Exposition "Présumées coupables", ou la criminalité au féminin

Au début de l'exposition, la section consacrée aux sorcières.
Au début de l'exposition, la section consacrée aux sorcières.

Empoisonneuse, pétroleuse ou sorcière sont autant de profils qui déclinent le désordre social au féminin. Jusqu'au 27 mars 2017, les Archives nationales de Paris leur consacrent une exposition, où images, documents et décryptages témoignent des grandes affaires criminelles mettant en cause des femmes, de la fin du Moyen Âge au XXe siècle. 

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Restituer la voix des femmes jugées pour des crimes considérés comme féminins
à travers les procès-verbaux, telle est l’ambition de l'exposition "Présumées coupables". Plus de 320 interrogatoires, parfois les seules traces écrites de destinées fragiles, témoignent des propos tenus par les femmes questionnées par les juges. Au-delà de la foule des anonymes jugées pour des "crimes atroces" sont exposés les interrogatoires de personnalités : Jeanne d’Arc, La Voisin, La Brinvilliers, Violette Nozière, Arletty...

Cinq femmes

L'exposition dissèque cinq archétypes de criminelles : "Des catégories qui présentent l’avantage de renvoyer à des images de femmes qui rompent le lien avec la société, qui trahissent les rôles qu'elle leur a assignés," explique Pierre Fournié, commissaire de l'exposition. Par ordre chronologique, elle s'intéresse d'abord à la sorcière, jugée en Europe à la fin XVIe siècle et au début du XVIIe ; viennent ensuite l’infanticide, puis l’empoisonneuse, petite cousine des villes de la sorcière ; pendant la Commune de Paris, la pétroleuse, accusée d’incendier la ville, incarne la subversion et la rébellion ; et enfin la traîtresse, ici personnifiée par la femme tondue lors de la Libération, et dont l'exposition présente les châtiments expéditifs sous l'opprobe populaire dans des films d'époque :

Moins nombreuses devant les tribunaux, plus sévèrement punies

C'est précisément cette question qui se dessine en filigrane à travers les illustrations et les documents de l'exposition : pourquoi, au fond, ces femmes ont-elles été jugées ? Pour le crime commis ou parce que leur geste ne correspondait pas à ce que la société attendait d'elles ? Si les femmes ne représentent que 5 % des accusés de crimes poursuivis en justice, c'est probablement parce qu'on les juge moins. Mais on les juge aussi plus sévèrement : la sorcellerie des femmes, par exemple, est punie plus durement que celle des hommes.

Dans le livre qu'elle consacre aux Femmes bagnardes, Odile Krakovitch souligne qu'à la fin du XIXe siècle, l’indulgence était plus volontiers accordée à la femme sur laquelle on peut projeter des images de misérable, d’amoureuse passionnée ou d’inconsciente du fait de son jeune âge. Mais si elle assume son geste, elle devient un monstre : "L’indulgence ou la pénalisation plus forte dépendront de l’idée que se feront les juges de la conformité de ses actes à ce que la nature attend d’elle", écrit-elle. Les croyances fondées sur la nature supposée des femmes leur ont causé beaucoup de tort, constate Odile Krakovitch. Comme la notion de l’impureté du corps ou la présomption d’hystérie. Ainsi certains crimes sont-ils attribués à la nature supposée "perverse" des femmes, à commencer par l'empoisonnement. Un crime considéré comme particulièrement atroce parce qu'il ne se voit pas et qu'il repose sur l'abus de confiance.

L'assassinat sans arme

De fait, le contentieux "parricide", qui recouvre tous les crimes familiaux jusqu’au quatrième degré, est l'un des seuls où l'on trouve plus de femmes que d'hommes. De 65 % à 75 % des accusés d’empoisonnement sont des femmes. Un type de crime commis en majorité au sein de la cellule familiale, par une servante ou une épouse, et pour lequel le poison reste le moyen le plus classique. Et pour cause, les femmes ne portent pas d'armes et de toute façon, elles n'ont pas été formées à leur maniement.

Là encore, ce que l’on reproche avant tout aux femmes, c’est d'avoir transgressé les stéréotypes. L’empoisonneuse contrevient au rôle nourricier que la société lui attribue en infectant les aliments quotidiens - la soupe, le vin, les lentilles... - le plus souvent avec de l’arsenic.
 

L’acte d’une femme sur son
nouveau-né

Longtemps, l'infanticide, qui va souvent de pair avec le déni de grossesse, est resté un crime pour lequel les femmes ont été présumées coupables. Comme l'empoisonnement, il est commis hors de la vue de tous. Le plus souvent célibataires et issues de milieux populaires, les femmes infanticides sont poursuivies dans 90 % des cas.

Les hommes, eux, sont très rarement accusés d'un tel crime. Et lorsqu’ils le sont, ils ne se voient que très légèrement condamnés. Aujourd’hui, la définition de l’infanticide a évolué et s’étend à des enfants plus âgés, souvent tués par le couple ou un père. 

Marginales sorcières

Comme l'infanticide, la sorcellerie concerne beaucoup de femmes seules et socialement défavorisées - des marginales, dirait-on aujourd'hui. "Ce qui m’a souvent bouleversé, explique Pierre Fournié, commissaire de l'exposition, c’est le caractère humble et naïf des aveux de ces femmes que l’on accuse de crimes invraisemblables, comme danser avec le démon sur une colline au milieu de la lande. Tout comme ces pauvres filles qui avouent leur souffrance au moment de l’accouchement, considéré comme le prélude à l’infanticide."

