Entretien avec Asghar Farhadi

Plus de 800.000 entrées en France: un exploit pour un film iranien, en version originale, de surcroît… Sorti sur grand écran en juin 2011, Une séparation d’Asghar Farhadi pulvérise les records, y compris en Iran, où il aurait déjà fait plus de 3 millions d’entrées. Le divorce, les rapports hommes-femmes, les tensions entre les classes sociales, l’immigration, figurent parmi les nombreux sujets qu’Asghar Farhadi aborde dans ce film bouleversant, entre documentaire social, drame familial et thriller judiciaire…

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Le réalisateur Asghar Farhadi
Le réalisateur Asghar Farhadi
Au début d’Une séparation, nous sommes face à un couple qui demande le divorce. On le sait peu en Occident mais c’est un phénomène très courant en Iran…

L'Iran est un des pays qui a le taux le plus élevé de divorce. Je ne sais pas si c'est une bonne ou une mauvaise chose. On peut le voir de deux manières. D'un côté, quand les gens divorcent, il faut du courage et une sorte d'espoir pour une meilleure vie, ce qui relève de l’optimisme. D'un autre coté, le fait que les relations humaines soient si fragiles, si éphémères, c'est un constat d’une grande tristesse. Mais je pense que vu la nature complexe d'une société comme l'Iran, on ne peut pas s’attendre à autre chose.

On loue souvent votre talent de portraitiste de femmes, et pourtant Une séparation est autant un "film d’hommes" qu’un "film de femmes". Faites-vous cette distinction hommes-femmes au moment de l’écriture du film ?

Aucun réalisateur ne peut prétendre qu'avec un film, il dressera une radiographie des hommes ou des femmes de son pays. Quand j'écris, je ne divise pas mes personnages en hommes et femmes. Une telle division serait une sorte d'insulte originelle. C'est l'histoire - et non pas moi - qui décide qui fait quoi, est-ce l’homme ou la femme... C’est assez difficile à expliquer à ceux qui ne vivent pas en Iran, car ils sont plus curieux au sujet des femmes et davantage intéressés par la question féminine, donc, à l’étranger, on me dit souvent que mes personnages principaux sont les personnages féminins, ce qu’on ne me dit jamais en Iran.

En fait, dans ce film, le personnage de Nader (Peyman Moadi) est plus proche de celui de Razieh (Sareh Bayat): tous deux campent sur leurs positions, qu’elles soient vraies ou fausses. Alors que les personnalités de Hodjat  (Shahab Hosseini) et de Simin (Leila Hatami) sont similaires : ils sont plus réalistes, plus pragmatiques, capables de plus de souplesse jusqu'à ce que la situation change. Ce sont des exemples, des archétypes choisis au sein de deux couches sociales différentes mais bien sûr, on ne peut pas en déduire que tous les hommes ou toutes les femmes d’une même classe sociale leur ressemblent.

Une Séparation montre aussi le fossé entre une famille de classe moyenne téhéranaise et une famille issue des couches populaires. Comment voyez-vous la confrontation de ces deux milieux sociaux ?

En Iran, le passage d'une couche sociale à une autre s’est fait en une nuit. A cause de la guerre, à cause de la révolution, et d’autres phénomènes, en une nuit, une personne issue des couches populaires s’est retrouvée propulsée vers la classe aisée, sans avoir eu l’éducation, la culture ou le vernis de cette classe sociale. Vice-versa, en une nuit, à cause d'un incident social ou politique, une personne issue des couches moyennes a chuté de classe sociale. Désormais, les frontières sont floues.

Mais l’essentiel, c’est que, petit à petit depuis la révolution, la classe moyenne devient de plus en plus importante et c’est elle qui va déterminer le destin de la société iranienne. Dans les faits, ces classes, moyenne et populaire, ne s’affrontent pas. En apparence, elles semblent même vivre en harmonie, mais en coulisses, on assiste à une guerre secrète.

