Terriennes

Etre femme, vieillir et rester libre… jusqu'au bout

Régine Moulon, à l'origine du projet “libres jusqu'au bout, vieillir solidaires en s’autogérant“
Régine Moulon, à l'origine du projet “libres jusqu'au bout, vieillir solidaires en s’autogérant“

Le troisième âge français, et au delà européen, a vécu  les années rock n' roll, la libération sexuelle, mai 68 : une femme de plus de 70 ans en 2013 n'est pas la même que dans les années 80 ou 90. Pourtant, la vision de la vieillesse n'a pas vraiment changé, ni les modes de prise en charge des “personnes âgées“. Avoir fait la “révolution“, été une femme libérée, combattu pour l'émancipation et se retrouver à boire des tisanes dans une maison de retraite ? Impossible pour certaines… Entretien avec Régine Moulon, retraitée de 73 ans et instigatrice du projet “libres jusqu'au bout, vieillir solidaires en s’autogérant“.

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Régine vit seule dans sa petite maison de village du Loiret (à 120 kms au Sud de Paris), avec son chat Willow, et des projets plein la tête. C'est une femme retraitée et active, parce que pour elle, "la vie ne s'arrête pas à la fin de sa carrière, ni à partir d'un âge particulier". Mariée, puis divorcée, 2 filles, 2 petits enfants, une vie professionnelle, personnelle, intellectuelle, riche et mouvementée, Régine Moulon se pose pourtant des questions sur son futur.

A partir d'un certain âge, peut-on perdre sa liberté et laisser la société décider pour vous ? Cette possibilité indigne cette femme indépendante, qui après avoir participé à mai 1968, et à bien d'autre luttes émancipatrices, ne supporte pas l'idée d'être à terme infantilisée, traitée comme une personne qui ne peut plus décider pour elle-même. Son projet : Libres jusqu'au bout, un lieu de vie collectif, auto-géré, pour et par des retraités, refusant comme elle d'être envoyés en maison de retraite.

Pour Terriennes, Régine Moulon explique sa démarche, sa vision de la vieillesse, et son projet.

Vous êtes une femme de 73 ans, célibataire, vous êtes en pleine forme, autonome, mais vous avez des craintes pour la suite, quelles sont ces craintes ?

Régine Moulon : Ces craintes sont que les personnes vieillissantes sont prises en charge par des tiers à partir d'un certain moment. C'est-à-dire que ce sont nos enfants qui estiment que papa, maman, ne peuvent plus vivre seuls, parce qu'ils ont oublié d'éteindre le gaz, ou bien qu'ils peuvent tomber, qu'ils ne se nourrissent pas assez bien. Et donc, à ce moment là, les enfants estiment qu'il faut les placer. A partir de l'instant où je serai gérée par quelqu'un, par une maison de retraite, et bien, je ne m'appellerai plus Régine. Je m'appellerai "elle" : "elle a bien mangé ?, elle a bien dormi ?"…

Justement, la société française gère le vieillissement d'une manière particulière, et vous dénoncez cette voie française de la gestion de la vieillesse, très mal adaptée à la réalité, et particulièrement à des personnes comme vous, il semble…

R.M : Oui, mais c'est normal, je suis issue d'une génération qui s'est prise en main, qui a fait des études, qui a fait 68. Et je pense que cette gestion de la vieillesse est très mal adaptée, c'est vrai. Je lui reproche surtout de me déshumaniser, de m'enlever mon identité, mon quant-à-soi et tout pouvoir décisionnaire.

Pourtant, ces placements en maison de retraite sont faits aussi pour aider les gens, surtout ceux qui n'arrivent plus à assumer leur quotidien ?

R.M : C'est difficile comme question, parce que j'ai été placée moi-même devant ce problème avec ma mère qui était atteinte de la maladie d'Alzheimer. Mais dans le cas où j'ai encore ma raison, où j'ai toute ma tête ? Mes enfants peuvent pourtant estimer que je suis trop âgée, pas assez autonome… Je dénonce le système des maisons de retraite qui promettent du confort, de la médicalisation, des activités, mais qui ne nous regardent pas nous, vieilles personnes, comme des personnes. Ils nous regardent comme des enfants.

