En Roumanie, Iana Matei fait la guerre aux proxénètes

Sur le marché du sexe en Roumanie, Iana Matei est la bête noire des trafiquants qu’elle combat avec sa grande gueule et un fichu caractère. Élue Européenne de l'année 2010, elle donne une nouvelle vie aux jeunes prostituées qu’elle sauve du trottoir. Vibeke Knoop Rachline, correspondante de l'Aftenposten norvégien à Paris, est partie à sa rencontre.

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Iana Matei chez elle à Pitesti, ville industrielle du sud de la Roumanie/VIBEKE KNOOP RACHLINE
Iana Matei chez elle à Pitesti, ville industrielle du sud de la Roumanie/VIBEKE KNOOP RACHLINE
Après avoir lu son livre À vendre, Mariana 15 ans (Oh Editions), il me fallait à tout prix rencontrer Iana Matei, Jeanne d’Arc du marché du sexe et élu Européenne de l’année en 2010 (prix décerné par le Reader’s Digest). Un petit bout de femme bouillant d’énergie, fumant cigarette sur cigarette, comme pour mieux entretenir sa flamme.

« Je ne suis pas féministe. Juste une mère », dit-elle. En effet, depuis qu’elle a recueilli les trois premières jeunes filles en 1999, Iana Matei est la « mère » de plus de 400 filles et femmes, de 11 à 43 ans. Toutes extirpées des griffes des proxénètes et/ou trafiquants. Elle a gardé le contact avec presque toutes. Le taux de réussite de son programme de réinsertion est de 84 %. Dans le monde, tout le monde la connaît, et elle a reçu de nombreux prix.

LE REFUGE

À Pitesti, ville industrielle du sud de la Roumanie, en revanche, on ne veut pas trop savoir. Le portail du refuge bien caché, appelé « La maison de la colline », s’ouvre pour son gros 4x4, qui grimpe non sans mal l’allée enneigée. Un haut grillage entoure la propriété. Au moindre mouvement suspect sur la vidéo surveillance, la sécurité débarque en trombe. Ce jour-là, deux mères sont devant la grille.

Elles insistent pour parler à leurs filles - dont elles ont largement abusé elles-mêmes. Ana et Andréa refusent de les voir. Iana les soutient. « C’est leur droit », dit elle, tout en calmant l’angoisse d’Andréa. Dans la journée, sa mère est venue à l’école, Andréa a dû se cacher pendant plusieurs heures. En revanche, les deux mères ont réussi à convaincre un journaliste d’une télévision privée qui a filmé les filles à leur insu. Dans un grand show télévisé, il présente Iana comme une maquerelle, qui maltraite les filles et les oblige à se prostituer. Iana s’étrangle de rage et dépose plainte. Mais le mal est fait. Surtout pour elle, qui consacre sa vie à sauver celle des autres.

« Viens, il faut que j’aille chercher mes filles à la crèche », dit-elle soudainement. En chemin, à travers la banlieue de Pitesti et une grande forêt sombre, elle me raconte comment elle est redevenue mère, vraiment, alors que son fils Stefan a maintenant 23 ans.

Andréa et Catarina, les deux fillettes qu'Iana a adoptées/VIBEKE KNOOP RACHLINE
Andréa et Catarina, les deux fillettes qu'Iana a adoptées/VIBEKE KNOOP RACHLINE
DES SURVIVANTES

« La mère d’Andréa et Catarina (4 ans) était au refuge. Elle était enceinte, après avoir été violée par son proxénète. À la naissance, il y avait des triplées. Elles étaient atteintes de méningite et syphilis, et leur vie était en danger. » Il fallait emmener d’urgence les petites à Bucarest. L’une des filles meurt, et la mère s’enfuit le deuxième jour, privant ses enfants du précieux lait maternel. Iana fait le trajet tous les jours pendant un mois, pour leur donner « un peu d’amour ». Elle finit par les adopter. Ça l’a rendue heureuse, et elle en souhaite autant à toutes les femmes. Les bébés la rajeunissent et lui donnent un peu de joie dans l’existence.

« Elles sont des survivantes. Toutes les filles dont je m’occupe sont des survivantes. Personne ne peut imaginer ce qu’elles ont vécu. Parfois je les ramasse en piteux état. On les viole, les frappe et on les drogue pour qu’elles ne s’enfuient pas. Elles présentent des marques de rasoir, des brûlures et surtout du stress post-traumatique. »

Pourquoi restent-elles malgré ce traitement inhumain ? « Parce que le mac est souvent le premier qui leur fait croire qu’il les aime. La grande majorité viennent de familles brisées. La violence est le seul langage qu’elles connaissent. Elles n’ont jamais reçu d’amour. »

Iana Matei a eu plusieurs vies. Elle s’est mariée jeune. Son mari, artiste, devenait violent quand il avait bu. Après le divorce, elle quitta la Roumanie lors de la révolution de 1989. « J’avais oublié mon sac à main après une manifestation. La police est venue à mon domicile », raconte-t-elle. Elle a dû fuir en Yougoslavie à pied, laissant son fils de deux ans, Stefan, à sa mère.

Après avoir travaillé quelque temps comme interprète pour les Nations Unies, elle a émigré en Australie. Travaillant comme comptable, elle s’occupa par ailleurs des enfants des rues, et créa son organisation Reaching Out. En 1998, voulant montrer la Roumanie à son fils, elle vit que la population d’enfants des rues à Bucarest avait augmenté encore, et que leur situation était bien pire.

100 EUROS SUR LE MARCHE DU SEXE

Un coup de téléphone en mars 1999 changea sa vie encore une fois. C’était la police. « Iana Matei ? Nous avons ici trois poules qui viennent de déposer plainte contre leur mac. Nous ne savons pas quoi faire d’elles. » Des poules ? Mariana, Ilinca et Ecaterina avaient 14, 15 et 16 ans. Vendues comme du bétail sur le marché du sexe pour moins de 100 euros chacune. Même Iana, pourtant déjà endurcie, tomba des nues.

Elle découvrit un nouveau monde. Depuis que la Roumanie a adhéré à l’Union européenne, elle est devenue la plus grande exportatrice de prostituées (12 %, selon l’association Tampep), et beaucoup sont très jeunes. « Elles ont besoin d’affection et d’amour », dit Iana. Dès qu’elles arrivent au refuge, les filles se pressent autour d’elle, et se disputent le premier câlin. Iana veut aussi leur fixer des limites, et donne aux filles une vraie (re)éducation. D’ailleurs, elle les fait systématiquement témoigner contre leur mac.

Le soir est tombé, toutes les filles sont couchées. Iana allume encore une cigarette, et réfléchit. Pourquoi ? Pourquoi ce sacrifice permanent, ce souci constant des faibles et des victimes ? « Déjà quand j’étais petite, je ne supportais pas que l’on touche aux plus faibles. Je ramenais tous les chatons et autres animaux martyrisés à la maison. Je ne pouvais voir le sang des innocents. »

Et son sang à elle monte très vite si quelqu’un de mal intentionné approche du nid sur la colline. Quitte à se mettre en péril elle-même. L’autre jour, elle a chassé quatre macs, sûrement armés, en ouvrant sa grande gueule, en marchant sur leur voiture d’un pas menaçant. « Après, je me suis rendu compte que j’avais fait une connerie, en me mettant en danger. Heureusement, une voiture de police est passée », dit-elle.

À l’étranger, elle amasse les prix. Mais à Pitesti, on ne sait pas exactement ce qu’elle fait. Elle ne s’arrêtera que lorsqu’elle aura 100 ans. Pour sillonner l’Europe en Harley Davidson, promet-elle.