Excision : alerte contre les étés meurtriers et la médicalisation

A Bamako des jeunes femmes, rejointes par nombre de Maliens, lisent, le 6 février 2014, journée internationale contre l'excision, une déclaration pour l'abandon des mutilations génitales féminines dans leur pays. Au Mali, selon l'étude de l'INED 2017, 90% des jeunes filles sont toujours excisées...
A Bamako des jeunes femmes, rejointes par nombre de Maliens, lisent, le 6 février 2014, journée internationale contre l'excision, une déclaration pour l'abandon des mutilations génitales féminines dans leur pays. Au Mali, selon l'étude de l'INED 2017, 90% des jeunes filles sont toujours excisées...
(AP Photo/Malick Gueye,Tostan)

Alors que, selon le dernier rapport de l'INED, l'excision régresse doucement dans les Etats où elle est ancrée selon une tradition pluri millénaire, et dans les pays occidentaux où elle est pénalisée, sa pratique en milieu médical lui donne un nouveau souffle. Sans oublier cette peur sur laquelle alerte l'association 'Excision parlons en' : les vacances venues, les fillettes sont expédiées au pays pour y être amputées de leur intimité.  

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Pour sa campagne 2017 lancée au lendemain de la dernière journée internationale de lutte contre les mutilations sexuelles, chaque 6 février, l'association "Excision parlons en" s'attaque à un tabou, celui des fillettes ou des adolescentes, nées ou éduquées loin du pays d'origine de leurs parents, auxquelles on offre, un jour, un voyage au pays. Un ticket avec retour mais pas sans horreur. Trois filles sur dix de parents issus de pays pratiquant les mutilations sexuelles féminines (MSF) seraient ainsi menacées par l’excision, la plus courante des mutilations génitales féminines. C’est sur la base de ce constat qu’un site de prévention et d’information, Alerte Excision, a été lancé pour tenter de prévenir les adolescentes à risque.

A la suite de la France, pionnière en la matière, la plupart des Etats européens pénalisent les parents et les praticiennes qui soumettent fillettes et adolescentes à l'ablation du clitoris, source principale du plaisir sexuel féminin. Une "tradition" bien antérieure au christianisme ou à l'islam, puisqu'on en a trouvé des traces sur des momies du temps des pharaons. Un prétendu rite d'initiation que les coptes d'Egypte ont adopté et essaimé du côté de nombre de sociétés animistes du centre de l'Afrique mais aussi du Moyen-Orient, et d'Asie.
 
Près de 500 000  filles et femmes sont mutilées ou exposées au risque de mutilation aux Etats-Unis et plus de 500 000 migrantes sont concernées en Europe
Ined
 
Dans son dernier rapport sur ce sujet "Les mutilations génitales féminines dans le monde", publié le 12 avril 2017, l'INED (Institut national français des études démographiques) rappelle qu'en 2016, "l’Unicef estimait qu’au moins 200 millions de  filles et de femmes avaient été mutilées dans 30 pays : 27 pays africains, plus le Yémen, l’Irak et l’Indonésie. La moitié des femmes et  fillettes mutilées dans le monde résident dans trois pays seulement : l’Indonésie, l’Ethiopie et l’Egypte, dont les populations comptent respectivement 256 millions, 98 millions et 89 millions d’habitants, et où les taux de prévalence de la pratique sont respectivement estimés à 51 %, 74 % et 92 %.  En Afrique, seuls les pays formant une large bande centrale allant de l’ouest à l’est du continent et incluant l’Egypte, sont concernés par les MGF. La prévalence nationale peut aussi cacher des variations régionales : au Mali par exemple, où elle se situait autour de 90 % à l’échelle nationale en 2012, les trois régions situées dans la partie nord du pays (régions de Tombouctou, Kidal et Gao) sont beaucoup moins concernées (moins de 25 %) alors que dans toute la partie sud les mutilations sont quasi généralisées (plus de 90 %)."

A ces effectifs s’ajoutent celui des filles et femmes originaires de pays à risque et vivant dans des pays d’immigration pour lesquels on ne dispose pas encore d’estimation globale. "Mais des études récentes évaluent par exemple à près de 500 000 le nombre de  filles et de femmes mutilées ou exposées au risque de mutilation aux Etats-Unis et à plus de 500 000 le nombre de migrantes concernées en Europe", nous disent encore les chercheurs.
 
