Terriennes

En Turquie, des caricaturistes féministes résistent par l’humour

Les magazines satiriques survivent en Turquie envers et contre tout, parmi lesquels trône cet ovni Bayan Yani, par des femmes, féministe et sans retenue.
Les magazines satiriques survivent en Turquie envers et contre tout, parmi lesquels trône cet ovni Bayan Yani, par des femmes, féministe et sans retenue.
(c) Clément Girardot

Alors que dans la presse censure et arrestations se multiplient, un magazine satirique féministe fait de la résistance en Turquie. Dans les pages de Bayan Yani, l'humour est une arme pour dénoncer le machisme ordinaire et les violations des droits des femmes. Rencontre avec quatre dessinatrices bien décidées à continuer leur aventure médiatique aussi longtemps que possible.

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Sale période pour la presse satirique en Turquie, le magazine Penguen (Pingouin), principale publication du secteur, a stoppé sa parution en mai 2017, laissant des milliers de fans dans le désarroi. Les pressions politiques n'en seraient pas la cause mais plutôt des soucis financiers selon le communiqué de l'hebdomadaire. La baisse des ventes papier a fortement fragilisé le modèle économique du périodique, problème que connaissent bien les médias dans de nombreux pays.
 
Héritier d'une longue tradition satirique remontant à la fin de l'Empire Ottoman, le magazine avait été lancé en 2002 et faisait face depuis 2009 à un environnement de plus en plus hostile à la liberté d'expression. Alors que les fermetures, rachats et mises au pas de grands titres généralistes se sont succédés, la jeune et subversive presse satirique turque représente un mince îlot d'insubordination et d'esprit critique.
 
Depuis 2011, un magazine singulier a su se forger une communauté forte et fidèle de lecteurs et surtout de lectrices. Nommé Bayan Yani (en français « femmes côte à côte »), il s'agit d'un mensuel humoristique et féministe où toutes les caricatures sont dessinées par des femmes. Le magazine laisse une très grande liberté à ses contributrices qui publient dessins, planches de BD, photos et textes sur des sujets qui les préoccupent à la croisée de l'actualité et la vie quotidienne.
 
A la Une de ce numéro de Bayan Yani l'interdiction du pyjama dans une résidence étudiante pour filles, en 2016. Au milieu, la jeune femme lance à ses condisciples : "<em>Enlevez vos pyjamas les filles ! Il est interdit de se promener en pyjama !</em>"
A la Une de ce numéro de Bayan Yani l'interdiction du pyjama dans une résidence étudiante pour filles, en 2016. Au milieu, la jeune femme lance à ses condisciples : "Enlevez vos pyjamas les filles ! Il est interdit de se promener en pyjama !"

Non hiérarchique et décentralisée, sa rédaction s'articule autour de 6 ou 7 contributrices régulières tandis que la mise en page et la distribution sont assurées par l'équipe du magazine LeMan, un hebdomadaire satirique plus généraliste qui appartient au même groupe de presse indépendant.

Ezgi Aksoy, activisme au féminin et Amérique Latine

Journaliste indépendante, Ezgi Aksoy s'est investie avec passion dans ce projet éditorial inédit depuis ses débuts en mars 2011. Bayan Yani ne doit être alors qu'un hors-série pour la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars. Il rassemble symboliquement les rédactrices et dessinatrices de la revue LeMan afin de réagir à un climat politique de plus en plus hostile aux femmes.

Nous avons des liens avec de nombreuses lectrices, le magazine fait partie de leur vie
Ezgi Aksoy

La démarche suscite tout de suite une adhésion forte qui ne faiblit pas depuis 6 ans. « Nous avons des liens avec de nombreuses lectrices, le magazine fait partie de leur vie, affirme la journaliste, ces soutiens nous aident à continuer ».

Ezgi Aksoy s'est investie avec passion dans ce projet éditorial inédit depuis ses débuts en mars 2011
Ezgi Aksoy s'est investie avec passion dans ce projet éditorial inédit depuis ses débuts en mars 2011
(c) Clément Girardot

La trentenaire s'est spécialisée dans le cinéma et l'Amérique latine et pige aussi pour d'autres revues culturelles indépendantes. Dans les pages de Bayan Yani, elle aime écrire sur les mouvements sociaux étrangers et les femmes activistes, des sujets absents des autres médias turcs. Dans le  dernier numéro, son article est dédié au combat des Mères et des Grands-mères de la place de mai en Argentine.

Elle écrivait aussi un éditorial en lien avec l'actualité qu'elle a récemment décidé d'arrêter, une forme d'autocensure : « Si tu écris quelque chose considéré comme insultant par le pouvoir, tu peux te retrouver en prison », admet-elle. Même si Bayan Yani n'a reçu aucune plainte, ce n'est pas le cas de LeMan qui a dû affronter de nombreux procès et des interventions de la police à son imprimerie.

