Etats-Unis : les travailleuses domestiques sortent de l'ombre

Elles jouent un rôle essentiel dans l’économie des Etats-Unis. Elles, car ce sont en grande majorité des femmes. Ces femmes, en général d’origine étrangère, à qui incombe une charge énorme, à la fois physique, intime et affective : s’occuper  des enfants, des parents, du bien-être du foyer d'une famille qui n'est pas la leur. À l’ordre du jour du Sénat de l'Illinois le vendredi 26 avril 2013 : l’adoption du texte SB1708. En jeu : la reconnaissance des droits du travail pour les employées de maison, laissées-pour-compte de la loi.

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Quelques-uns des garanties prévues par le texte SB 1708
Quelques-uns des garanties prévues par le texte SB 1708

Combien sont-elles dans le monde ? Aux Etats-Unis ? Dans l'Illinois ? Selon le collectif des employés domestiques américains (National Domestic Workers Alliance ou NDWA), les employées de maison seraient quelque 2 millions dans l'ensemble des Etats-Unis. L'Etat de l'Illinois en répertorie 60 000 dans les agences de service, un chiffre qui ne tient pas compte des dizaines de milliers de domestiques isolées, celles qui travaillent pour une seule famille, habitent sous le même toit, et sont mobilisables jour et nuit, sept jours sur sept. C'est à elles, les "invisibles", que s'adresse la loi actuellement présentée au Sénat de l'Illinois.

Depuis des décennies, leur protection passe entre les mailles des garanties prévues par la loi américaine. Depuis 1974, certes, un amendement à la la loi fédérale sur les salaires et le temps de travail étend certains droits aux domestiques, mais il est temps, juge le gouvernement, qu'eux aussi bénéficient des mêmes protections que le reste de la population active, y compris celle contre le harcèlement sexuel - et que ces droits soient garantis par un contrat écrit.

Photo du site Web de la NDWA
Photo du site Web de la NDWA
En assumant la logistique du foyer et l'encadrement des enfants, les employés de maison permettent à d'autres de travailler. Ainsi jouent-elles, en coulisses, un rôle essentiel dans l'économie du pays. Un rôle d'autant plus important que la population vieillit et que l'aide à domicile devient un rouage crucial de la société américaine. Les milieux politiques en ont conscience, à commencer par le président Obama. En 2011, il s'est engagé à intégrer les employés à domicile à la loi fédérale sur les salaires et le temps de travail. Nommé en mars dernier au poste de Secrétaire au Travail, Thomas Perez est un partisan affirmé de la protection des employés à domicile. Il soutient activement les initiatives des Etats dans ce sens et pourrait prochainement amener une réforme au niveau fédéral.

Pourtant, la protection des employés à domicile ne figure pas dans le budget 2013 des Etats-Unis. Et les progrès ne seront pas faciles à arracher dans un pays dont la culture "ne considère pas le travail domestique comme un vrai travail," selon la NDW. Sans compter que, face à la hausse du chômage, nombreux sont les Américains pour qui le maintien des emplois passe avant le bien-être des employés.

Reste que sous la pression d'une importante mobilisation, le texte présenté au Sénat de l'Illinois a de fortes chances d'être approuvé. Cet Etat du Midwest deviendra alors le deuxième aux Etats-Unis à tenter de rompre définitivement avec l'esclavage moderne imposé à certains employés à domicile - c'est chose faite à New York depuis 2010. Depuis, quatre autres Etats - le Massachusetts, Hawaii, l'Oregon et la Californie - l'ont inscrit à leur agenda.

L'écho du choeur des Japonaises exilées aux Etats-Unis


L'écrivaine américaine Julie Otsuka fait parler ces Japonaises qui, au début du XXe siècle, ont quitté leur pays pour épouser des inconnus dans un pays lointain. Elles racontent d'une même voix leurs vies d'exilées, leurs journées de travail, leur combat pour s'intégrer, l'humiliation des Blancs... Un choeur poignant et bouleversant de sensibilité. Un siècle plus tard, son écho résonne à travers la lutte pour la reconnaissance du travail des Mexicaines, des Philippines et de toutes les femmes qui, à la poursuite d'un rêve américain, deviennent l'invisible pilier d'un foyer américain.

"Pendant que nos maris ramassaient les feuilles mortes du Dr Giordano, nous restions à l'intérieur avec Mrs Giordano, qui insistait pour que nous l'appelions Rose. Et nous de nettoyer l'argenterie de Rose, de balayer les parquets de Rose, de nous occuper des trois jeunes enfants Rose, Richards, Jim et Theo, à qui nous chantions tous les soirs des berceuses dans une langue qui n'était pas la leur." (page 48)


... Sans nous, qui laverait leurs carottes ? Qui récurerait leurs toilettes ? Qui raccomoderait leurs vêtements ? Qui repasserait leurs chemises ? Qui redonnerait du moelleux à leurs oreillers ? Qui changerait leurs draps ? Qui leurs préparerait leur petit déjeuner ? Qui débarrasserait leurs table ? Qui consolerait leurs enfants ? Qui baignerait leurs anciens ? Qui écouterait leurs histoires ? Qui chanterait pour eux ? Qui danserait pour eux ? Qui pleurerait pour eux ? Qui tendrait l'autre joue, et puis, un jour - parce que nous serions fatigués, parce que nous serions vieux, parce que nous en serions capables - leur pardonnerait ? (page 64)
 

Quelques chiffres d'une étude menée aux Etats-Unis par la NDWA et l'Université de l'Illinois

67 % des employés de maison à domicile perçoivent un salaire inférieur au salaire minimum
6,15 $ est leur rémunération horaire moyenne
4 % bénéficient d'une assurance maladie fournie par leur employeur
65 % n'ont aucune assurance maladie
85 % disent travailler dans de mauvaises conditions
70 % sont d'origine latino (Californie)
93 % sont des femmmes (Californie)