Excision : réparer le corps pour libérer l’esprit

(@Anaïs Dombret)
(@Anaïs Dombret)

Depuis vingt ans, en France, la reconstruction chirurgicale du clitoris, opération remboursée par la Sécurité Sociale, permet aux femmes victimes d’excision de réparer le traumatisme psychique et de retrouver une sexualité épanouie. Reportage à l’hôpital Trousseau, où Alissa, 33 ans, a été opérée en avril dernier.

dans
"A l’endroit où je touche, c’est votre clitoris", explique le Dr Mephon tout en saisissant la main de sa patiente pour la guider. Allongée à moitié nue sur la table d’examen, les pieds calés sur les étriers, Alissa* tâte son organe mutilé, enfoui sous la peau noire. "C’est dur, on dirait un os", s’étonne-t-elle. "Pas aussi dur qu’un os, quand même ! s’esclaffe sa gynécologue.

Alissa joue un moment important de sa vie, dans l’intimité de cet impersonnel cabinet de consultation de l’hôpital Trousseau à Paris. Dans quelques semaines, elle aura recours à une reconstruction chirurgicale du clitoris. A 33 ans, cette infirmière aux jolies rondeurs a le sentiment d’être "enfermée dans son corps". Handicapée dans sa vie sexuelle et amoureuse – même si elle parvient à prendre du plaisir pendant les rapports sexuels, elle voit cette opération comme "libération".


Déclic

Française d’origine burkinabé, Alissa a été excisée en Côte d’Ivoire alors qu’elle avait entre trois et cinq ans. Elle n’en garde aucun souvenir, sinon d’avoir été emmenée par sa tante, une femme "traditionnelle, sans éducation". Elle n’éprouve ni colère ni rancœur envers ses proches. "Mes parents n’auraient pas pu dire non, résume-t-elle. Car en Afrique, les enfants ne vous appartiennent pas, ils appartiennent à la famille." Elle comprend qu’elle est excisée vers l’âge de dix-sept ans, lors de sa première consultation gynécologique. "J’étais un peu sous le choc, mais quelque part, je le savais quand même." Depuis, sa mutilation est devenue un insupportable complexe : "J’ai honte, confie-t-elle. Je fais en sorte qu’on ne me touche pas à cet endroit."

Dans le petit cabinet aux murs blancs, le Dr Mephon, la trentaine dynamique et chaleureuse, questionne Alissa sur sa démarche tout en parcourant son dossier. La jeune femme remonte le fil du temps. Deux ans auparavant, un homme qu’elle fréquente depuis un mois parvient à la toucher lors de leur premier rapport : "Ah… Il n’y a rien", constate-t-il à haute voix, visiblement surpris. Les mots résonnent encore dans l’esprit de Sali. "Il a été mon déclic", dit-elle. A l’époque, elle s’est déjà renseignée sur la chirurgie clitoridienne. Cet épisode malheureux la décide à sauter le pas.

Le Dr Mephon s’aide de photos pour expliquer à Alissa le déroulement de l’intervention (@Anaïs Dombret)
Le Dr Mephon s’aide de photos pour expliquer à Alissa le déroulement de l’intervention (@Anaïs Dombret)
"Quelle est votre motivation principale ?" demande le Dr Mephon. "J’ai l’impression de ne pas être finie, répond Alissa en cherchant ses mots. Je ne veux pas qu’un autre ait la même réaction. Et en parler… c’est compliqué." Elle n’a jamais évoqué le problème avec aucun de ses partenaires, même son premier amoureux, avec qui elle est restée cinq ans.

Le Dr Mephon prend quelques notes puis détaille le déroulement de l’opération, en s’aidant de quelques photos étalées sur le bureau. "Les petites lèvres sont fermées, explique-t-elle. Je vais les ouvrir un peu. Le but, c’est de sortir le clitoris enfoui

Astrid Mephon, gynécologue obstétricienne à l’hôpital Trousseau à Paris, évoque le parcours psychologique des femmes victimes d’excision :

Le témoignage du docteur Astrid Mephon

Le témoignage du docteur Astrid Mephon

Les patientes bénéficient le plus souvent d’une anesthésie générale. En raison de son poids, Alissa a été opérée sous anesthésie locorégionale : elle est donc restée consciente pendant l’intervention, qui dure en moyenne 45 minutes (@Anaïs Dombret)
Les patientes bénéficient le plus souvent d’une anesthésie générale. En raison de son poids, Alissa a été opérée sous anesthésie locorégionale : elle est donc restée consciente pendant l’intervention, qui dure en moyenne 45 minutes (@Anaïs Dombret)

"C’est très joli ce qu’on vous a fait !"