Feyhan Güver, vie quotidienne à la campagne et rapports de genre

Caricaturiste expérimentée, Feyhan Güver dessine depuis plus de vingt ans, d'abord dans la revue LeMan puis aussi, depuis son lancement, dans Bayan Yani. Originaire d'un petit village de la région de Thrace à l'ouest du pays, elle s'inspire de son vécu et de ses observations pour croquer avec humour la vie quotidienne des femmes de la campagne, leurs brouilles avec leurs maris, les discussion entre amies. Ses héroïnes parlent avec les expressions du cru et sont habillées avec les vêtements amples et colorés des paysannes.

Feyan Güver aime avant tout dessiner la vie quotidienne...
Feyan Güver aime avant tout dessiner la vie quotidienne...
(c) Clément Girardot

Je préférerais n'avoir qu'à dessiner la vie quotidienne ou les relations sentimentales
Feyhan Güver

« Les femmes nous disent qu'elles sont à l'aise en lisant notre magazine », soutient Feyhan Güver. Contrairement aux autres magazines féminins, les pages de Bayan Yani ne se conforment pas à un archétype de la beauté : grandes et petites, minces et grosses, rurales et urbaines y trouvent leur place.

Une planche de Feyhan Güver autour de cette réalité : en 2016 les hommes ont tué 261 femmes en Turquie ...<br />
à gauche, dans l'ancienne turquie : "<em>Oh, je ne te frappe pas, je ne t'insulte pas comme le font les autres... Que veux-tu de plus de notre mariage...</em>"<br />
A droite dans la nouvelle Turquie : "<em>Oh, je ne poignarde pas, je ne te tue pas comme le font les autres... Que veux-tu de plus de notre mariage..</em>."
Une planche de Feyhan Güver autour de cette réalité : en 2016 les hommes ont tué 261 femmes en Turquie ...
à gauche, dans l'ancienne turquie : "Oh, je ne te frappe pas, je ne t'insulte pas comme le font les autres... Que veux-tu de plus de notre mariage..."
A droite dans la nouvelle Turquie : "Oh, je ne poignarde pas, je ne te tue pas comme le font les autres... Que veux-tu de plus de notre mariage..."

Les hommes aussi surgissent de la plume de Feyhan Güver, mais ils sont généralement peu à leur avantage, en particulier dans les pages du début qui traitent d'actualité où Feyhan Güver ne se prive pas de critiquer la misogynie et les violences anti-femmes de la « Nouvelle Turquie » conservatrice et religieuse promue par le président Erdogan. « Je n'aime pas trop la politique, avoue-t-elle pourtant, je préférerais n'avoir qu'à dessiner la vie quotidienne ou les relations sentimentales, c'est plus amusant ! »

Sibel Bozkurt, portraits et héroïnes fantastiques

Plutôt illustratrice et bédéiste que caricaturiste, Sibel Bozkurt a d'abord frappé à la porte d'une autre publication satirique éditée par le groupe LeMan sous le nom d'Harakiri, en référence à la mythique publication française. « Je n'ai pas été acceptée pour cette nouvelle revue mais on m'a proposé de dessiner pour Bayan Yani et je n'ai pas laissé passer cette opportunité, se souvient-elle. Harakiri a dû fermer quelques mois plus tard après une condamnation à une lourde amende pour avoir "incité le peuple turc à la paresse et à l'aventurisme", une des raisons les plus ridicules que j'ai entendues dans ma vie ! »

Sibel Bozkurt veut rendre hommage aux féministes de la Turquie kémaliste
Sibel Bozkurt veut rendre hommage aux féministes de la Turquie kémaliste
(c) Clément Girardot

Ainsi commence sa collaboration avec Bayan Yani en juin 2011. Dans le mensuel, elle aime publier des portraits écrits et dessinés des personnalités intellectuelles, artistiques et scientifiques qu'elle admire, spécialement des figures phares du féminisme et du kémalisme, le mouvement politique nationaliste et progressiste créé par Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la République Turque dont l'héritage politique est progressivement remis en cause.

'Inciter le peuple turc à la paresse et à l'aventurisme', une des raisons les plus ridicules contre la presse, que j'ai entendues dans ma vie !
Sibel Bozkurt

Ses contributions au magazine sont très variées et une partie importante de ses travaux est influencée par les univers de la science-fiction (par exemple sa BD Papatya) du fantastique et de l'horreur. Elle a notamment travaillé sur une série intitulée « Petites histoires d'horreur ».

Dans l’une de celles-ci, un jeune couple se retrouve la nuit venue sur une plage de la Mer Noire et discute de la légende de la sirène avant de s'endormir. La jeune femme est réveillée par un chant au milieu de la nuit et retrouve la sirène prête à embrasser son copain. Elle le pousse et reçoit le baiser, se transformant alors elle-même en créature marine tandis que son compagnon meurt sur la berge. Sibel Bozkurt maîtrise parfaitement les codes de ces différents genres BD souvent très masculins et ses personnages principaux sont bien sûr, à l'image de cette histoire, des héroïnes.