Une vigilance particulière doit donc s’exercer avant les départs en vacances
Excision, parlons en
En France, malgré les grandes avancées juridiques et le travail des associations de terrain depuis les années 1980, 3 filles sur 10 de parents issus de pays pratiquant les mutilations sexuelles féminines restent aujourd’hui menacées. C'est ce constat qui a décidé les militantes françaises à faire campagne parce que chaque année durant les grandes vacances, des milliers de petites filles et d’adolescentes issues des migrations (guerres, réchauffement climatique, réfugiées économiques) retournent dans les pays d’origine de leurs parents pour les vacances."Elles peuvent y subir une mutilation sexuelle féminine. Une vigilance particulière doit donc s’exercer avant les départs en vacances. La campagne de prévention s'adresse à des adolescentes à risque (12-18 ans) et leur entourage (famille, ami-e-s, personnel encadrant, etc.). Les garçons sont compris dans la cible car ils seront probablement pères un jour et donc amenés à prendre la décision de ne pas faire exciser leurs filles." Lancées en mars 2017, ces actions, dont un clip superbe de rap en point d'orgue, doivent se poursuivre jusqu’à la fin de l’année scolaire (juin 2017).
 

La médicalisation de l'excision, un dévoiement de la sensibilisation

L'Ined lève un autre lièvre des mutilations génitales dans leur forme "moderne" : leur médicalisation de plus en plus fréquente dans certains pays, menée au nom de la santé des femmes, "dévoie" les campagnes de sensibilisation et compromet l'éradication de l'excision. Si dans la majorité des cas, les mutilations continuent à être faites par des exciseuses "traditionnelles", de plus en plus de filles sont "coupées" par des professionnels de santé en milieu médical, sous prétexte de réduire les risques sanitaires de l'opération. C'est le cas en Egypte, Guinée, Indonésie, Kenya, Nigeria, Soudan du Sud, ou au Yémen.

A l'initiative du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP), les organisations internationales ont donc condamné ce "dévoiement des premières campagnes de sensibilisation, qui compromet l'éradication de l'excision".

Ambiguë réparation

Un autre tabou avait été levé par des associations et des femmes excisées, celui de la réparation. Cette "restauration" incomplète proposée par des médecins philanthropes ne serait en réalité pour certaines qu'un cache misère, une illusion de plaisir possible dans une sexualité prétendument retrouvée. Certaines de celles qui sont passées par ces opérations chirurgicales racontent une autre réalité, celle d'une vie amoureuse à jamais atrophiée, et dénoncent un faux semblant qui permettrait de poursuivre l'excision sans se poser des questions, selon ce postulat : "puisque le plaisir peut revenir grâce à une intervention, nous pouvons continuer..."

Sans oublier ces médecins américains qui proposent des "petites" excisions, moins invalidantes selon eux et qui permettraient de combiner harmonieusement traditions et intégration...

Les raisons d'espérer

L'étude de l'Ined offre pourtant les raisons d'un optimisme mesuré : "Dans tous les pays où des informations sont disponibles à plusieurs dates, les pratiques apparaissent en diminution au fil des générations. Leur baisse semble plus rapide dans les pays où elles sont peu répandues. Au Burkina Faso et au Liberia, deux pays où elles restent majoritaires (entre 50 % et 79 % des femmes sont excisées), on observe une diminution régulière : au Liberia, un tiers seulement des femmes de 15-19 ans sont mutilées, contre les trois quarts des 45-49 ans. Dans les pays où la pratique ne concerne qu’une minorité de femmes, les baisses sont très nettes comme en Côte d’Ivoire, au Kenya, au Nigeria et en République centrafricaine. Dans ces pays, la pratique tend à être de moins en moins valorisée et une grande majorité de la population ne la reconnaît plus comme une obligation sociale."

La mobilisation gouvernementale et le durcissement de l’arsenal juridique et pénal, restent souvent impuissants à éradiquer les MGF, tant elles restent encore une norme sociale très forte, maintenue par les premières concernées, les femmes elles-mêmes, exciseuses, matrones, mères.... #yaduboulot et beaucoup comme nous ne le rappellerons jamais assez...
 
Prévalence des mutilations féminines en Afrique, selon l'Ined, Institut national des études démographiques (France), dans son rapport du 12 avril 2017
Prévalence des mutilations féminines en Afrique, selon l'Ined, Institut national des études démographiques (France), dans son rapport du 12 avril 2017
(c) INED

Suivez Sylvie Braibant sur Twitter @braibant1