Terriennes

En Turquie, voilà 100 ans, les femmes entrèrent à l'Université

Sibel Irzik, professeure de littérature comparée à l'entrée de l'université Sabanci à Istanbul - © Olivia Dehez
Sibel Irzik, professeure de littérature comparée à l'entrée de l'université Sabanci à Istanbul - © Olivia Dehez

Propos peu amènes sur les Turques qui travaillent proférés par le président ou ses ministres. Attentat suicide perpétré par une kamikaze d'extrême gauche dans un quartier touristique de l'autre. Polémique sur le voile dans l'un des pays les plus laïcs au monde. Les femmes, en ce début 2015, sont au coeur des enjeux de pouvoir et de société de cet immense pays eurasien. Et cela alors que l'université leur fut ouverte voilà 100 ans, bien avant et bien plus que dans d'autres contrées, telles la France. Un centenaire célébré haut et fort

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La Turquie, dont les dirigeants sont régulièrement taxés de sexisme par l'opposition, fait pourtant figure d'exemple dans l'éducation des filles : avec environ 42% de femmes en poste dans ses universités, le pays est plus avancé en terme de parité sur ses campus que l'Europe (38%) et les Etats-Unis (40%). « Presque toutes les grandes universités turques ont également un département de Women's Studies, ajoute Sibel Irzik, docteure en littérature comparée et professeure à l'Université Sabanci d'Istanbul. « Les nationalistes y voient là l'héritage direct d'Atatürk. Mais c'est aussi le résultat d'années de lutte menées par les femmes. Elles continuent aujourd'hui. »

L'Université d'Istanbul ouvre ses portes aux étudiantes pour la première fois en 1914, alors sous l'Empire Ottoman. Vingt deux diplômées en mathématiques, littérature et sciences naturelles en sortiront la première année, grâce notamment aux campagnes menées par le magazine « Monde de femmes » (Kadinlar Dünyasi), considéré comme l'avant-garde de la presse féministe turque.

Les pionnières du « Monde de femmes » (Kadinlar Dünyasi), au début du XXème siècle - DR
Les pionnières du « Monde de femmes » (Kadinlar Dünyasi), au début du XXème siècle - DR
Révolution culturelle

Ce processus d'émancipation s'étend aux postes d'enseignement à partir des années 1920. La révolution culturelle menée par Kemal Atatürk va faire de l'intégration des femmes dans l'espace public une priorité : « Le kémalisme encourage la visibilité des femmes, qu'elle soit physique, par le rejet du voile, (...) ou en tant que citoyenne, par l'acquisition de droits politiques égaux », écrit ainsi Nilüfer Göle dans « Musulmanes et modernes » (La Découverte, 2003), dépeignant le nouveau totem qu'elles représentent à l'époque, « un pont entre nation et civilisation » : l'incarnation de la modernité.

« Dès les premières années de la République, l'éducation des femmes va ouvrir la voie de la modernisation », continue Sibel Irzik, coordinatrice du colloque « Cent ans à l'Université » organisé à Istanbul au début du mois de novembre 2014. « C'était aussi un besoin. Au début de la République, on trouve peu de gens suffisamment éduqués pour travailler. C'est comme ça que les restrictions autour des femmes sont alors progressivement abandonnées.  Celles des classes les plus aisées seront les premières à en bénéficier. »

Près d'un siècle plus tard, quand en France les professeures d'université représentent une minorité de 24%, elles seraient à peine plus, 25% en Turquie. Si l'on compte les assistantes et le personnel administratif, la proportion augmente considérablement. « Même s'il existe toujours un certain prestige attaché à ce statut, le fait que les postes ne soient pas particulièrement bien payés a beaucoup à faire avec la représentation élevée des femmes, nuance Sibel Irzik. Ca semble être en ce sens moins intéressant pour les hommes, qui sont bien plus largement représentés au sommet de la hiérarchie. »

Du côté de la recherche, Özge Genç, du centre d'études économiques et sociales TESEV à Istanbul, remarque également un déséquilibre aux postes les plus avancés : « Quand on regarde par exemple l'histoire des ‘think tanks’ en Turquie, ils ont été mis en place par d'anciens militaires et diplomates. Un environnement qui, a priori, laisse difficilement la place aux femmes. »

Sujet hautement politique

Après douze ans de gouvernance de l'AKP, la question de la place des femmes dans la société se maintient comme un sujet hautement politique. En juillet dernier, le vice-Premier Ministre Bülent Arinç annonçait aventureusement  que ces dernières devaient se préserver de rire en public. En décembre, Recep Tayyip Erdogan était épinglé par la presse internationale après avoir qualifié l'égalité entre les sexes de « contre-nature ». « C'est le dernier exemple d'une longue série, conclut l'universitaire. Le Président est engagé à respecter la parité par des traités internationaux, il ne peut pas tout remettre en question. Mais on sent en permanence un conservatisme qui n'a pas fini de se développer. »

Les universitaires de Sabanci ont publié un communiqué sur le sujet. Sur les campus, les femmes turques se mobilisent : des campus où le port du voile est autorisé depuis 2010, mesure inclusive dans un pays à la population musulmane importante, mais terrain où la mixité est aussi remise en cause dernièrement. Ainsi, le gouvernement a déjà évoqué la possibilité d'interdire aux garçons et filles de partager ensemble des logements étudiants. Les débats ne sont pas terminés, alors que Tayyip Erdogan est sorti vainqueur des présidentielles du mois d'août, maintenant d’une main de fer l'AKP à la tête du pays.

Nuriye Pinar Erdem, dont le portrait est exposé pour le centenaire des femmes à l'Université, née en 1914, fut la première géologue de la faculté turque en 1937, à 33 ans © Olivia Dehez
Nuriye Pinar Erdem, dont le portrait est exposé pour le centenaire des femmes à l'Université, née en 1914, fut la première géologue de la faculté turque en 1937, à 33 ans © Olivia Dehez

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