En Suisse, les femmes mariées ont intérêt à garder leur nom de célibataire au travail

Une rencontre de femmes entrepreneures des nouvelles technologies aux Etats-Unis
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Les Suissesses qui abandonnent leur nom de célibataire pour adopter celui de leur conjoint peinent à reconstruire une identité professionnelle. Décryptage

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Il y a encore quelques décennies, la question du nom ne se posait pas. En se mariant, les femmes étaient tenues d’abandonner leur identité de naissance pour adopter celle de leur conjoint. «Le paysage juridique suisse a connu plusieurs évolutions, dont la dernière est entrée en vigueur le 1er janvier 2013, note Magda Kulik, avocate spécialisée en droit du divorce. Avant cette révision, de plus en plus d’épouses choisissaient de conserver leur nom de célibataire et de le faire figurer avant le nom de leur mari. Le nouveau droit ne prévoit plus cette possibilité et introduit le principe selon lequel le mariage n’a plus d’effet sur le nom des époux sauf si ceux-ci décident de prendre le nom de l’homme ou de la femme.»

Suite à l’abandon de la possibilité pour les époux de porter un double nom, environ 90% des couples mariés optent désormais pour le nom de l’homme comme nom de famille commun. Les motifs qui poussent les femmes à changer de patronyme sont multiples. Pour nombre d’entre elles, ce changement a une grande portée psychologique: tout se passe comme si la réduction de deux noms à un seul parachevait l’union des êtres. D’autres souhaitent rester fidèles à la tradition. D’autres encore souhaitent porter le même nom que leurs futurs enfants. Enfin, pour certaines, l’abandon du nom de naissance signifie la sortie du célibat, état particulièrement dévalorisé quand il est féminin.

L'effacement identitaire des femmes


Quelles incidences cet effacement identitaire a-t-il sur la carrière professionnelle des femmes? Il est des situations où porter le nom du mari est vécu par une femme comme valorisant. Ainsi, dans le monde professionnel, lorsque le niveau de qualification est peu élevé, ce changement de statut donne une assise et une considération plus importante, indique Danièle Weiss dans Les noms d’une femme. «Le «moi conjugal» décrit par le sociologue François de Singly est un drôle de je (u), permettant de faire l’économie de soi. Le sujet s’efface dans la dyade aux yeux du monde, oublie ses conflits, pour montrer un front uni contre l’adversité externe.»

A l’inverse, lorsque le niveau de qualification d’une femme est élevé, renoncer à son nom de célibataire comporte plusieurs désavantages. Dans les professions libérales en particulier, il est plus difficile, pour la femme qui abandonne la forme sous laquelle elle est connue et reconnue socialement, de se construire une nouvelle identité. «Il paraît cohérent que les femmes qui appartiennent aux professions libérales et qui sont cadres se montrent plus réticentes au changement, analyse la sociologue Marie-France Valetas. Leur nom fait partie de leur vie professionnelle et elles ne souhaitent pas refaire cette vie comme elles refont leur vie personnelle».

Sur le marché du travail, le produit à vendre, c’est vous
Bruce Heller, coach

Lois Frankel, qui a signé l'ouvrage «Ces filles sympas qui sabotent leur carrière», rappelle par ailleurs l’importance de créer son image de marque. «Si je vous demande de penser à une marque très connue, quels noms vous viennent immédiatement à l’esprit? Comme tout un chacun, vous allez probablement citer Kleenex, Coca-Cola et Xerox. Non seulement ces appellations vous sont familières mais elles symbolisent aussi pour vous le produit auquel elles se rattachent.» Il en va de même du patronyme. Bruce Heller, spécialisé dans le coaching des cadres et des dirigeants, conseille à ses clientes d’imaginer qu’elles sont une marque à commercialiser. «Vous devez considérer le monde du travail comme un marché. Et sur ce marché, le produit à vendre, c’est vous.» En définitive, chaque femme devrait faire sienne la maxime du docteur Heller: «hors de ma vue, hors de mon esprit, hors circuit».

Fanny Karst l’a bien compris. Pour cette styliste française créatrice d’une griffe qui porte son nom, son mariage en juillet prochain ne sera pas l’occasion d’embrasser une nouvelle identité professionnelle. «Je vais garder Fanny Karst pour le travail. J’aime mon nom et j’y suis habituée. De plus, on m’a souvent dit que ce nom sonnait très bien comme nom de marque, et même comme marque de cigarettes.»

D’autres ont fait le choix inverse. Suite à son mariage, Amal Alamuddin est devenue Amal Clooney. Sa décision a été vivement critiquée par les mouvements féministes qui y ont vu un acte de soumission à un ordre patriarcal. Certaines ont ajouté qu’un tel geste, vis-à-vis des enfants, renforcerait l’idée selon laquelle les femmes sont inférieures aux hommes.

Le nom après le divorce


A noter qu’en cas de divorce, les femmes qui ont fait carrière sous le nom de leurs maris se retrouvent parfois dans des situations cocasses, comme le montre l’exemple d’Adriana Karembeu, remariée à l’homme d’affaires Aram Ohanian. «Tout le monde me connaît sous le nom Karembeu, mais je n’ai plus le même lien avec mon ex-mari. Ce n’est pas logique», a déclaré le top slovaque. Celle-ci a cependant estimé que changer de nom pouvait la desservir et conduire à un recul professionnel, raison pour laquelle elle continue de se faire appeler Karembeu. Le patronyme de son ex-mari a même été déposé comme marque pour sa franchise de SPAS et les produits cosmétiques estampillés Adriana Karembeu qui y sont vendus.

Le cas Tina Turner


Quant à Anna Mae Bullock, alias Tina Turner, la chanteuse s’est battue pendant des années pour conserver le droit de porter son nom de mariée devenu son nom de scène et a même été jusqu’à renoncer à tous les biens communs du couple. A cet égard, il est intéressant de noter qu’en Suisse, «il est possible d’ajouter un nom d’artiste sur les documents d’identité, même s’il n’a pas un caractère officiel», relève Magda Kulik.

Quid des hommes? Bien que le droit suisse offre la possibilité aux époux de prendre le nom de leurs épouses, la seule mention de cette possibilité suscite encore l’indignation et les moqueries de nombreux hommes qui y voient une perte de virilité. Ainsi, lorsque l’Italien Marco Perego a adopté le nom de l’actrice américaine Zoé Saldana, celle-ci a tenté avec insistance de l’en dissuader: «Je lui ai dit: «Si tu utilises mon nom, tu seras émasculé par ta communauté d’artistes, par les hommes de la communauté latine et par le monde en général». Il m’a regardé et m’a alors répondu: «Zoe, je n’en ai vraiment rien à faire.» Déterminé, Marco Perego est devenu Marco Perego-Saldana. Une initiative qui a fait dire à certains commentateurs qu’en définitive, c’était peut-être ça, aussi, la sacro-sainte virilité.

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AP Photo/Jim Cole