La légende de la sirène selon Sibel Bozkurt :<br />
En haut à gauche, la personne qui lit la légende.<br />
"<em>En entonnant une chanson envoutante, la sirène donne le baiser de la mort à sa victime masculine". Nom de dieu!</em><br />
En haut, la fille répond : "<em>En faisant semblant d'avoir peur, tu avais vraiment l'air d'un débile.</em>"<br />
Le garçon : "<em>Toi aussi tu es mignonne mon amour.</em>"<br />
En bas :<br />
La Fille : "<em>En fait, il faut reconnaître aux villageois leur esprit d'entreprise mais cette légende mensongère de la sirène montre qu'ils n'ont pas suffisamment réussi à redynamiser le tourisme. Regarde, il y a personne à part nous.</em>"<br />
Le Garçon : "<em>Pour moi, c'est suffisant de t'avoir amenée ici mais ça c'est faux! ahah!</em>"
La légende de la sirène selon Sibel Bozkurt :
En haut à gauche, la personne qui lit la légende.
"En entonnant une chanson envoutante, la sirène donne le baiser de la mort à sa victime masculine". Nom de dieu!
En haut, la fille répond : "En faisant semblant d'avoir peur, tu avais vraiment l'air d'un débile."
Le garçon : "Toi aussi tu es mignonne mon amour."
En bas :
La Fille : "En fait, il faut reconnaître aux villageois leur esprit d'entreprise mais cette légende mensongère de la sirène montre qu'ils n'ont pas suffisamment réussi à redynamiser le tourisme. Regarde, il y a personne à part nous."
Le Garçon : "Pour moi, c'est suffisant de t'avoir amenée ici mais ça c'est faux! ahah!"

Ipek Özsüslü, actualité et autofiction féministe

Tout comme Feyhan Güver, Ipek Özsüslü travaille à la fois pour Bayan Yani et LeMan. Elle publie aussi fréquemment des caricatures liées à la politique et à l'actualité dans les premières pages du magazine. Elle ne manque jamais de sources d'inspiration et d'indignation : « L'actualité politique turque est très mouvementée et, par ailleurs, de nombreux faits divers sordides impliquent les femmes, les enfants et les individus LGBTI. Les condamnations pour les meurtres de femmes, les viols, les abus sur les enfants sont insuffisantes et les réductions de peine carrément tragi-comiques. »

Dans certaines planches je me dessine, les histoires sont à la fois réelles et fictives
Ipek Özsüslü

Ipek Özsüslü aime aussi aborder des sujets plus légers mais, cette fois à la différence de Feyhan Güver, ses personnages sont principalement des jeunes femmes urbaines. Elles s'intéressent autant à la mode qu'à l'activisme politique et discutent souvent de leurs petits amis respectifs. Parfois, la caricaturiste n'hésite pas à se mettre en scène : « Dans certaines planches je me dessine, les histoires sont à la fois réelles et fictives. Je ne dessine pas comme cela se passe dans la vie réelle, ce serait ennuyeux. Je rassemble des anecdotes et j'essaye de les raconter d'une façon divertissante ! »

Ipak Özsüslü, apparaît dans ses dessins, une façon de donner de la réalité à ses fictions
Ipak Özsüslü, apparaît dans ses dessins, une façon de donner de la réalité à ses fictions
(c) Clément Girardot

Ses courtes histoires ont le plus souvent une chute féministe. Ipek Özsüslü tient une page récurrente intitulée SOS, acronyme pour désigner en turc : Sinir Olduğum Sorular (Les questions qui m'énervent). Dans la page SOS de l'édition du mois de mars 2017, Ipek marche dans un parc avec une amie qui lui demande : « Pourquoi tu ne te marries pas ? » Une phrase qu'il valait mieux ne pas prononcer !

Dans cette historiette d'Ipek Özsülü, les femmes aussi verrouillent les clichés...<br />
L'homme : "<em>Ma tendre épouse... tu es fatiguée d'avoir travaillé toute la journée, repose-toi bien comme ça, je te fais une petit café!!..</em>"  <br />
La grand-mère :  "<em>Son père n'était pas comme ça... Ses oncles non plus... C'est sûr qu'ils ont manipulé mon fils avec des OGM…</em>"
Dans cette historiette d'Ipek Özsülü, les femmes aussi verrouillent les clichés...
L'homme : "Ma tendre épouse... tu es fatiguée d'avoir travaillé toute la journée, repose-toi bien comme ça, je te fais une petit café!!.."  
La grand-mère :  "Son père n'était pas comme ça... Ses oncles non plus... C'est sûr qu'ils ont manipulé mon fils avec des OGM…"