Dans Une séparation, nous avons d’un côté une famille de classe moyenne dont le principal souci est la liberté et la sérénité d’esprit qui provient de la liberté, et nous avons de l’autre côté une famille issue des couches populaires dont le souci est d'obtenir la justice sociale et des droits économiques. Elles se retrouvent face à face. Dans chaque famille, les décideurs ont leurs propres règles de vie. Nader a ses propres principes moraux qu'il a érigés lui-même, tandis que Razieh suit des principes religieux soit par foi, soit par peur d’enfreindre des traditions, par peur du qu'en dira-t-on… La guerre a lieu entre ces deux conceptions de vie. Les questions financières et économiques ne sont qu’une excuse…

Sarina Farhadi, fille du réalisateur, interprète Termeh dans “Une séparation“
Sarina Farhadi, fille du réalisateur, interprète Termeh dans “Une séparation“
Le rôle de Termeh, l’adolescente déchirée entre son père Nader et sa mère Simin, est joué par votre propre fille Sarina Farhadi. Pouvez-vous nous parler un peu de ce personnage de jeune fille iranienne, un personnage pivot dans Une séparation ?

Dans la première partie du film, le personnage de Termeh observe : elle est en phase d’apprentissage. Son modèle de vie, c’est son père, qui tente à tout prix de lui apprendre des choses comme, par exemple, de mettre de l’essence dans la voiture, ce que les femmes font rarement en Iran, une tâche foncièrement masculine. Puis une série d’incidents va mener Termeh à devoir faire des choix, à prendre ses responsabilités. Pour la première fois sans sa vie, elle se retrouve à la croisée des chemins. Va-t-elle dire la vérité et perdre son père, ou cacher la vérité et sauver son père ?  Termeh ne peut pas se résoudre à dire la vérité et c'est son premier mensonge. Mais le terme mensonge n'est pas idéal : je préfère dire qu'elle dissimule la vérité et ce jour-là, sa personnalité prend un virage définitif. Dès lors, elle doit prendre d’autres décisions : choisir entre son père et sa mère, choisir entre deux modes de vie : vais-je vivre comme mon père ou comme ma mère ? La tragédie réside dans le fait qu’elle risque de n’aimer aucune de ses deux options. C'est ce qui rend la chose aussi amère : quel sera l'avenir de cette future génération si elle n’accepte aucune de ces modes de vie ?

Même si l’immigration n’est pas le thème central du film, c’est une thématique que vous abordez en filigrane dans Une séparation

La question de l’immigration est une question de plus en plus actuelle au sein de la classe moyenne iranienne. Si l’immigration en soi n'a rien de compliqué, si elle peut être utile et même agréable, il en va autrement lorsqu’elle est faite par nécessité, par obligation et dans la douleur. Or l’immigration dans notre pays appartient à cette seconde catégorie : celle de l’immigration par obligation, où l’on immigre par malheur, où l’on s’arrache de son pays, sans savoir s’il y a un espoir de retour. C’est triste car il s’agit d’immigration non choisie qui ne vient pas du cœur, et qui vise surtout à sauver la génération d'après…

De nombreux réalisateurs iraniens vivent désormais en exil ou sont frappés d’une interdiction de tourner en Iran. Et vous, envisagez-vous d’immigrer un jour ?

Je n’émigrerai jamais de l'Iran. Ma maison sera toujours l'Iran et je sais que je ne pourrai pas vivre ailleurs, du fait du rapport établi avec le public en Iran, du plaisir qu’ils ont eu avec ce film et de mes racines personnelles. Mais je ne dirai pas "je ne ferai jamais de film en dehors de l'Iran". J'aimerais avoir l'expérience de tourner une fois un film à l'étranger, surtout pour des raisons techniques, pour voir comment on travaille ici et ensuite rentrer avec de nouvelles méthodes de travail. Mais je ferais probablement la majorité de mes films en Iran. Je suis certain de poursuivre mon travail là-bas et aussi de mourir un jour là-bas...