L’intervention est programmée un mardi d’avril, à 10 heures. Dans le bloc opératoire, au 2ème étage de l’hôpital Trousseau, les infirmières s’affairent autour d’Alissa. Elles disposent des champs stériles sur son grand corps entièrement nu. Les yeux rouges de la jeune femme – elle a pleuré en salle de réveil, avant d’entrer au bloc – trahissent son appréhension. On l’installe pour procéder à la rachianesthésie : assise, "bien à plat sur les deux fesses", elle présente son dos à l’anesthésiste, légèrement penchée vers l’avant. "Si je vous fais mal, vous me prévenez, d’accord ?" lance celle-ci, une jeune brunette concentrée, avant d’enfoncer doucement la fine aiguille de rachianesthésie entre deux vertèbres lombaires.

La moitié inférieure du corps complètement engourdie, allongée en position gynécologique, Alissa sait qu’on la touche, mais ne ressent "ni froid ni chaud". On installe d’autres champs stériles autour de la zone à opérer, dans un bruit de froissement. Les instruments attendent, brillants, alignés sur une petite table roulante. Encadrée par deux internes qui l’assisteront toute la durée de l’opération, le Dr Mephon s’assoit au bout de la table, entre les jambes d’Alissa. D’un geste précis, elle pince un bout de peau et incise, laissant apparaître le nerf clitoridien, dont la blancheur contraste avec la peau lisse et noire.

Une infirmière s’approche d’Alissa pour lui glisser quelques mots rassurants. Le Dr Mephon travaille sur le moignon clitoridien pour lui donner du volume, puis s’applique à décoller la peau autour du clitoris. Une grosse goutte de sang coule de la plaie et descend le long de la vulve, tandis qu’une vague odeur de chair brûlée envahit la pièce. La gynécologue cautérise maintenant le bord de la loge, afin d’éviter les saignements et les hématomes postopératoires, et suture enfin le pourtour du clitoris.

A 10h40, l’opération touche à sa fin. Le Dr Mephon inspecte le nouveau clitoris et le prend en photo avec son téléphone portable. "On a fini, Mme B. Et c’est très joli ce qu’on vous a fait !" annonce-t-elle avec bonne humeur. Elle se penche vers sa patiente pour lui montrer la photo. "Merci", répond Alissa, dans un faible sourire.

Alissa ne s’est pas tout de suite sentie différente. Il lui faudra encore du temps avant d’apprivoiser cette nouvelle partie d’elle-même (@Anaïs Dombret)
Alissa ne s’est pas tout de suite sentie différente. Il lui faudra encore du temps avant d’apprivoiser cette nouvelle partie d’elle-même (@Anaïs Dombret)
Nouvelles sensations

Le lendemain matin, Alissa s’apprête à quitter sa chambre d’hôpital. Les médicaments font leur effet et, hormis quelques douleurs la veille en fin d’après-midi, elle ne souffre pas. Faute de miroir, elle n’a pas encore regardé son nouvel organe. "Je me sens bien, je suis contente… Mais j’ai hâte de voir, j’attends d’être chez moi." Préoccupée par la cicatrisation et les suites de l’opération, elle confie, mi gênée, mi amusée : "En fait, c’est idiot, mais j’ai surtout peur de m’asseoir dans le métro, à cause des microbes !"

"Le clitoris va rester rose pendant quelques temps, avait prévenu le Dr Mephon. Le premier mois, on ne stimule pas. Ensuite, c’est à vous d’apprivoiser votre clitoris, de découvrir de nouvelles sensations. Mais attention, on n’a pas une réussite à 100 %."
Quelques jours plus tard, Alissa ne se sent pas encore différente. A vif mais en voie de cicatrisation, son clitoris lui demeure comme étranger. "Là, ça ressemble plus à une plaie qu’autre chose… Ca fait bizarre, en fait !" Le chemin sera encore long avant de se l’approprier complètement. "Tant que j’aurais les mêmes sensations qu’avant, pendant les rapports, je ne me sentirai pas différente", conclut-elle dans un sourire plein d’espoir.


Zone d'action des associations au Mali

source : ONG Équilibres & Populations
source : ONG Équilibres & Populations