Féministes contre féministes : en Russie aussi

Le festival FemFest, qui s'est tenu en mars 2017, a suscité une vague de critiques de la part des féministes dites de gauche qui remettent en cause son esprit trop “pop”.
Le festival FemFest, qui s'est tenu en mars 2017, a suscité une vague de critiques de la part des féministes dites de gauche qui remettent en cause son esprit trop “pop”.
(c) Alexandra Domenech

Le 11 mars 2017, à Moscou, avait lieu le FemFest, le premier festival de grande ampleur, dans l’histoire de la Russie, à être ‘‘dédié au féminisme et à la singularité de chacun”. L’événement a ravivé des tensions au sein de la communauté féministe, très divisée malgré son statut marginal aujourd’hui en Russie…  Etat des lieux du mouvement féministe russe.

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Organisé par des féministes du courant modéré dit libéral (le mieux toléré par les autorités), le FemFest avait une vocation « divertissante et pédagogique afin de faciliter l’accès au féminisme pour ceux qui associent le féminisme au féminisme radical’ », a expliqué sa coordinatrice Irina Izotova sur the-village.ru (média en ligne russe, libéral et citadin) « Et le FemFest a certainement le mérite de faire entrer le féminisme dans la culture : c’est important dans le contexte russe où l’on dit qu’“une femme est féministe jusqu’au jour où elle rencontrera le bon mec” ».

L'écran l'annonce : il s'agit bien d'une réunion autour du féminisme libéral...
L'écran l'annonce : il s'agit bien d'une réunion autour du féminisme libéral...
(c) Alexandra Domenech

Mais nombre de militantes dites de gauche ont boycotté l’événement. Elles reprochent aux organisateurs de dépolitiser et de “glamouriser” le combat pour les femmes : interdiction d’exprimer des revendications politiques au festival, rhétorique positive de l’“empowerment” (autonomisation) et évitement des sujets qui dérangent, tels que la réalité des violences faites aux femmes, les menaces sur l’IVG, la prostitution ...

Etre une femme aujourd’hui est une raison d’être discriminée, mais il y a tant d’autres facteurs aggravants
Daria Serenko, La Manifestation silencieuse

Daria Serenko de la Manifestation silencieuse, adepte du courant intersectionnel (qui prend en compte la multiplicité des discriminations, et pas seulement la différence de sexe, vécues par de nombreuses femmes) critique l’esprit élitiste du festival : « Aux toilettes du festival, parmi les jeunes femmes qui se refaisaient une beauté, j’ai croisé une femme de ménage d’origine non slave, qui nettoyait après nous. Cet écart est terrible ». Tatiana Nikonova, du blog très populaire sur la sexualité Sam Jones's Diary, féministe intersectionnelle elle aussi, explique : « Être une femme aujourd’hui est une raison d’être discriminée, mais il y a tant d’autres facteurs aggravants : les femmes homosexuelles, non blanches ou sans abri sont confrontées à un cumul d’oppressions ».

Tatiana Nikonova milite sur le web à travers son blog Sam Jones's Diary qui parle de la sexualité féminine. Elle reçoit beaucoup de commentaires dénigrants de la part des hommes et parfois des femmes. “Dans l’esprit des gens, une féministe est une femme malheureuse et aigrie… ”

Pour Tatiana Bolotina, la fondatrice du groupe activiste radical Femband (séparatiste, anarchiste et écologiste), le FemFest trahit sa vision du féminisme rien que par l’intervention de plusieurs hommes dans le cadre du festival.  “Les hommes exploitent les femmes, ils sont socialisés différemment d’elles. Les femmes sont opprimées, surtout psychologiquement, c’est particulièrement vrai en Russie. Elles ont le droit de vivre séparément des hommes”. En avril 2016, la Femband a saboté la présentation des livres sexistes de Vis Vitalis (figure du hip-hop russe auteur notamment de “La Femme. Prends-la et utilise-la”). Aujourd’hui, la Femband a un projet de village féministe à la campagne.

Tatiana Bolotina, la fondatrice du groupe radical Femband, milite pour le retrait des femmes de la société patriarcale : <em>“Les opprimées ont le droit de se séparer des oppresseurs ” </em>est-il écrit sur sa pancarte<em>.</em><br />
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Tatiana Bolotina, la fondatrice du groupe radical Femband, milite pour le retrait des femmes de la société patriarcale : “Les opprimées ont le droit de se séparer des oppresseurs ” est-il écrit sur sa pancarte.

 
(c) Alexandra Domenech

Le combat des femmes, invisible dans la société russe

Malgré des dissensions, les adeptes des différents courants sont d’accord sur la nécessité d’une collaboration, au moins sur certains sujets consensuels. « Vous savez ce qui a permis aux Américaines de gagner leur cause ? Le fait de s’unir ! », s’exclame Tatiana Nikonova de Sam Jones’s Diary.

