Être “bonne“ au Chili

Ruth Olate Moreno dans son bureau du syndicat des employées de maison
Ruth Olate Moreno dans son bureau du syndicat des employées de maison

De longue date au Chili, les domestiques (exclusivement des femmes) constituent l’un des piliers de la société. Autrefois, seules les familles bourgeoises pouvaient employer des femmes, et même de très jeunes filles pour les servir. Mais aujourd’hui, les classes moyennes font, elles aussi, appel à du personnel pour l’entretien de la maison – les femmes ayant investi, de plus en plus nombreuses, les universités et le monde du travail. La très énergique et épatante Ruth Olate Moreno, entrée en syndicalisme après 40 années passées au service des autres, témoigne des conditions difficiles de cette corporation qui représente toujours 12% du travail féminin au Chili. Rencontre

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Ruth invitée dans le grand journal télévisé de 20 heures, en mars 2012, après la victoire arrachée en vue de meilleures conditions de travail - cliquer sur l'image pour l'aggrandir
Ruth invitée dans le grand journal télévisé de 20 heures, en mars 2012, après la victoire arrachée en vue de meilleures conditions de travail - cliquer sur l'image pour l'aggrandir
Ruth Olate Moreno est employée de maison depuis 40 ans. Elle a commencé à travailler à peine âgée de 12 ans, pour venir en aide à sa mère veuve, restée seule pour élever toute sa famille. Depuis, elle n’a jamais cessée de travailler. Ni mari, ni enfants ; elle le dit haut et fort : « Moi, je suis toute seule, je pense que j’ai bien géré ma vie privée et mon travail. Je suis très active. ».
C’est lors d’un voyage avec ses patrons dans le sud du pays, en 2002, qu’elle se rendue compte des grandes différences entre les conditions de travail, entre la capitale et la province. De retour à Santiago, elle apprend l’existence du syndicat et elle commence à s’intéresser de plus près à ces questions. Elle intègre alors le SINTRACAP (Sindicato de trabajadoras de casa particular - syndicat des travailleuses de maison) et en 2008 elle prend des responsabilités, pour, d’une main ferme, venir en aide à ses camarades.

Depuis 60 ans, le SINTRACAP tente d’améliorer le quotidien des travailleuses. Après une longue période de léthargie, il a retrouvé sa pugnacité sous la houlette de Ruth et d’un groupe de femmes déterminées à faire changer les choses. Un nouveau vent d’espoir souffle sur cette « sous profession ». Entretien
 
Ruth, au moment des négociations de mars 2011, dans la cour du plais présidentiel de  «La Moneda », avec le Président du Chili Sebastián Piñera, sa femme Cecilia Morel et la Ministre du Travail Evelyn Matthei - cliquer sur l'image pour l'aggrandir<br/>
Ruth, au moment des négociations de mars 2011, dans la cour du plais présidentiel de «La Moneda », avec le Président du Chili Sebastián Piñera, sa femme Cecilia Morel et la Ministre du Travail Evelyn Matthei - cliquer sur l'image pour l'aggrandir
De quand date votre engagement syndical ?
J’ai toujours eu une conscience sociale mais cela a pris forme voilà une dizaine d’années, suite à un déplacement avec mes patrons dans la ville de Osorno (dans le sud du Pays). Là bas, j’ai constaté que les salaires étaient différents beaucoup plus bas que dans la capitale, à travail égal.
De retour à Santiago, de conversation en conversation, j’ai trouvé et je me suis intégrée au syndicat. J’étais émerveillée de savoir qu’il existait un syndicat spécifique à notre métier !
J’ai commencé par devenir membre, puis avec les nouvelles élections, j’ai intégré la Direction. Nous étions seulement 7 membres de cette direction. Je me demandais comment un syndicat si important avait pu fonctionner. Depuis que j’en ai pris la tête, je m’attache à le faire vivre...

Comment se sont passés vos premiers pas de dirigeante syndicale ?
J’ai demandé de l’aide à une fonctionnaire du Ministère du Travail, pour pouvoir faire une formation, parce que je n’avais pas de préparation syndicaliste, rien du tout. Et j’ai repris mes études ! J’ai dû arrêter l’école à 12 ans. Un jour je me suis dit : «il faut que j’étudie ». J’ai commencé avec les examens libres et j’ai passé la PCU (l’équivalent du BAC) en 2004. Il me reste encore du chemin à faire !!  Parce que tout ce que je sais, je l’ai appris sur le tas.


