Féministes contre féministes

Irshad Manji, au centre en bleu, au ministère des Affaires étrangères, le jeudi 21 février 2013 à Paris, à l'invitation de l'ambassadeur François Zimmeray
Irshad Manji, au centre en bleu, au ministère des Affaires étrangères, le jeudi 21 février 2013 à Paris, à l'invitation de l'ambassadeur François Zimmeray

Le mouvement féministe n'a jamais été aussi divisé.D'un côté, des "universalistes" qui refusent tout particularisme, comme le port du voile, même consenti, dans les pays gouvernés ou pas par des islamistes, au risque de basculer dans le racisme ; de l'autre des relativistes, revendiquant les différences, opposés à toute discrimination en raison de la religion ou de la culture, au risque de passer pour rétrogrades, au nom de l'anti impérialisme.

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Une rencontre et un livre illustrent la fracture entre ces deux mouvements très antagoniques. L'écrivaine Irshad Manji sillonne le monde pour y déployer ses thèses de féministe musulmane anti arabe et anti islamiste. Felix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem, contributeurs d'un ouvrage sur les "Indigènes de la République", ont publié un livre polémique sur "Les féministes blanches et l'Empire". Il est frappant de constater que l'une et les autres refusent de prendre en compte les dialectiques de l'histoire.

“La liberté est pour moi un trésor, tout comme ma foi en Dieu et en l'humanité“ - le vade-mecum de Irshad Manji

Est-ce la pression qui l'accompagne de conférence en rencontres à travers le monde ? Alors qu'elle venait d'affirmer que "dans l'Islam, le problème ce sont nous les musulmans, c'est à nous de faire notre introspection pour nous modifier", la voix si douce de Irshad Manji, féministe revendiquée, musulmane affirmée, lesbienne affichée, s'altéra brusquement. Ses phrases devenaient légèrement confuses, faites de mots qui ne semblaient pas aller dans le bon ordre. Elle tournait la tête de plus en plus vers la gauche, vers les immenses fenêtres du ministère des Affaires étrangères. Elle ne parlait plus, sa tête se mit à trembler, puis son corps, et très doucement elle s'affaissa vers les parquets cirés du palais de la République. Un homme s'était précipité, et il l'attrapa avant qu'elle ne heurte le sol. Une pédo-psychiatre célèbre s'approcha. Une journaliste, non moins connue, disparut auprès de l'évanouie. L'ambassadeur François Zimeray demanda qu'on appelle l'infirmière qui arriva quelques minutes après, sans précipitation, munie de sa mallette, comme dans un film au ralenti. Emmenez la donc dans la chambre du roi à gauche. Non il vaut mieux celle de la reine, à droite. Elle a fait un début de convulsion prévenait la pédiatre. A-t-elle mangé ce matin, demandait une autre voix, venue de derrière ? Voulez vous bien tous sortir nous invita l'un des conseillers du ministère. Voulez vous bien rentrer, nous enjoignit-il quelques minutes à peine plus tard. le malaise venait d'une chute de tension et Irshad Manji était à nouveau là pour discuter du sujet qui lui tient le plus à coeur, la réforme de l'Islam.

L'écrivaine canadienne, d'origine indo-ougandaise, était de passage en France pour convaincre ses auditeurs de la nécessité d'aller vers un islam réformé, invitée par le ministère des Affaires étrangères français, et reçue donc par l'ambassadeur pour les droits de l'homme (la France est le seul pays de la Francophonie à n'avoir pas changé sa formulation pour droits humains…). Ce matin là, le public, composé de représentantes d'associations de défense des femmes, d'élus, et de quelques journalistes, était acquis d'avance.

Née en Ouganda, de parents indiens, elle dut quitter brusquement son pays de naissance, encore enfant (elle avait 4 ans), pour le Canada accueillant aux réfugiés politiques. Idi Amin Dada, le dictateur ougandais d'alors, avait décidé d'exiler tous les Ougandais d’origine sud-asiatique. La famille s'installa à Vancouver et comme elle le dit avec une pointe d'humour : "Je suis alors allée dans deux écoles, l'une publique, l'autre religieuse pour l'islam, d'où j'ai été expulsée à 14 ans parce que je posais trop de questions. Je demandais par exemple à mes professeurs pourquoi je ne pouvais pas avoir d'amis juifs ou chrétiens ? Jusqu'à présent je n'ai toujours pas reçu de réponse convenable."

Pour Irshad Manji “aucun être humain ne peut être Dieu à la place de Dieu“
Féministes contre féministes

Avec une certaine emphase, Irshad Manji prévient d'emblée que "la liberté est pour moi un trésor, tout comme ma foi en Dieu et en l'humanité." Cette "liberté", écrit-elle dans son deuxième livre "Allah, liberté et amour. Le courage de réconcilier foi et liberté" (publié en français en 2012, par Grasset) "nous a été remise avec nos imperméables à Vancouver".

Confusion des genres

C'est lorsqu'elle s'est émancipée de cette école coranique qu'elle jugeait trop rigide, que l'écolière, qu'elle était encore, a commencé à se tourner vers l'ijtihad, tradition critique de l'Islam. Mais c'est après le 11 septembre 2001 qu'elle s'affirme - elle parle de "chemin de courage moral" -, comme porte drapeau d'une attaque virulente contre l'islamisme, dans lequel elle range pêle-mêle tout et son contraire, jusqu'à porter le fer contre la cause palestinienne.