C’est difficile pour un mouvement féministe puissant de se former en Russie
Tatiana Bolotina, FemBand

Kira, de l’association féministe ONA (она - "Elle", l’une des organisations féministes les plus importantes avec ses 150 membres) raconte : « En 2013, il y a eu la proposition de créer le parti féministe. Au total, il fallait rassembler 500 signatures dans différentes régions, un seuil qui n’a pas pu être atteint » . Tatiana Bolotina, de FemBand, commente : « Si les femmes russes s’engagent dans la politique, elles le font aux côtés des hommes. C’est difficile pour un mouvement féministe puissant de se former en Russie ».

Parmi les mouvements contestataires, le féminisme semble le plus marginalisé. « Je viens de l’activisme de l’opposition au régime, qui bénéficie de beaucoup plus de soutien de la part des médias indépendants, des sponsors, que le féminisme. Même les LGBT reçoivent des fonds », raconte Tatiana Bolotina.

Les militantes Sacha et Kira dans un “ciné-club féministe” organisé par l’association ONA (“Elle” en russe), qui survit grâce aux dons des particuliers.
Les militantes Sacha et Kira dans un “ciné-club féministe” organisé par l’association ONA (“Elle” en russe), qui survit grâce aux dons des particuliers.
(c) Alexandra Domenech


En effet, la situation des militantes féministes est particulièrement défavorable aujourd’hui : elles font l’objet des répressions, mais ne connaissent pas le soutien médiatique ou public dont bénéficient d’autres mouvements.

Deux exemples récents ont été passés sous silence. La manifestation du 12 février 2017 (majoritairement féministe), en réaction à la décriminalisation des violences domestiques, a été cantonnée par la municipalité dans un endroit bien éloigné du regard des passants (et des journalistes).

Moscou, le 12 février 2017, rassemblement contre la loi décriminalisant les violences domestiques : “<em>Si les excuses pouvaient suffire, on n’aurait pas besoin de la police </em>”, affiche cette participante. Les manifestantes ont été contraintes par les autorités de se rassembler dans un parc éloigné du centre de Moscou.
Moscou, le 12 février 2017, rassemblement contre la loi décriminalisant les violences domestiques : “Si les excuses pouvaient suffire, on n’aurait pas besoin de la police ”, affiche cette participante. Les manifestantes ont été contraintes par les autorités de se rassembler dans un parc éloigné du centre de Moscou.
(c) Alexandra Domenech

Autre exemple : le 8 mars 2017, journée internationale des droits des femmes, pourtant toujours jour férié en Russie, quand des activistes ont accroché au mur du Kremlin une banderole “Des hommes au pouvoir depuis 200 ans. Ça suffit !”, les militantes, mais aussi deux journalistes indépendantes et une photographe ont été immédiatement arrêtées…

Les féministes russes s'activent sur les réseaux sociaux

Mais malgré l’impopularité de la cause féministe, de plus en plus de jeunes femmes de 15-30 ans la rejoignent via les réseaux sociaux : aujourd’hui la résistance s’organise surtout sur le web. Certaines deviennent aussi des activistes “de rue” autonomes, comme l’artiste Daria Apakhonchich et son collectif “Rodina” (“Terre natale” en russe) : la “terre natale” est au centre de ses performances par opposition à la notion de “patrie”, que se sont appropriée les hommes au pouvoir dans le système patriarcal.

Les actions artistiques “éco-féministes” de Daria Apakhonchich de Saint-Pétersbourg explorent la complexité et les ambivalences de la notion de “terre natale : “elle est maternelle et généreuse, mais aussi violente et affamée”.

Daria Apakhonchich  éco-féministe russe de Saint-Petresbbourg
Daria Apakhonchich  éco-féministe russe de Saint-Petresbbourg
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Une histoire oubliée ?

En 2010, à l'occasion du 40ème anniversaire du MLF, mouvement (international) de libération des femmes, la politologue féministe russe et féministe Svetlana Aïvasova, traductrice du Deuxième sexe" de Simone de Beauvoir, confiait déjà son pessimisme à Terriennes : "la question de la représentation politique des femmes est passée au second plan. Pourtant, en Russie, les femmes avaient été combattives dans ce domaine. Dans les années 1990, des listes composées uniquement de femmes avaient été présentées aux élections législatives."

Pourtant la révolution d'octobre, en 1917, avait commencé sous des auspices féministes, inspirés par les mouvements révolutionnaires russes du 19ème siècle. Lénine entretenait une correspondance nourrie de ces principes avec Ines Armand et Alexandra Kollontaï, qui mettaient toutes deux la condition des femmes au coeur du renversement de l'absolutisme en Russie. Kollontaï nommée commissaire du peuple (c'est à dire ministre) chargé des droits des femmes, de la famille et de la santé, fit de l'Union soviétique le premier pays à adopter le droit à l'avortement et les quotas de femmes dans les assemblées électives. Avant qu'en à peine dix ans, toutes ces lois ne soient vidées de leur sens.