Féminisme islamique : oxymore ou possibilité

A l'aune des révolutions arabes, des débats sur le voile et la burqa, des attentats meurtriers perpétrés par des intégristes, les termes féminisme et islam semblent aujourd'hui inconciliables, dans les pays occidentaux. Un livre propose pourtant une autre approche en réconciliant les deux concepts.

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Paru aux éditions La Fabrique, 230 pages, Paris, septembre 2012
Paru aux éditions La Fabrique, 230 pages, Paris, septembre 2012
Pour beaucoup de femmes occidentales, citoyennes de l'hémisphère nord, féministes revendiquées ou non, les mots féminisme et islamique sont antinomiques. C’est dire que le titre du recueil « Féminismes islamiques » , textes rassemblées sous la houlette de la sociologue Zahra Ali en fera sursauter plus d’une et d’un. On aurait pourtant tort de ne pas ouvrir ce livre, tant il permet de regarder les choses du point de vue de l’autre et donc de comprendre le monde tel qu’il est et non tel que nous, depuis Paris, Londres ou New York, nous aimerions qu’il soit.

Dix femmes se répondent, se complètent, s’interpellent dans cet ouvrage. Dix voix et voies différentes, d’Egypte ou du Maghreb, d’Iran ou de Malaisie qui toutes revendiquent ensemble l’islam et le féminisme, mais veulent conjuguer foi ou exégèse avec droit des femmes. Et cela pour faire bouger les lignes dans les pays musulmans, et faire accepter leur démarche en Europe ou Amérique latine, là où certaines vivent.

Retour du boomerang

Dans son introduction Zahra Ali pose les règles du jeu : « ce livre s’inscrit au croisement de la tradition féministe critique, notamment portée par le féminisme anticolonial et le Black feminism (articulation du féminisme et de l’antiracisme, ndlr), et de la pensée réformiste musulmane. » Ce que ces intellectuelles et théologiennes nous disent, au fond, c’est aussi que le féminisme occidental, accompagné de la laïcité à portée universelle, peut aussi paraître comme un instrument d’une forme de néo colonialisme. « Cette critique féministe postcoloniale, guidée par le lien conceptuel entre  racisme, impérialisme, et colonialisme, s’est vigoureusement attaquée à la prétention du féminisme colonial à déterminer pour les femmes du Sud les modalités de leur émancipation. »
On peut leur opposer que si elles s’élèvent contre l’universalisme occidental, elles en recréent un autre, celui du « monde musulman ».

Iraniennes dans les rues de Shiraz en Iran, Wikicommons
Iraniennes dans les rues de Shiraz en Iran, Wikicommons
Il s’agit aussi ici d’efficacité. Que ce soit la marocaine Asma Lamrabet, l’égyptienne Omaina Abou-Bakr, l’iranienne Ziba Mir-Hosseini ou la malaisienne Zainah Anwar, toutes adressent de virulentes critiques aux dirigeants de leurs pays, à l’intégrisme, à l’organisation de leurs sociétés machistes orchestrée par des religieux qui interprètent à leur guise le Coran, les textes fondamentaux. Mais ces critiques, elles les formulent à partir de ces mêmes textes, et en proposent une lecture féministe, qui permettrait aux femmes des pays dirigés par des régimes islamiques, d’accéder aux mêmes places que les hommes ou de lutter contre les violences faites aux femmes.

Principe de réalité

En cela, elles pensent être tout autant, voire plus efficaces que ceux qui importent les combats féministes tels quels des pays « du Nord ».  Du Pakistan, l’universitaire Ama Barlas croit « que les mouvements pour les droits des femmes dans les sociétés musulmanes trouveront leurs meilleurs armes de défense dans le Coran lui-même. »

Mais le féminisme ainsi inspiré pose aussi ses limites : pas question de liberté sexuelle ou d’homosexualité par exemple. Le féminisme islamique sacralise les normes et la famille hétérosexuelle.

Ces réflexions ne sont pas sans faire écho au rôle de certaines congrégations religieuses féminines, chrétiennes, dans le mouvement d’émancipation des femmes en Europe, au Canada ou en Amérique latine par exemple. Comme d’autres avant lui et à d’autres époques, ce livre propose donc de ne pas opposer fait religieux et féminisme, mais plutôt de leur permettre de coexister afin de faire avancer la cause des femmes.

Quand le voile était un enjeu de la colonisation française

L'un des portraits réalisés par marc Garanger en 1961, en Algérie
L'un des portraits réalisés par marc Garanger en 1961, en Algérie
Jeune appelé durant la guerre d'Algérie, le photographe Marc Garanger reçut l'ordre d'effectuer des photos d'identité des Algériennes des montagnes et des campagnes, non enregistrées à l'état civil. Il engrangea ainsi plus de 2000 portraits de femmes, des villageoises auxquelles il devait demander d'ôter leur voile, un arrachement la plupart du temps, qui se voit sur les clichés. Il fit passer ces photos via la Suisse pour alerter de ce qu'il considérait comme un excès de pouvoir du colonisateur, une quasi profanation. Durant la guerre, en signe de protestation, les Algériennes des villes, pour la plupart dévoilées, (re)mirent ainsi le voile, en particulier lors des manifestations.