Proche de Salman Rushdie, publiée par de nombreux médias d'Amérique du Nord, elle attaque dans son autobiographie The Trouble With Islam (traduite un peu bizarrement en français par Musulmane mais libre) un islam du désert porté par les Arabes. Mais pas seulement. En novembre 2004, dans une tribune au vitriol publiée par le New York Times, elle dénonçait aussi les courants européens musulmans modernistes. Ce qui lui vaut des critiques très argumentées et virulentes par d'autres exégètes du Coran. Elle rejoint ainsi ce courant féministe occidental qui à travers la défense des droits des femmes en vient à rejoindre les rangs des islamophobes et des racistes, en une sorte de confusion arabes/islam.

Malgré les manifestations ferventes et bruyantes de sa foi, mais à l'opposé des féministes islamistes, il n'est pas certain, en raison de ses outrances, que son message - "Dieu ne peut pas changer l'état du peuple, ce sont les individus qui le composent qui doivent changer" - soit bien compris…

“L'instrumentalisation du féminisme à des fins racistes“, le pamphlet accusatoire des Indigènes de la république


Les auteur de Les féministes blanches et l'Empire, pamphlet de 110 pages publié par la Fabrique à la fin de l'année 2012, affichent une conviction : le féminisme occidental, en particulier français, n'échappe pas à l'islamophobie ambiante depuis les attentats contre les Etats-Unis du 11 septembre 2001, comme en témoignent les débats véhéments autour du port du foulard islamique dans l'espace public, ou la méfiance épidermique vis à vis de tout mouvement culturel ou polotique relié au monde musulman. Ils datent ce "racisme féministe" de la loi sur les signes religieux à l'école, qui n'aurait visé que l'islam, et relie cette tendance à l'époque du colonialisme français, quand les "suffragettes vantaient l'oeuvre civilisatrice des femmes blanches". Première accusée de leur démonstration, l'association "Ni putes, ni soumises" aurait contribuer à ne stigmatiser que les hommes noirs ou arabes.

Un récit partiel et partial du dévoilement

Ce néo-colonialisme renvoie ainsi aux suffragettes de l'Empire français qui luttaient contre la polygamie et imposaient des cérémonies du dévoilement obligatoire en Algérie française. Sauf que le récit ainsi publié de ce dévoilement est partiel. S'il est exact qu'en pleine guerre d'Algérie, sous l'impulsion entre autres de Mmes Salan et Massu, épouses de généraux ultra Algérie française, de jeunes femmes furent amenées à se dévoiler en public, comme Monique Améziane à Constantine en échange de la vie de son frère, que l'armée française arracha les voiles des montagnardes au nom de la lutte contre le FLN, et qu'en signe d'indignation de nombreuses Algériennes se revoilèrent, il faut aussi raconter qu'au lendemain de l'indépendance, elles se dévoilèrent lors d'une grande manifestation, cette fois pour protester contre une révolution en train de leur confisquer leurs droits…

Ainsi la colonisation deviendrait la mesure de toute chose, au risque d'une histoire européenne indifférenciée, mettant dans un même sac pays colonisateurs ou pas, et il faudrait alors choisir : lutter contre l'impérialisme et la suprématie blanche ou lutter contre le sexisme, puisque les hommes ou les garçons des cités, mis en cause par exemple par "Ni putes, ni soumises" sont les descendants de peuples colonisés, victimes à leur tour du racisme. De la même façon, il conviendrait de ne pas dénoncer le sexisme en Iran, puisque la révolution des mollahs de 1979 était avant tout anti impérialiste.

Il est vrai que les extrêmes droites européennes instrumentalisent le féminisme à des fins racistes. Ainsi dans un documentaire diffusé en décembre 2013 par TV5MONDE, "Le populisme au féminin", Marine Le Pen, la présidente du Front national français répondait ainsi à la question "êtes vous féministe ?" : "si défendre les femmes opprimées dans les pays musulmans c'est être féministe alors oui je le suis. Mais si c'est ressembler aux hystériques harpies des années 70, alors non certainement pas".

Mais doit-on abandonner, en France même par exemple, en Allemagne ou ailleurs en Europe, la lutte contre les discriminations ou violences sexuelles, comme l'excision, au motif que les extrêmes droites le feraient aussi ?

Les "anti impérialistes" affirment sans cesse que l'histoire du génocide des Juifs par les nazis n'exempte pas les critiques envers Israël. Ils devraient admettre que les violences coloniales des conquérants n'exemptent pas les critiques, ni envers les descendants des colonisés, ni envers les régimes au pouvoir aujourd'hui des anciennes colonies.
Manifestation de suffragettes égyptiennes au Caire, en 1956, pour la défense de leurs droits, certaines avec le portrait de Gamal Abdel Nasser, le dirigeant de l'Egypte depuis 1952 - Library of Congress
Manifestation de suffragettes égyptiennes au Caire, en 1956, pour la défense de leurs droits, certaines avec le portrait de Gamal Abdel Nasser, le dirigeant de l'Egypte depuis 1952 - Library of Congress