Quand vous avez pris la direction du syndicat, Michelle Bachelet était à la tête du pays, est-ce que cela a influencé le progrès de vos actions ?
Oh oui ! Je suis allée chercher de l’aide au Ministère du travail, à l ‘époque c’était plus facile car nous avions l’accord et l’engagement de Mme la Présidente en vue d’améliorer les conditions de travail des femmes.
Et nous avons enfin obtenu des jours de congés !
Avec le changement de gouvernement, en 2010, les rapports avec les autorités ont changé, on nous a tenus àdistance, mais petit à petit, nous avons regagné du terrain et nous avons réussi à être reçues au Ministère du travail, et au Service National de la Femme (SERNAM).
 
Travailleuses rassemblées pour une formation au sein du SINTRACAP - cliquer sur l'image pour l'aggrandir<br/>
Travailleuses rassemblées pour une formation au sein du SINTRACAP - cliquer sur l'image pour l'aggrandir
Faites-vous des formations pour renforcer l’estime de soi,  au sein du syndicat ?
Oui, nous avons déjà fait ce travail, mais nous nous heurtons à un problème d‘assiduité car les membres arrivent ici dans un tel état de fatigue, «pateando la perra » ! (Expression chilienne que veut dire trainer les pieds de fatigue), sans compter les disputes avec le patron, les enfants, le chien etc. Je pense que si nous travaillons pour revaloriser ce travail peut être nous arriverons à soulager ces lourdes tâches quotidiennes.

Quel est le principal problème des travailleuses que vous défendez ?
Je pense que la pire des choses qu’on peut endurer, ce sont les longues et interminables journées de travail !!
Les autres choses sont supportables, mais le fait de ne pas savoir à quelle heure on va pouvoir sortir et arriver chez nous, si c’est à 23 h, minuit ou 1 heure du matin… Tout en sachant qu’on doit quand même être de nouveau à pied d’oeuvre dès 6 heures du matin.
Nous avons une devise : « Nous connaissons l’heure à laquelle nous commençons, mais pas celle du coucher. »

Mais vous avez fait des progrès avec le gouvernement ?
Cela n’a pas été facile. Car de 12 heures pour les travailleuses qui ne vivent chez leurs patrons, ils voulaient passer à seulement 11.30 ! Une moquerie cette demi heure !
Nous avons quitté la table de négociations et nous avons même fait grève.
Finalement,  nous sommes arrivées à un accord de 45 heures par semaine.

Et maintenant les choses se sont améliorées ?
Tout repose sur les appels des travailleuses pour signaler les abus. Nous disposons d’une permanence téléphonique, et d’une adresse électronique, où les camarades peuvent nous contacter si elles le souhaitent. Nous disons à toutes de ne pas renoncer à signaler les mauvaises pratiques des employeurs, parce que le travail ne manque pas, il faut juste savoir le chercher.
 
Avec le syndicat des employées de maison, toutes derrières Ruyth dans la rue, en bonne place, lors des manifestations du 1er mai 2012, à Santiago du Chili - cliquer sur l'image pour l'aggrandir
Avec le syndicat des employées de maison, toutes derrières Ruyth dans la rue, en bonne place, lors des manifestations du 1er mai 2012, à Santiago du Chili - cliquer sur l'image pour l'aggrandir
SAVOIR RESTER A SA PLACE

Ces femmes finissent par appartenir au foyer où elles travaillent. Discrètes et accommodantes, elles épousent le rythme de vie de leurs patrons, avec ses hauts et ses bas.  La Nana, (la bonne) appellation très répandue dans le jargon chilien pour designer ces femmes, doit savoir toujours rester d’une grande délicatesse.

Aimez vous ce surnom de Nana ?
Je n’ai jamais aimé qu’on m’appelle Nana ; je considère qu’ainsi nous perdons notre identité : nous sommes des femmes, toutes avec des prénoms et une identité.  Moi j’exige qu’on m’appelle par mon prénom même si les patrons disent que c’est une forme d’affection…
Il est arrivé qu’on m‘appelle Ruthita, c’est un diminutif un peu péjoratif à mon goût, qui semble dire : « oh la petite idiote, elle ne connaît rien ! »
Mais d’autres travailleuses aiment ce surnom de Nana...