Leurs propos en disent long sur les sociétés en crise qui ont engendré l’archétype de la sorcière ou de l’empoisonneuse, par exemple. La "chasse aux sorcières" qui s’ensuit est révélatrice du phénomène de bouc émissaire qui fait que tout converge, à un moment, pour la châtier durement.

<ol>
	<li>Lettre de rémission de 1457 pour l’exécution à Marmande de plusieurs femmes accusées de sorcellerie</li>
	<li>Édit du Roy pour la punition de différents crimes [...]. Registré en Parlement le 31 août 1682</li>
	<li>Rapport de police sur Léonie Bathiat, dite Arletty, Paris, 3 octobre 1945</li>
	<li>Procès de Marie-Antoinette</li>
</ol>
  1. Lettre de rémission de 1457 pour l’exécution à Marmande de plusieurs femmes accusées de sorcellerie
  2. Édit du Roy pour la punition de différents crimes [...]. Registré en Parlement le 31 août 1682
  3. Rapport de police sur Léonie Bathiat, dite Arletty, Paris, 3 octobre 1945
  4. Procès de Marie-Antoinette

La pétroleuse, l'incendiaire rebelle

Autre femme échappant au contrôle social, la pétroleuse porte les armes et se bat pour ses idées. Encore mineure en droit à la fin du XIXe siècle, elle incarne la subversion. Beaucoup de visiteurs de l'exposition ignorent, en arrivant, d’où vient ce nom que l'on colle aux filles un peu débraillées, libres de leurs mouvements, qui sèment le désordre autour d’elles. Le terme de pétroleuse, qui remonte à la Commune de Paris, désigne une femme accusée d’incendier la ville au moyen d’un baril de pétrole. Le qualificatif s'étendit par la suite à toutes les révolutionnaires de la Commune, et un siècle plus tard, un groupe féministe s'emparait du nom pour son journal.
La plupart des monuments incendiés en mai 1871 le furent par des obus. Et le Conseil de guerre devant lequel elles défilèrent en nombre, engagées dans cette première révolution "paritaire", avant d'être massacrée,  n’en condamna aucune pour ces faits. 
Sujets de la vindicte populaire, caricaturées en harpies dans les journaux, ces communardes ne furent pas non plus épargnées par leurs compagnons d'armes, auxquels elles faisaient peur.

Crimes sexuels au féminin

D'autres catégories de criminelles ont été envisagées pour cette exposition. "Nous aurions pu traiter la vitrioleuse, qui va asperger sa rivale dans le cœur de son bien-aimé pour la défigurer, ou encore la mère incestueuse - le tabou des tabous. Mais les archives sont rarissimes pour évoquer ce crime," explique Pierre Fournié.

De fait, le stéréotype du criminel sexuel est celui de l’homme incestueux. "Et pourtant, on commence à découvrir que les femmes, les mères, peuvent aussi être coupables de crimes sexuels," explique la juge Isabelle Rome. Auteure de Dans une prison de femmes, elle évoque un cas qui l'a particulièrement marquée : celui d'un jeune homme qui, n’ayant pourtant aucun historique criminel, était accusé d’avoir violé une femme âgée en fauteuil roulant. Il lui a fallu un long travail avec un psychologue pour révéler qu’il avait subi des violences sexuelles dans son enfance, de la part de l'une de ses tante hébergée chez lui. "Au procès, il n’avait pas voulu évoquer cet épisode, salir la mémoire de sa famille. Et là, j’ai ressenti tout le poids du tabou," se souvient la magistrate.
 

"Dans une prison de femmes" 

  • "Les femmes c’est propre et ça pue pas", ainsi une gardienne exprime-t-elle la spécificité revendiquée des femmes incarcérées. De fait, l’apparence des détenues, comme du personnel est soignée. "C’est leur façon de s’extraire du milieu carcéral, d’être encore dans ce monde," explique la juge Isabelle Rome, auteure de Dans une prison de femmes .
  • "Les femmes sont vilaines entre elles," disent détenues et gardiennes. En réalité, si les violences verbales existent, en 2013, aucun incident de violence ayant provoqué une procédure disciplinaire n'a été répertorié dans une prison pour femmes.
  • Si les gardiennes peuvent être affectées dans un quartier masculin, un homme ne peut pas garder une femme. Elles se disent davantage dans le dialogue, impliquées auprès des femmes, et souhaiteraient souvent le rester en participant à leur réinsertion, par exemple.
  • La principale spécificité féminine demeure la maternité. "Elles n’ont pas à être sanctionnées en tant que mère, et surtout, leurs enfants n’ont pas à être sanctionnés," s'indigne Isabelle Rome, qui cite le cas d’une femme condamnée à deux ans de prison. "Pendant huit mois, sa peine n'a pas été exécutée, puis juste après l’accouchement, la police est venue la chercher, sans discussion possible, et le nouveau-né a été placé. Elle ne l’a pas revu pendant cinq mois." Dans certaines prisons, les femmes peuvent garder leurs enfants jusqu’à 18 mois, mais sur ce plan, la France a beaucoup de progrès à faire, alors qu’une mère en prison n’existe plus pour son enfant.