Etre femme ingénieure au 21ème siècle : blocages, clichés et auto-censure

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Reportage réalisé le 7 mars 2017, par Juliette Loiseau, Flora Cortès, Les Hauts-Parleurs/TV5MONDE, à l'occasion d'une rencontre organisée par l'association "Elles Bougent" (ellesbougent.com), dont l'objectif est d'aider les jeunes filles à s'engager dans les filières scientifiques et techniques - 2'54"

En France, mais pas seulement, les entraves restent nombreuses pour éloigner les filles, puis les femmes des carrières scientifiques, singulièrement dans cette vaste catégorie que l'on appelle "ingénieur". Pourtant les tentatives ne manquent pas pour faire exploser les barrières. Témoignages recueillis à Paris par les Hauts-Parleurs pour TV5MONDE et petit état des lieux transfrontières.

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Parfois, de loin, des nouvelles réjouissantes nous parviennent. Lors de la semaine nationale des ingénieurs que l'on célèbre chaque mois d'avril aux Etats-Unis, le Collège Dartmouth a fait savoir que cette vénérable et prestigieuse institution, l'une des plus anciennes universités américaines, membre de l'Ivy League, synonyme d'excellence, devenait la première à diplômer plus de filles que de garçons dans son département d'ingénieurs.

L'annonce en a été faite bravement, à travers le pays, mais aussi sur la page facebook de l'école : "La génération de diplômées ingénieur-es qui sort cette année de Darmouth's Thayer est à 54% féminine, 34% au dessus de la moyenne à travers les Etats-Unis." Ce taux reste dans le pays de 20% d'ingénieures qui sortent chaque année des écoles. Donc.

Les étudiantes ont vite compris que leur créativité augmentée de leurs compétences faisaient la différence
Joseph Helble, doyen du Darmouth's Thayer college

Pour expliquer ce succès, le doyen de la faculté Joseph Helble donne, aimablement, sa recette. "Nous avons tout fait pour attirer plus d'étudiants et en particulier des filles, en leur laissant par exemple développer leurs aptitudes à user de l'ingénierie pour résoudre les défis du monde réel. Et ainsi, elles ont vite compris que leur créativité augmentée de leurs compétences faisaient la différence."

Une étudiante lauréate de la promotion 2017 fait part de son enthousiasme pour cet établissement de l'Ivy League qui construit patiemment une "série de rôles modèles diversifiés", pas seulement pour ce qui est du genre. Meredith Gurnee raconte comme cette culture de la bienveillance lui a permis de s'épanouir dans cette sphère qu'elle aime : "les gens me disaient quand j'étais en fin de cycle secondaire que les écoles d'ingénieurs étaient l'un des champs préférés de la domination masculine. Mais à Dartmouth je ne me suis pas du tout sentie exclue. Et c'est super excitant de voir tant de femmes poursuivre le chemin qu'elles ont choisi."

Les initiatives pour permettre aux filles de s'épanouir dans les sciences et de donner libre cours à leurs envies de métiers "pas pour elles" se multiplient outre-atlantique comme cette collection d'ouvrages, de jouets et de films, édités sous le titre éloquent de "Mighty Girl" (puissante fille), destinés à "ces filles courageuses, intelligentes et sûres d'elles".

L'un des ouvrages proposé par The Mighty Girl  : Grace Hopper, reine du code informatique
L'un des ouvrages proposé par The Mighty Girl  : Grace Hopper, reine du code informatique

Des idées qui pourraient inspirer, en France, celles et ceux décidés à briser les barrières et faire exploser le fameux plafond de verre qui empêche les filles de se diriger là où elles veulent. Nous avions rendu compte dans Terriennes de cette étude (américaine aussi) menée avec des enfants de cinq ou six ans et dont les résultats plutôt désespérants montraient avec éloquence qu'en un an la construction sociale de genre aboutissait à l'auto-élimination majoritaire des filles des métiers qu'elles pensaient ne pas être pour elles.

