Entre “mères corbeau“ et “primes au fourneau“ – le pays d'Angela Merkel se cherche une politique familiale

Le ministre de travail, Ursula von der Leyen (CDU), ancienne ministre de la Famille, aujourd'hui celle du Travail, inaugure une crèche. Elle avait instauré le droit à une place en crèche.<br/>
Le ministre de travail, Ursula von der Leyen (CDU), ancienne ministre de la Famille, aujourd'hui celle du Travail, inaugure une crèche. Elle avait instauré le droit à une place en crèche.

La politique familiale et le travail des femmes se sont invités dans la campagne des législatives du 22 septembre 2013. Des sujets qui divisent aussi bien la Démocratie chrétienne que le gouvernement, pourtant tous deux dirigés par une femme, Angela Merkel. Même si les Allemandes affichent majoritairement leur intention de voter pour elle, la chancelière semble avoir soudain pris la mesure de ce phénomène de société durant les derniers jours de la campagne.

dans
A 40 ans, Claudia K.* pouvait déjà s'enorgueillir d'un beau parcours professionnel : elle était chef de section dans une administration nationale, et c'est alors qu'elle a eu son deuxième enfant. Comme elle et son compagnon n'ont pas trouvé de place en crèche dans la cité de l'ex RDA où ils vivaient, elle a pris un congé parental d'un an. La décision était d'autant plus facile que l'Etat verse des allocations généreuses (Elterngeld) pendant ce temps-là - l'équivalent des deux tiers de son salaire.

A peine a-t-elle repris le travail, que son mari, Thomas, se voit offrir un poste très alléchant dans une autre ville, Stuttgart, au Sud de l'Allemagne. Malgré ses recherches, Claudia n'y trouve pas de poste à la mesure de ses compétences. Elle finit pourtant par accepter un emploi à temps partiel. "Ma carrière est pliée, c'est Thomas qui continuera à grimper et pas moi", constate-t-elle avec une touche d'amertume.

Le sort de Claudia et de Thomas est typique des familles allemandes. L'énorme pénurie de places d'accueil pour la garde des tout-petits est citée comme l'une des raisons principales du taux de natalité très bas en Allemagne : 1,39 enfant par femme contre 2,01 en France. Et le taux de celles qui travaillent à temps partiel est beaucoup plus élevé qu'en France : 62% des Allemandes contre 26 % de Françaises, alors même que le taux d'activité des Allemandes (c'est à dire celles qui occupent un emploi indépendamment du temps de travail), 66,1% est supérieur à celui des Françaises 60%.
 
La ministre de la Famille, Kristina Schröder (CDU), visite une crèche. En dépit de ses choix personnels, elle défend la “prime au fourneau“ pour les familles qui gardent les enfants à la maison. <br/>
La ministre de la Famille, Kristina Schröder (CDU), visite une crèche. En dépit de ses choix personnels, elle défend la “prime au fourneau“ pour les familles qui gardent les enfants à la maison. 
Le sujet est si brûlant qu'il s'est invité avec force dans la campagne pour les élections du 22 septembre 2013. Car la politique familiale divise le parti conservateur au pouvoir, la CDU (Union démocrate chrétienne) d'Angela Merkel. La chancelière, qui vient d'Allemagne de l'Est et a été ministre des Droits des Femmes sous Helmut Kohl, après la réunification, n'a jamais considéré ces questions comme prioritaires. L'ancienne ministre de la Famille Ursula von der Leyen, aujourd'hui détentrice du portefeuille du Travail – elle même médecin et mère de sept enfants, une exception absolue en Allemagne – s'est, quant à elle, battue pour multiplier les crèches.


Des places de crèche qui se multiplient comme des petits pains

Depuis le 1er août 2013, les parents ont droit à une place en crèche ou chez une assistante maternelle pour tout enfant de un à trois ans. Dès les quatre premières semaines de la mise en application de cette mesure, environ 50 familles ont porté plainte parce qu'elles n'ont pas trouvé de place. Selon le gouvernement, 39% des parents souhaiteraient faire garder ainsi leurs enfants.

Ces derniers jours, juste avant les élections, donc, comme par miracle, le nombre de places en crèches a augmenté. Mails de fortes inégalités régionales persistent : dans beaucoup de grandes villes, l'offre ne correspond pas encore à la demande. En revanche, les infrastructures d’accueil sont plus développées dans l’ex-RDA, qui encourageait les femmes à travailler.  

Autant la coalition au pouvoir a amélioré le système de garde d'enfants en Allemagne, autant elle s'est attirée les foudres pour l'instauration d'une "prime au fourneau", une allocation de 100 euros par mois destinée aux parents qui gardent leurs enfants chez eux. L'opposition a protesté contre un retour à l'image traditionnelle de la mère-femme au foyer (les fameux trois K Kinder, Küche und Kirche - enfants, cuisine, église)  qui reste à la maison pour s'occuper de ses petits. 
 
“Rabenmutter“ (“mère corbeau“) désigne une mère indigne. Ainsi les ultra-conservateurs appellent-ils les mères qui mettent leurs enfants en crèche pour reprendre le travail. 
“Rabenmutter“ (“mère corbeau“) désigne une mère indigne. Ainsi les ultra-conservateurs appellent-ils les mères qui mettent leurs enfants en crèche pour reprendre le travail. 
La chancelière, Angela Merkel n'était pourtant pas favorable à cette mesure mais elle a cédé face aux ultra-conservateurs bavarois du CSU (Union sociale chrétienne). C'est l'actuelle ministre de le famille de 35 ans, Kristina Schröder, la benjamine du gouvernement, qui a dû défendre cette politique familiale assez contradictoire. L'allocation ne serait pas destinée à empêcher les femmes à retourner au travail, mais plutôt "une reconnaissance pour celles qui ont choisi d'être d'abord parent", déclare-t-elle.


Les contradictions d'une mère indigne

Kristina Schröder est d'ailleurs la première femme ministre en Allemagne à mettre un enfant au monde durant son mandat et à reprendre le travail après dix semaines – une sensation Outre-Rhin. Pour ce "comportement" elle a reçu une flopée de lettres diffamatoires et elle même était traitée de "mère corbeau", une expression pour désigner les mères indignes, celles qui, aux yeux des conservateurs, mettent leurs enfants à la crèche pour se consacrer à leurs carrières.

Claudia et Thomas ont eu de la chance : ils ont trouvé des places de crèche à Stuttgart pour leurs deux enfants. Claudia envie les femmes françaises qui ont moins de mal à concilier leur travail et leur vie privée. Sauf dans un domaine : même si la majorité de Françaises reprennent leur travail après la naissance de leurs enfants, ce sont toujours les femmes qui font 80 % des tâches domestiques en France... Vive l'égalité !