Terriennes

En Jordanie, ces plombières qui font bouger les lignes entre femmes et hommes

Nawle Husseen, à droire et Zikrayat Mosa, à gauche, plombières à Amman, interviennent sur le toit d'une école religieuse dans la banlieue nord de la capitale jordanienne Aman.
Nawle Husseen, à droire et Zikrayat Mosa, à gauche, plombières à Amman, interviennent sur le toit d'une école religieuse dans la banlieue nord de la capitale jordanienne Aman.
Sebastian Castelier

En Jordanie, des femmes plombières chassent les clichés féminins à coups de clés à molette et de drains. Malgré le scepticisme des hommes, chaque jour de la semaine, elles sont une poignée à sillonner la capitale pour colmater des fuites, nettoyer des réservoirs d'eaux ou diagnostiquer des pannes. La riche mannequin Khawla Al Sheikh, qui a lancé la tendance, espère pouvoir élargir cela au monde arabe.

dans
Dans les hauteurs à l'Est d'Amman, une voiture s'arrête en face d'une école coranique pour jeunes enfants. Cinq femmes en salopettes de travail bleues en sortent, une drôle de machine à siphon en main. A leur montée dans les escaliers, l'agitation se calme. La marmaille et institutrices escortent du regard le pas lourd de ces femmes. L'oeil est interloqué, hagard et parfois fier. Et pourtant, aucune d'entre elle n'est là pour éradiquer de présence fantôme.

Samya Maree, Nawle Husseen, Shahinaze Talal, Zikreyat Mosa, et leur mentor, la mannequin Khawla Al Sheikh, sont les premières femmes plombières de tout le Moyen-Orient. Ce matin là, elles sont venues pour assainir les réserves hydrauliques présentes sur le toit du bâtiment. Les immenses containers d'eau sont en effet d'une rare saleté. Exposés au soleil tapant de l'été, de micros algues et bactéries se forment rapidement. L'équipe de femmes plombières s'emploie donc à drainer les dépôts et y glisser de petits cachets de chlore. Un travail physique et réservé d'habitude aux hommes. "C'est la première fois que je vois des femmes faire cela. Quelles puissent être plombières, cela me fait très plaisir. Dans notre société, les femmes prennent part à de plus en plus de métiers, alors pourquoi pas celui-ci ?', interroge la directrice de l’établissement.
 
<p>A 54 ans, Khawla Sheikh, ancien modèle à fondé la société Plomberie Energie Coop, installée dans sa maison de la banlieue de Amman. Avec cette reconversion spectaculaire, elle a inspiré des dizaines d'autres Jordaniennes qui ont suivi sn exemple. </p>

A 54 ans, Khawla Sheikh, ancien modèle à fondé la société Plomberie Energie Coop, installée dans sa maison de la banlieue de Amman. Avec cette reconversion spectaculaire, elle a inspiré des dizaines d'autres Jordaniennes qui ont suivi sn exemple. 

(c) Sebastian Castelier

L'idée des plombières : un économiseur d'eau pour palier le stress hydrique

Cette petite révolution, le royaume hachémite la doit à Khawla Sheikh, modèle jordanienne de 54 ans. Cette grande femme blonde, d'1 mètre 75 est à l'origine du mouvement. Née au Koweït, elle se marie avec un riche businessman jordanien puis quitte le petit Etat pétrolier pour retrouver son pays d'origine. Pendant des années elle alterne entre l’éducation de ses enfants et défilés. Mais en 2002, elle décide de changer de quotidien et rentrer dans le monde du travail manuel. Elle tente alors de récupérer son diplôme du baccalauréat obtenu au Koweït, mais la guerre du Golfe a effacé toute trace de sa scolarisation.

Mes amies me disaient que ce n'était pas un métier de mon rang et que je devais rester modèle sinon j'allais perdre toute féminité
Khawla Sheikh​

L’important stress hydrique du début des années 2000 est un déclic. La modèle s'engage pour son pays et va à la rencontre des jordaniennes pour faire la promotion d'économiseurs d'eaux pour robinets. ''Les femmes me demandaient de réparer parfois des installations déjà défaillantes. Or je ne savais pas comment. Je me suis dit qu'il fallait que j'apprenne'', se souvient Khawla Sheikh, sa longue chevelure blonde au vent. Son entourage se montre dubitatif. ''Les ondes négatives sont venues étrangement de mes amies. Elles me disaient que ce n'était pas un métier de mon rang et que je devais rester modèle sinon j'allais perdre toute féminité'', se souvient-elle. Son mari est l'un de ses seuls soutiens.