Une femme libérée, militante, qui a vécu une jeunesse très agitée, les années rock'n'roll, mai 68, ça ne peut donc pas boire des tisanes en maison de retraite. Comment aimeriez-vous vieillir ?

R.M : J'aimerais vieillir dans une structure adaptée, imaginée par les personnes concernées, pas par des décideurs qui ne sont pas concernées : pas par des médecins, des psychologues, etc… Je veux des gens normaux, dans une vie normale, qui sont en train de vieillir. Avec une vie sociale multiple.

Le site de l'association impulsée par Régine Moulon est en construction
Le site de l'association impulsée par Régine Moulon est en construction
Vous êtes nombreux et nombreuses, issu-e-s de cette génération, aujourd'hui, et pourtant rien de particulier n'est mis en place pour s'adapter à vous ?

R.M : C'est vrai, alors que nous sommes une génération unique dans l'histoire : nous sommes les premiers à atteindre cet âge sans avoir connu de guerre, nous avons vécu les trente glorieuses (période de forte croissance économique entre 1945 et 1973, ndlr), une jeunesse extraordinaire, avec la découverte de plein de choses. Les études étaient bien plus faciles à aborder, nous avons pu faire des choix et dire "je veux". Nous avons découvert la liberté sexuelle, alors que nous avions 25 ans. Pas une sexualité désordonnée, mais libre.

En parlant de sexualité, c'est quelque chose qui est aboli et tabou en maison de retraite, non ?

R.M : Oui, et c'est un grand tort. La sexualité continue jusqu'à la fin de la vie, et il faut des rencontres, des couples.

Le projet "libres jusqu'au bout" dans lequel vous vous lancez, est-il justement là pour trouver une issue à toutes ces problématique ?


R.M : Le but du site web est d’arriver à réunir des gens pour créer un lieu de vie. Un lieu de vie où nous serons totalement indépendants les uns des autres, sans obligation collective. Ce n'est pas l'équivalent des “Babayagas” : on veut des hommes avec nous (les Babayagas veulent vieillir entre femmes, ndlr.

Nous voulons continuer à vivre ensemble dans un même lieu, parce qu'on n’est plus très jeunes et qu'on peut avoir besoin d'un voisin qui est disponible et qui vit quelque chose de similaire. Il faut que l’on trouve un lieu existant, à aménager. Pour permettre à 5 ou 6 foyers de vivre ensemble. C’est un immeuble ou tout type de lieu qui conviendra. Les gens qui y vivront ont la même problématique : celle de l’âge, d’être seuls… Ce ne sera pas un ghetto, comme ça peut l’être aux Etats-Unis, parce que ce ne sera pas un village de retraités, ce sera une construction existante, au milieu du reste. Rien n’empêche que des étudiants puissent venir louer des chambres, par exemple. Les gens qui se retrouveront là se choisissent. C’est un lieu de retraités autogéré.

Qu'est-ce que vous aimeriez dire aux femmes comme vous, qui atteignent l'âge de la retraite et doivent faire face à cette période de leur vie très particulière ?

RM : En fait, ce qui me semble important, ce n'est pas ce que je pourrais leur dire, mais plutôt poser la question “comment peuvent-elles se parler entre elles ?” Je pense qu’un site qui leur est dédié est un bon début, mais pas seulement pour les femmes. La présence d’hommes est très importante, c’est un équilibre.

Il faut faire changer les structures, il faut résister. Moi-même je suis devant ce problème. Il faut étendre l’idée : il y a des pays comme la Belgique, la Hollande qui ont commencé des démarches dans ce sens. Je crois qu’il y a une très belle maison à Bruges de personnes âgées qui se sont réunies par choix.

Vieillir en France, en quelques chiffres

La France compte plus de 13 millions de retraités, et ce sont parmi eux que l'on trouve (comme chez les jeunes actifs de moins de 25 ans) la plus grande part de la population à vivre en communauté. Ainsi 680 000 d'entre eux vivent en maison de retraite, soit 3% de ceux qui ont entre 75 et 79 ans, parmi lesquels une grande majorité de femmes (55%), en raison de la longévité supérieure du sexe féminin. Une proportion qui augmente de façon exponentielle passés les 90 ans.