encouragé leur fils à aller sur les barricades et  dans  la rue pour défendre leur dignité et leur pays”. Maintenant il y a des associations de femmes qui sont partie prenante dans les ONG de droits humains, puisque “on considère que la question des femmes n'est pas une histoire d'association de femmes,  c'est  quelque chose qui doit concerner tout le monde. Pas  seulement les Ong de la société civile mais également les partis politiques”, poursuit Sihem.

Amira Al Houssaini,  journaliste originaire du Bahreïn
Amira Al Houssaini, journaliste originaire du Bahreïn
“Le véritable problème vient de ces groupes d’extrémistes manipulés  par la police politique. Notre ennemi c'est la police de Ben Ali  qui a travaillé  sur l’image de la femme  comme 'faire valoir' démocratique et moderniste  auprès de l'Occident. Tandis que  mon intégrité a été violée” – dit  encore Sihem - “ et cela, je l'ai subi de la part d'une dictature  qui a proclamé avoir aimé  les femmes”.

Le deuxième volet de ces Printemps Arabes est celui de réseaux sociaux  et des femmes  qui, comme en Italie, ont énormément animé le débat sur le Web.

LA HUITIÈME PLAIE D’ÉGYPTE

Nermeen Edrees, jeune bloggeuse  Egyptienne a été  très  engagée avec son blog  lors de la révolution  du Caire  du 25 Janvier qui -  souligne-t-elle : “a commencé lors des premières grèves et mouvements dans les années '90 et a fleuri ces derniers mois”.
Nermeen  grâce  à son blog s'occupe énormément de cas de harcèlement sexuel: “Une véritable plaie, en Egypte” explique – t – elle “ qui atteint toutes les classes sociales de femmes, et qui est  due à la  frustration et à la pauvreté que le régime de Moubarak a toujours voulu nier. Ce qui importe maintenant c’est de  convaincre les Egyptiennes  de reconnaître d'abord que cela leur arrive et ensuite de dénoncer  ces cas de violences. Et grâce aux portables et au Web on leur a donné la chance de dénoncer”. Cela a, d'autre part, énormément à voir avec les droits humains qu'on ne pourrait jamais instaurer si cela continuait”.

Mais en mettant en rapport ces Printemps Arabes et les réseaux sociaux  il ne faut surtout pas croire que tout soit né grâce à l’Internet.  Ce n'est pas  du virtuel qui devient réalité,  un passage qui semblerait  appartenir à la propagande des  vieux médias, mais il s'agit du contraire : c’est le réel qui devient aussi virtuel pour pouvoir continuer à partager des  valeurs communes, à savoir la lutte contre la dictature.
La vérité c'est que ces outils comme Twitter et Facebook  ont permis de dire au monde ce qui se passait  avec les mots des acteurs eux mêmes.

AU SUD, BEAUCOUP DE NOUVEAU

Carolina  Popolani  réalisatrice  italo – syrienne qui  en 2009 a tourné un documentaire au Caire intitulé  Cairo down town. Elle a filmé l'usage des blogs par de jeunes Egyptiens bien avant la “place Tahrir”. Certains d'entre eux étaient prêts à perdre leur vie  quitte à continuer à dénoncer les  tortures, les censures,  et  les abus de pouvoir de Moubarak.  Aucune nouvelle Constitution ne pourra être écrite sans les femmes et hommes de la place Tharir.

“Les militants en ligne qui étaient à la fois manifestants et militants dans la vie réelle, ont dû affronter une myriade de défis, ils ont été traqués, menacés, et arrêtés. Ces révolutions ont été des révolutions du peuple, de gens qui voulaient faire entendre leurs voix en documentant leur lutte comme témoignage pour l'humanité” dit Amira Al Houssaini  journaliste originaire du Bahreïn. Elle  qui rappelle que “dans ces révolutions  les femmes  sont en train d'occuper une place, une “agora”,  qui est  une   déclaration  symbolique et politique  à la fois. Femmes et hommes sont tous égaux dans cette lutte. Tous sont en train de demander des droits  humains, démocratie et liberté de parole.  Et la soumission des femmes  aux hommes n'est pas liée à la religion mais  à la  faiblesse des hommes et à leurs problèmes psychologiques.”

Photo amira de la vidéo Amira est la  rédactrice en chef  de  Global Voices Online pour le Moyen Orient. Elle a commencé sa  carrière de journaliste  dans son pays natal,  dans un milieu qui n'était pas vraiment amical pour les femmes indépendantes. Elle décrit le fonctionnement de ces réseaux et le défi qu’ils lancent à l'hégémonie des médias classiques : “À Global Voices Online, environ 500 personnes travaillent à partir de leurs ordinateurs portables.  Je peux travailler n'importe où il y a  une connexion avec Internet. Nous faisons des synthèses des échanges que nous trouvons sur la toile. On les traduit de l'arabe vers l'anglais puis en 20  langues,  français,  allemand, hindi, bengalais, malgache, etc... Ainsi  nous sommes en train de construire des ponts autour du monde. Avec Global Voices, je peux savoir ce qui se passe dans un village de Madagascar. Nous avons besoin d'écouter des voix différentes et de comprendre, nous devons être capables de respecter les autres même si nous ne sommes  pas d'accord”.

À la lumière de ces printemps, la modernité  semble  désormais venir du Sud.  Comme s’il y avait eu une inversion des tendances.