Sa compagnie de génie électrique emploie une équipe de plombiers. Khawla Sheikh va les suivre sur toutes leurs missions pendant deux ans. Elle retrousse les manches et se forme. ''Après ça je suis allée demander une licence officielle. J'ai brillamment passé l'examen.''  Mais la néo-plombière manque de médiatisation pour créer un appel d'air auprès des Jordaniennes. Elle lance alors son premier stage gratuit de plomberie pour femmes. Pour attirer du monde, elle imprime des flyers et organise plusieurs colloques sur son initiative. ''Mon premier cours s'étalait sur cinq jours. J'ai eu dix femmes. A la fin, je leur offrais un petit kit de plomberie.'' Entre temps, elle anime une émission appelée ''Fixe your house with Khawla'', de 5 minutes, chaque matin, sur la chaîne Ro'ya TV.

<p>Shahinaze Talal, à gauche, répare avec une collègue un robinet dans la cuisine d'un client vivant à Ein Al-Basha, ville proche de la capitale.</p>

Shahinaze Talal, à gauche, répare avec une collègue un robinet dans la cuisine d'un client vivant à Ein Al-Basha, ville proche de la capitale.

(c) Sebastian Castelier

Une coopérative pour contourner les interdits

En 2011, le GIZ (agence de coopération internationale allemande pour le développement ndlr), lui vient en aide financièrement. Son nombre d'élèves est toujours croissant. Les femmes viennent majoritairement des classes populaires d'Amman. ''Leurs maris travaillent jusque tard et ne peuvent s'absenter. Or, dans la culture jordanienne, une femme seule ne peut accueillir chez elle d'homme. En cas de panne ou de fuite, un plombier homme ne peut venir.''  poursuit Khawla Sheikh. 

Malgré les nombreuses couvertures des magazines people sur le couple royal, la Jordanie reste un pays conservateur. Selon Amnesty International, "les femmes (en Jordanie) font lobjet de discrimination dans la législation et dans la pratique [...]" Cela est surtout vrai dans les classes, populaires, où elles restent les garantes du foyer et de l'éducation des enfants. Seulement 15 % d'entre ellestravaillent. "La loi sur la famille est basée sur la charia. Et culturellement, le rôle des hommes est destiné à la vie publique, l'économie et la politique, alors que les femmes restent la maison, la famille et les enfants’’, réaffirme Asma Khader avocate jordanienne, ancienne ministre de la Culture et porte-parole du gouvernement dans les années 2000.

Les maris ne veulent pas toujours que leurs femmes sortent de la maison et qu'elles fassent ce travail. Mais avec le dialogue, on résout souvent ces situations
Khawla Sheikh, plombière

"Je me souviens de cette histoire lors de l'une de mes premières interventions. Une femme me demande de venir réparer sa douche qui fuyait. Quand j'ai eu fini, son mari était là, assis en dehors de la maison. Il voulait absolument voir une femme plombière et avait quitté son job pour juste voir à quoi je ressemblais. Il est venu aussi constater la réparation et a dit que c'était la première fois qu'il voyait un aussi bon travail. J'étais contente avant qu'il dise aussi, devant son épouse, qu'il n'avait aussi jamais vu une aussi belle femme que moi'', rigole - jaune - Khawla Sheikh.

En 2015, elle crée sa propre coopérative. Elle fait travailler depuis plusieurs dizaines de femmes qu'elle paye un minimum de 400 JD par mois. Sa coopérative est un tel succès qu'elle est contrainte de recaler des candidatures de femmes chaque année. Souvent elle doit s'employer au téléphone avec le mari ou tuteur de ses protégées pour qu'ils acceptent de les laisser continuer. ''Il m'est arrivé de résoudre beaucoup de soucis avec les maris. Ils ne veulent pas toujours que leurs femmes sortent de la maison et qu'elles fassent ce travail. Mais avec le dialogue, on résout souvent ces situations'', assure t-elle, tout sourire.

