Faut-il un nouveau ministère des Droits des femmes en France ?

Dans ses 60 engagements, le candidat François Hollande à la présidentielle française de 2012 propose la création d’un ministère des Femmes. Des féministes se sont réunies le jeudi 12 avril pour en débattre. Parmi elles, Yvette Roudy, qui fut ministre des droits de la Femme de 1981 à 1986. Elle se bat pour sa restauration avec des idées très précises de ce qu'il devrait être désormais.

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Des féministes  de toutes les générations avaient rempli le centre Hubertine Auclert dans le XVIIIème arrondissement de Paris.  Le but de la soirée : discuter de la pertinence d’un ministère des Droits des femmes comme celui qui a existé pendant le premier septennat de François Mitterand. Ce ministère a évolué par la suite jusqu’à se diluer aujourd’hui dans le ministère des Solidarités et de la cohésion sociale.

Pour la quarantaine de dames dans cette salle, la question est déjà tranchée. Oui au ministère. Place donc à une autre interrogation "comment faut-il s’y prendre ?".  Yvette Roudy, qui occupa la fonction de 1981 à 1986, affirme : "Le ministre doit être une ministre, une féministe.  Elle doit s’asseoir à la table lors du Conseil hebdomadaire des ministres, elle doit connaître les rouages de la politique. Pour quelqu’un qui vient de la société civile, il est très difficile de comprendre les codes et d’agir. Il faut qu’elle ait l’oreille du président et du Premier ministre. Et surtout, il faut qu’elle ait un culot phénoménal !".

La salle rit aux éclats. "Donne-nous des noms ! Qui est cette super femme ?", crie une dame aux cheveux ébouriffés. Yvette Roudy rit à son tour. "Je ne donnerai pas de noms, répond-t-elle, mais j’ai quelques personnes en tête". L’identité des candidates de Madame la Ministre restera secrète.  

Militante ou apparatchick ?

Il est pourtant évident que cette femme politique âgée de 83 ans fait référence à son propre parcours. En 1965, elle rencontre François Mitterand, et dès 1973 elle prend des responsabilités au sein du Parti socialiste. Élue députée européenne en 1979 sur les listes du PS, elle y fonde la commission des droits des femmes. L'éternelle engagée est ensuite maire et députée de Lisieux dans le Calvados. Et comme sa ministre idéale, elle a eu l’oreille de François Mitterrand, Pierre Mauroy et Laurent Fabius, qui furent tous deux des Premiers ministres du début de la première présidence Mitterrand.    

Certaines anciennes du Mouvement de libération des femmes (MLF), également présentes, ne sont pas convaincues. Pour elles,  entrer au gouvernement, c’est accepter d’être une apparatchick, appartenir au système et abandonner la lutte au nom du compromis. "Quelle serait donc la place des associations dans l’action du ministère ?", s’interrogent-t-elles. "Il faut avoir un pied dedans et un pied dehors", s’exclame Yvette Roudy qui a longtemps fait ce numéro d’équilibriste. Ce qui lui a valu de féroces critiques des deux camps. "On me disait que j’étais une vendue."    

"Il va falloir s’unir pour avoir un vrai poids", lance quelqu’un dans l’assemblée. Sujet sensible. Le mouvement féministe a toujours été divisé en factions. Même aujourd’hui, s’unir semble une utopie. Même si cette conférence est organisée par Féministes en mouvement, une fédération d’une quarantaine d’associations ayant toutes leurs propres combats et n’étant pas toujours d’accord. 

Les partisanes d’un rassemblement se manifestent : "Il ne faut pas se concentrer sur les points qui nous divisent , il faut se concentrer sur les points qui nous unissent". Les esprits s’échauffent, le brouhaha monte. "C’est comme il y a quarante ans",  rit  une militante au décolleté plongeant. Elles s’y croient déjà, il faut encore que François Hollande soit élu.

Un ministère oui, mais pas n'importe lequel

Sandrine Dauphin , docteure en sciences politiques et enseignante à l’université Paris III auteure de "l’Etat et le droit des femmes" (Presses universitaires de Rennes) est plus réservée vis-à-vis de la création d’un ministère des Droits des femmes. "Il ne suffit pas de créer un ministère, il faut aussi voir ce qu’on met derrière. Dispose-t-on uniquement d’un budget de fonctionnement ? C’est-à-dire l’argent accordé aux employés et fonctionnaires. Ou a-t-on un budget d’intervention ? C’est ce qui va déterminer la possibilité d’action du ministère. Même s’il ne s’agit que d’un secrétariat d’Etat mais s'il y a une possibilité d’agir, ça marche. Le budget d’intervention est très symbolique, à l’époque du ministère des Droits des femmes les fonds étaient puisés dans le budget consacré au monde associatif. Ce qui a fait polémique. Il faut également faire attention au choix du ministre. Dans une carrière politique, il n’est pas prestigieux d’avoir ce genre de ministère à sa charge. Il faut prendre tous ces facteurs en considération. Sinon ce n’est que de la poudre aux yeux. Alors que la tendance est à l’économie, y aura-t-il vraiment de la place pour un ministère à part entière ?"

François Hollande au Forum Elle présidentielle 2012. (40 minutes de vidéo)

Un seul ministère n'est pas suffisant

Quelques jeunes dans la salle expriment aussi leurs inquiétudes. "Pour quoi va-t-on se battre si les lois existent déjà ?". Les lois sur l’égalité salariale, l’interruption volontaire de grossesse, la parité en politique… "Mais le combat n’est pas fini ! Il faut instaurer un vrai rapport de forces", répond une militante expérimentée. La jeune fille un peu timide du fond ne fait qu'exprimer un sentiment partagé par des femmes de son âge : le principal est déjà acquis. Une ancienne est là pour lui rappeler que leur mission est loin d’être finie. "Nous vivons une période de régression où les fondamentaux sont remis en cause"

Malgré les divergences manifestes, elles semblent être toutes d’accord sur un point, la transversalité. Lutter pour les droits des femmes dans tous les domaines. Au sein du ministère de la santé pour les questions de maternité, d’IVG et de contraception. Au coeur de celui de la justice pour la pénalisation des violences faites aux femmes, etc. Un seul ministère ne serait pas suffisant.   

A ses 60 engagements, François Hollande a récemment ajouté 40 propositions visant uniquement les femmes, dont un kit contraception pour les jeunes filles comme l’avait proposé Ségolène Royal dans sa région (Poitou Charente dont elle est la présidente) en 2009.  Et il ne serait pas étonnant qu’il soit aussi attentif aux recommandations d'Yvette Roudy. Cette dernière a envoyé une lettre à François Hollande où elle liste tous les prérequis pour disposer d'un vrai ministère des Droits des femmes.

Les années ministérielles d'Yvette Roudy

1982 : Loi concernant le remboursement de l'Interruption Volontaire de Grossesse
1983 : Loi pour l'égalité homme-femme au travail
1985 : Loi pour l'égalité des époux dans le régime matrimonial
1986 : Loi pour la féminisation des noms de métiers