La visibilité de l'invisible, entretien avec Alice Cherki

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La visibilité de l'invisible

Comment aborder la question de la burqa en France ? Peut-on y voir un retour du refoulé, construit au temps de la guerre d’Algérie, lorsque le « dévoilement » fut imposé par le colon français ?

Je me méfierais des comparaisons. Pendant la guerre d’Algérie, le voile a été instrumentalisé de tous les côtés. Les Français ont brièvement exigé qu’il soit ôté, et du coup il y a eu des manifestations de femmes voilées. Mais il était impensable qu’une femme rejoigne le maquis en portant le voile... En revanche, il pouvait être utilisé de façon pratique pour camoufler le transport d’armes, par exemple. Après l’indépendance, les femmes ne sont pas re-voilées. Mais il pouvait leur arriver de le porter si nécessaire pour une cérémonie traditionnelle...
En France, les déterminations de celles qui le portent, sont diverses et le plus souvent singulières. Mais il ressort tout de même une constante : elles veulent ainsi manifester un ras-le-bol d’être discrimées, de ne pas être vues finalement. Avant de parler de ces femmes qui se rendent invisibles, il faudrait dire que ce sont les banlieues que les autorités veulent invisibles. Ces jeunes femmes ripostent en se rendant beaucoup plus visibles, parce qu’invisibles. « Puisque vous ne voulez pas nous voir, alors je vous oblige à le faire en me rendant invisible. »

Comment sont-elles passées du foulard au voile intégral ?

Personnellement, alors que le foulard ne me pose aucun problème, je supporte mal le voile intégral, il me met très mal à l’aise, et je ne sais pas comment je réagirais si une femme entièrement voilée venait me trouver comme patiente, en n’ôtant pas son hijab ou sa burka pour me parler...
Dans leur démarche, il ne faut certainement pas négliger le mysticisme religieux, en tout cas pour celles qui ne le portent pas sous la contrainte, mais de leur propre chef. Celles-là évoquent la sérénité, la sécurité, la paix intérieure, que ce vêtement leur procure. Il ne s’agit pourtant pas de l’islam : l’immense majorité des théologiens, en Europe comme en Orient, s’accordent pour dire que le Coran ne le prescrit nullement. Alors qu’est-ce qui se cache et prend prétexte de l’islam mais qui n’est pas l’islam ?

Les images, surtout celles de femmes entièrement dévoilées, quasi transparentes, dont notre société est saturée, augmentent les angoisses individuelles. Il y a là le refus d’une sexualité au grand jour et ce n’est pas par hasard, si nombre des femmes qui portent le niqab ou la burqa sont des « Européennes » converties, désireuses de se mettre en retrait du monde. Et individuellement, la sexualité est certainement aussi au coeur de leur démarche, la peur du désir, du leur ou de celui des hommes, voire le refoulement d’une sexualité autre.

Wikicommons
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Pourquoi ces femmes, dans nos pays occidentaux, nous dérangent-elles tellement ?

Parce qu’elles nous posent beaucoup de questions auxquelles nous n’avons pas de réponse. Pour ma part, je trouve sinistre le voile intégral, sans doute parce qu’il m’évoque les fantômes. C’est aussi la nouveauté qui nous dérange, le surgissement et la déambulation dans nos rues de corps sans membres et sans visage.
Peut-être aussi voit-on dans leur visibilité invisible de l’arrogance, de la jouissance à voir sans être vue, et c’est cela qui nous insupporte, une forme de superpuissance qu’elles partageraient avec Dieu.

Êtes-vous favorables à une loi qui interdirait totalement le port du voile intégral ?

Je fais une différence entre le foulard et le voile intégral. Il y a là une dérive, mais ce n’est certainement pas par la loi que l’on pourra résoudre ce problème... Une loi serait même une imposture totale pour éviter de se poser les bonnes questions, celles sur les raisons qui amènent les jeunes femmes à cette extrémité.
Cela ne ferait qu’en inciter d’autres à se voiler. La solution passe par la raison et l’usage du « savoir faire », sans doute des mesures au coup par coup selon les circonstances le dévoilement pour des papiers d’identité, pour les soins médicaux, pour les examens scolaires ou universitaires, etc. Mais imaginez des policiers qui obligeraient une femme à se dévoiler dans une cité ? Même ceux qui n’approuvent pas le voile intégral se révolteraient !
Et avant toute chose, il faut rendre visibles les banlieues et réintégrer dans l’enseignement notre histoire coloniale, afin que ces jeunes femmes se réapproprient les traces complexes de leurs identifications, sans avoir à recourir pour se faire reconnaître à la monstration d’une identité.
Cela étant je pense qu’avant tout ce sont les femmes qui ont fait ce choix qu’il faut interroger sur le sens de leur démarche : comment elles se perçoivent dans leur corps, leurs désirs, leurs aspirations. Elles vivent - en Europe du moins -, dans un monde où toute culture est altérée par la modernité. Elles ne peuvent pas ne pas le savoir. Qu’en disent-elles ?

Propos recueillis par Sylvie Braibant, le 29 mars 2010

La France contre le voile intégral - six mois de combat acharné


Une femmes vêtue de la burqa à Vénissieux. AFP
Une femmes vêtue de la burqa à Vénissieux. AFP
Alors que le Conseil d'État a rappelé, le 30 mars 2010, dans un avis au gouvernement qu'une interdiction générale du port de la burqa par la loi dans l'ensemble de ce qu'on appelle l'espace public (rues, jardins, mairies, établissements scolaires, administrations, transports en commun, hôpitaux, etc) serait inconstitutionnelle, le gouvernement français réaffirme en faire une priorité législative.

Nouvelle étape avec le vote d'une résolution des députés pour la proscription totale en mai 2010, et nouvel avis du Conseil d'État, selon lequel une interdiction globale de la burqa ne reposerait sur "aucun fondement juridique incontestable".

L'amorce avait été jetée en juin 2009 par un député communiste, et repris immédiatement par le président français. Une commission parlementaire est constituée et en janvier 2010, elle préconise de proscrire ce vêtement dans tous les services et transports publics. Jean-François Copé, le président du groupe UMP (majorité présidentiel) dépose alors une proposition de loi en ce sens, et propose d'étendre l'interdiction aux voies publiques.

Le projet de loi du gouvernement pour une interdiction absolue dans l'espace public est débattu par le Parlement en juillet 2010. Les députés votent le texte le 13 juillet 2010.

Alice Cherki

Alice Cherki, psychiatre et psychanalyste, est née en Algérie où pendant la guerre d'indépendance elle travailla à l'hôpital psychiatrique de Blida aux côtés de Frantz Fanon, chantre de la décolonisation, qu'elle évoqua plus tard dans une belle biographie. En France depuis 1965, elle ne cesse de réfléchir aux conséquences de l'exil sur les psychisme des migrants. Elle a fondé avec des confrères et consoeurs, comme elle, traversés par plusieurs cultures, le "Diwan Occidental Oriental", lieu de réflexion entre politique et psychanalyse, passerelle entre cultures..

Deux livres d'Alice Cherki



Quand le dévoilement est imposé...

En 1960, Marc Garanger jeune photographe est appelé en Algérie. L'armée lui demande de photographier les habitants de villages entiers afin de les faire enregistrer pour mieux les contrôler. Dans les endroits les plus reculés, sur les hauts plateaux, les femmes sont amenées devant son objectif et dévoilées de force. Leurs expressions, leurs regards saisis par le photographe nous disent la violence, voire le viol, qu'elles subissent...