<p>Samya Maree, plombière en pleine action, sur un toit de la banlieue de Amman</p>

Samya Maree, plombière en pleine action, sur un toit de la banlieue de Amman

(c) Sebastian Castelier

Quand j'ai rejoint ses cours j'étais en dépression. Je voulais juste changer d'air, et me sentir utile
Samya Maree, plombière​

Le doigt sur le bouton ''on'' du siphon plongé dans un container, Samya Maree guide ses partenaires avec passion. C'est l'une des premières élèves de Khawla Sheikh. La jeune femme est habillée d'un voile noir couvrant ses cheveux. Son sourire est contagieux. Elle rit de cette eau boueuse, pourtant distribuée aux enfants, déversée sur le toit par le siphon. ''C'était une idée originale et à la fois étrange de prendre ces cours. C'est ce qui m'a attiré. Quand j'ai rejoint ses cours j'étais en dépression. Je voulais juste changer d'air, et me sentir utile. Je n'avais jamais travaillé avant ça car mes enfants étaient jeunes. Mon mari m'a soutenue.''

Elle est aujourd'hui fière d’elle-même et peut agir enfin de son propre chef. ''Je me sentais aussi très coupable de voir seulement mon mari travailler. Dès que je lui demandais d'acheter quelque chose, je me sentais coupable. C'est très peu, ces 15% de femmes qui travaillent. La société et la famille souvent ne nous permettent pas de nous développer et de sortir... Ils pensent que c'est comme ça et qu'une femme ne peut être qu'une institutrice. C'est dans nos mentalités.''
 
Le lendemain, l'équipe a rendez-vous chez une cliente au dernier étage d'un modeste immeuble. Eman Hossan, ouvre la porte, le regard inquiet. Heureusement Shahinaze Talal, sa voisine du dessous, fait partie de l'équipe de dépannage. Le robinet de la cliente fuit à petites gouttes. Pendant que les femmes s'activent avec quelques clés à molette, Eman, s’empresse de préparer du café qu'elle fait couler dans des tasses dorées et ornées. Et le sert au milieu de son petit salon où se trouvent de grands fauteuils pleins de dorures qui rappellent un style renaissance très ''made in china''. ''Je suis soulagée de pouvoir compter sur des plombières femmes car la dernière fois que j'ai eu un souci. Il a fallu trois semaines pour que mon mari trouve un arrangement avec son travail pour s'absenter en semaine. Et pendant des jours, j'ai eu un geyser d'eau constant'', se rappelle t-elle avec épouvante.

Un exemple pour tout le Moyen Orient... et au-delà

Dans la cuisine, Shahinaze Talal mène les opérations. Cette femme fluette vient de Palestine. Issue d'un milieu modeste, elle n'a jamais franchi le cap du lycée. Ses enfants une fois grands, elle est tombée gravement malade avant de remonter la pente. ''Ca fait deux ans que je suis dans la plomberie. Je suis bien payée et je peux contribuer aux ressources de ma famille. Tout cela grâce à Khawla. Elle a changé nos vies. Mes amies s'en sont rendues compte et maintenant elles essayent de venir à ses cours.''

Fière, elle lance : ''Aujourd'hui mon mari est devenu mon assistant quand je répare quelque chose à la maison.'' Justement, c'est lui qu'elle a au bout du fil, une fois la tuyauterie ajustée. Au téléphone, l'homme se dit ''fier'' de sa femme même s'il avoue avoir un peu douté ''au début'', jugeant à l'époque la discipline ''pas faite pour la femme.'' L'équipe de femmes plombière en rigole. La voix de l'homme se tait. ''J'espère que dans le futur les femmes plombières jordaniennes montreront la voie dans le Moyen-Orient'', espère Khawla Sheikh.

A retrouver sur le même sujet, en France : 

Plombier, féminin plombière : plomberie, les femmes s’en mêlent

Amman, la capitale de la Jordanie, une ville monde, 4 millions d'habitants, la moitié du pays à elle seule, dont la crise hydrique des années 2000 va être le facteur déclenchant aux idées de Khawla Sheikh : installer des économiseurs d'eaux pour robinets... 
Amman, la capitale de la Jordanie, une ville monde, 4 millions d'habitants, la moitié du pays à elle seule, dont la crise hydrique des années 2000 va être le facteur déclenchant aux idées de Khawla Sheikh : installer des économiseurs d'eaux pour robinets... 
(c) Sebastian Castelier