Avez vous déjà eu envie d’intervenir dans la maisonnée où vous travaillez mais sans pouvoir le faire car ce n’est pas votre rôle ?
Oui, surtout en ce qui concerne l’éducation des enfants. Une fois, je travaillais chez une mère célibataire qui vivait avec son petit garçon de 6 ans. J’ai passé 3 ans dans cette famille, et je passais beaucoup de temps avec le fils, assez capricieux  et sujet souvent à des crises.  Une fois il a piqué une crise tôt le matin et j’ai dit à ma patronne : « ne vous inquiétez pas madame, votre fils est comme ça, très capricieux ». Alors elle s’est mise très en colère et m’a dit je : « je ne veux plus vous entendre dire une chose pareille de mon fils ». J’ai du m’excuser malgré le fait que le petit était vraiment têtu et capricieux et que moi, je devais m’en occuper toute la journée.

Parfois, nous avons envie d’aider les patrons, mais on nous arrête net. Parfois aussi, d’autres patrons voudraient nous voir en faire plus pour l’éducation, les devoirs, l’alimentation, etc. Mais là aussi nous sommes très vite arrêtées : « Je suis sa mère et vous ne devez pas intervenir!! ». Au fond ils ont raison, mais nous sommes toute la journée à la maison avec les enfants et c’est une grande responsabilité. Alors nous essayons quand même de transmettre avec distance et respect, notre manière de voir les choses...

Dans certains cas, on nous fait croire que nous faisons partie de la famille, mais je considère que c’est une illusion dangereuse parce que ce ne sont pas nos maisons, ni nos enfants. Et cette confusion peut entrainer l’irrespect de nos droits, comme l’augmentation du salaire, ou les jours de congés. Nous devons nous souvenir que nous sommes seulement de passage.

Vous vous sentez un peu seule parfois ?
Il faut être claire et franche : nous on soufre beaucoup de solitude dans notre métier. On mange, on travaille et on passe la journée seule. Les patrons, ils mangent en famille, nous restons dans la cuisine. Ça c’est une chose très forte, qui nous touche beaucoup.

Quel est l'état d’esprit des travailleuses qui viennent vous voir ?
Je dis que nous sommes un seul travailleur que doit satisfaire plusieurs patrons – le mari, la femme, les enfants et même le chien ! Cela me fait rire, car là où je travaille en ce moment, il y a un petit chien, il s’installe devant la porte et il me regarde pour que je lui ouvre la porte - et moi je me dis « même le chien nous commande ! (rires) ».

Quels sont vos souhaits pour l’avenir des employées de maison chiliennes ?
Nous devons les sensibiliser, les valoriser, et leur faire connaître devoirs et droits !
Il faut en finir avec cette pensée ancienne que ce travail est le pire qui puisse exister.
Nous avons déjà gagné du terrain, mais il reste encore du chemin. Il faut faire évoluer la société chilienne, Parce que sur ce sujet nous restons enfermés derrière notre grande Cordillère des Andes.
Et du côté du syndicat, nous voulons continuer à grandir, à  lutter pour nos droits, à améliorer nos conditions de travail et à le rendre visible. Notre travail est tellement invisible qu’il se voit seulement quand il n’est pas fait. C’est un rêve que nous allons, un jour, arriver à réaliser.
 

Les domestiques chiliennes en quelques chiffres

Selon les chiffes de l’institut national des statistiques, au Chili, plus de 350 000 femmes sont employées de maison ce qui correspond à 12% du travail féminin. La plupart d’entre elles se concentrent dans la vaste région de la capitale, Santiago et sur la côte autour de Valparaiso. Le texte signé le 1er mars 2012, stipule une amélioration des conditions journalières : de 72 heures hebdomadaires, le temps de travail devrait arriver progressivement à 45 heures d’ici 2015. La convention prévoit une augmentation de deux jours de congés par mois.
Le salaire minimum est fixé à 182 mille pesos (300 euros).
Mais le Chili n’a pas encore ratifié la recommandation 189 (juin 2011) de l’Organisation mondiale du travail, OIT, sur les travailleuses et travailleurs domestiques, selon laquelle : « il faut reconnaître avec force la valeur économique et sociale du travail domestique ». Elle « préconise des mesures afin que les travailleurs domestiques, étant dans leur majorité des femmes, qui aujourd’hui sont souvent exclus du champ de la protection sociale et de la législation du travail, puissent en bénéficier. Ces nouvelles normes sont un puissant moyen de faire avancer la cause de l’égalité entre les sexes dans le monde du travail et d’assurer aux femmes l’égalité des droits et la protection de la loi »
(Source OIT)