Les verrous mis aux femmes, dans les têtes et dans les faits

En France, la Société des ingénieurs et scientifiques estime à près de 30% la part des femmes dans cette catégorie "socio-professionnelle", tandis que RFI n'en compte que 25%,  Forbes 21% (qui note aussi qu'elles ne sont que 13% à exercer aux Etats-Unis, soit près de deux fois moins que le nombre avancé par Dartmouth...), et même 20% selon les Hauts-Parleurs. L'enquête 2016 menée par  la Société des ingénieurs, publiée en février 2017, révèle aussi qu'elles gagnent, tout au long de leur vie, 20% de moins que leurs collègues masculins, à carrière et compétences égales.

Le chemin vers l'égalité reste long. Le quotidien Le Monde a consacré une enquête en janvier 2017 à la (trop) lente féminisation des écoles d'ingénieurs en France, malgré les incitations envers les étudiantes pour les rejoindre, et les associations de femmes ingénieures qui cherchent à pousser les filles dans ce secteur : "Si Polytechnique accueille des femmes depuis 1972, elles ne sont que 15 % à avoir été admises à la rentrée 2016. Et la prestigieuse école militaire est loin d’être une exception. Les Arts et Métiers ont aussi intégré 15 % d’étudiantes, tandis que la nouvelle promotion de l’école CentraleSupélec stagne autour des 20 %."

Ce n'est pas plus dur pour une femme d'être ingénieure que médecin ou pharmacienne. C'est une question d'organisation
Sophie Grugier, ingénieure chez Schneider Electric

Pousser les filles vers les écoles d'ingénieurs ne suffit pas. Nombre d'entre elles qui en sortent diplômées n'exerceront jamais leur talent dans leur domaine d'élection. "28% des étudiants en école d’ingénieur sont des femmes. Pourtant, celles-ci ne représentent que 21% des ingénieurs professionnels. Cela signifie que, de la même manière qu’aux États-Unis, 33% des étudiantes finalement diplômées ne deviennent pas ingénieures" remarque encore Forbes. En tête des raisons invoquées par les concernées : les obligations liées à la famille, le sexisme au travail. Un bon résumé de ces blocages externes et de l'auto-censure, le quotidien malheureusement trop bien intégré de la majorité des femmes.

Des arguments que balaye, au micro des Hauts parleurs, Sophie Grugier, ingénieure chez Schneider Electric, à l'occasion d'une rencontre organisée par l'association "Elles Bougent", dont l'objectif est d'aider les jeunes filles à s'engager dans les filières scientifiques et techniques : "c'est pas plus dur pour une femme d'être ingénieure que médecin ou pharmacienne. C'est une question d'organisation et c'est avoir la capacité à dire non, aux réunions trop tardives, par exemple". 

Isis Anchalee, initiatrice de la campagne "I Look Like an Engineer" à San Fransico (Californie) en 2015
Isis Anchalee, initiatrice de la campagne "I Look Like an Engineer" à San Fransico (Californie) en 2015
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Aux Etats-Unis en 2015, une jeune Canadienne, Isis Anchalee, qui se présente sur ses réseaux sociaux comme "une fille qui code et une maman de chat", lançait un mot dièse #ILookLikeAnEngineer (j'ai l'air d'une ingénieure) pour dénoncer les discriminations subies dans ces métiers de la science dont souffrent les femmes, les personnes de couleur et les homosexuels. Depuis, pas un jour, pas une heure, sans que ce "mantra" n'inspire des disciples ici ou là-bas...
 

Isis Anchalee poursuit aujourd'hui sa lutte sur le champ politique, comme ce gazouillis ironique, posté le 6 mai 2017, à propos de Donald Trump : "vous ne remarquez rien ? 51% de la population, aucune voix…"

Ce mouvement a fait des émules, dont #ILookLikeASurgeon, magnifique écho planétaire, et artistique, des chirurgiennes, dont nous avions rendu compte dans Terriennes.

Suivez Sylvie Braibant sur Twitter @braibant1


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