Etre féministe en Palestine

Norma Marcos lors de l'entretien à Terriennes, le 25 avril 2013.
Norma Marcos lors de l'entretien à Terriennes, le 25 avril 2013.

Dans le prolongement de son documentaire de 1994 "L'Espoir voilé" qui dressait le portrait de cinq femmes palestiniennes, Norma Marcos vient de faire paraître le livre "Le désespoir voilé. Femmes et féministes de Palestine" aux éditions Riveneuve. Une manière pour la réalisatrice franco-palestinienne de rendre hommage à celles qui oeuvrent à l'émancipation des femmes dans son pays d'origine. Une mission compliquée par l'occupation, alors même que, selon elle, le statut de la femme régresse.

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“Certaines femmes se battent pour avoir un réel statut, pour pouvoir réussir professionnellement. Mais elles ne représentent que 3% des Palestiniennes”, déplore Norma Marcos. Dans son livre “Le désespoir voilé” la réalisatrice dresse le portrait de quelques unes de ces femmes remarquables par leur parcours ou leur engagement.

"J'ai rencontré beaucoup de femmes à travers la Palestine, raconte-t-elle. J'ai choisi celles qui ont eu un rôle intéressant à la fois sur le plan personnel, politique et social."

« D’abord un Etat, puis un statut »

Artistes, politiques, associatives. Les femmes décrites par Norma Marcos ont essayé de faire bouger les lignes mais la situation géopolitique a compliqué le combat féministe.

“L’occupation a vraiment relégué la question de la femme au second plan. Les hommes politiques ont toujours dit ‘laissez-nous avancer sur le plan politique avec la construction d’un Etat palestinien et après on travaillera sur le statut de la femme’. Or pour moi c’était une grande erreur, il fallait travailler les deux en même temps.”

En écartant les revendications féministes, les autorités palestiniennes ont fait involontairement le jeu du Hamas, selon Norma Marcos. “Si l’OLP avait pris au sérieux le statut de la femme dès le début, le Hamas ne pourrait pas faire ce qu’il fait en ce moment : dire à la femme de mettre un voile et de rester à la maison.”

Un repli sur les traditions

Les défaites militaires et politiques ont amené les Palestiniens à se replier sur eux-mêmes et sur leurs traditions.  “La femme dans le monde arabe et dans la société palestinienne n’est considérée qu’un seul corps et ce corps n’appartient qu’à l’homme, à lui seul. Il appartient à son père, son frère puis son mari.”

Pour illustrer les mentalités, Norma Marcos raconte une fable très répandue en Palestine : “Le prophète dit à sa femme : vous n'êtes pas la femme la plus fidèle, c’est celle du bûcheron. Alors la femme du prophète va voir celle du bûcheron et lui demande comment elle fait pour être la plus fidèle. Cette dernière lui répond : ‘avant l'arrivée de mon mari je lui prépare un repas, à boire, le lit et un bâton. Quand il rentre, s'il a faim je lui donne à manger, s’il a soif à boire, s'il a besoin de mon corps je vais au lit avec lui et s'il sent que j'ai fait quelque chose de mal je lui donne le bâton.’”

Le crime d’honneur n’est d’ailleurs pas rare dans la société palestinienne. Les femmes sont battues voire tuées par des membres de leur famille si ces derniers estiment qu’elles ont déshonoré le clan.

Cette conception de la femme soumise est tellement ancrée dans les esprits des hommes et des femmes, que Norma Marcos pense qu’une loi ne suffirait pas à faire changer les choses. Selon elle, c’est par tous les pans de la société (éducation, médias, arts...) qu’il faut essayer de changer les mentalités.

Etre féministe en Palestine

Des “poches d’espoir”

Certaines Palestiniennes ne se laissent toutefois pas décourager. Un féminisme résiste en Palestine malgré tout. Norma Marcos évoque le cas de quelques femmes qui affrontent leur père, persistent pour faire des études et mener la vie qu’elles souhaitent. D’autres se constituent en comités pour faire pression sur le gouvernement. C’est ainsi qu’en 2011, elles ont réussi à faire signer un décret à Mahmoud Abbas mettant fin à l’indulgence des “meurtres familiaux”. Ces derniers sont à présent jugés de la même manière que les autres crimes.

Norma Marcos perçoit ces exemples comme des “poches d’espoir” de l’éveil des consciences et de l’émancipation de la femme. Mais ce n’est pas suffisant : “Ce sont des poches d’espoir mais pas l’Espoir. L’espoir c’est d’imposer un statut de la femme”. Et jusqu’à cet objectif la route semble longue. “Il faut que la situation politique s’améliore, que l’économie se développe et que les mentalités changent” pour que le féminisme puisse véritablement fleurir.

Etre féministe en Palestine

A propos de l’auteure

Originaire de Bethléem, Norma Marcos a rejoint sa soeur en France à l'âge de 23 ans. Elle y a fait des études et y a obtenu la nationalité française. Elle est aujourd’hui réalisatrice et scénariste, passant son temps entre la France, les Etats-Unis et la Palestine. La plupart de ses films évoquent sa terre natale comme « En attendant Ben Gourion » (2006) ou encore « Fragments d’une Palestine perdue » (2012). Ce parcours fait d’elle une exception dans son pays d’origine. Malgré les récentes poussées lors des élections municipales avec des listes de femmes, ou quelques figures artistiques comme l’écrivaine Sahar Khalifa, ou des politiques telles Leïla Shahid, les Palestiniennes doivent continuer à batailler ferme pour leurs droits.

Le désespoir voilé, femmes et féministes de Palestine

Sylvie Braibant
C’est d’abord en Palestinienne que Normas Marcos a conçu cet ouvrage, entre histoire et récits biographiques. Ce préambule lui permet d’affirmer que l’histoire des femmes de Palestine ne peut s’aborder qu’à l’aune du conflit israélo-palestinien qui reste la première donnée de cette région. « Dans la mesure où il existe un ‘féminisme arabe’, écrit-elle, le combat des femmes palestiniennes contre les préjugés culturels et sociaux rejoint plus ou moins celui des autres femmes arabes. Mais il s’en distingue complètement dans sa dimension politique, compte tenu de la situation propre de la Palestine comme pays occupé. Et il se démarque plus encore du féminisme occidental : l’idée que se font les féministes européennes ou américaines de la domination masculine sur les femmes en Palestine occulte complètement l’oppression que les autorités d’occupation imposent à tous les Palestiniens. »

A la lecture de la chronologie qu’elle a établie, ou des portraits qu’elle dresse des Palestiniennes, disparues ou vivantes, qu’elle a rencontrées principalement au cour de sa carrière de cinéaste (en particulier à l’occasion de L’espoir voilé, documentaire consacré – déjà - aux femmes de Palestine, avant ce Désespoir voilé d’aujourd’hui), ce postulat éclate. Le conflit régional passe toujours au premier plan et les revendications des femmes doivent s’y soumettre. Cela génère sans doute un peu de frustration, puisque nous ne pouvons entrer dans l’intimité des femmes, comme s’il était indécent de placer l’individu devant le collectif.

Cette soumission au combat principal, auquel adhère Norma Marcos, ne l’empêche cependant pas de regretter que les Palestiniennes aient, aujourd’hui peut-être plus qu’hier, bien des difficultés à conserver les quelques droits conquis.

Norma Marcos, Editions Riveneuve, 328 pages, mars 2013, Paris, 20 euros