Terriennes

Femmes amazighes du Maroc: le travail et la vie en osmose avec la nature

L'une des rencontres dans la région de Ouarzazate, Boutaghar, Amejgag, et Amassin où Christine Léger-Dumont a cotôyé les femmes amazighes.
L'une des rencontres dans la région de Ouarzazate, Boutaghar, Amejgag, et Amassin où Christine Léger-Dumont a cotôyé les femmes amazighes.
(c) Christine Dumont-Léger

« Les femmes amazighes, Chants et gestes de travail des femmes » raconte le ciment des Marocaines du Haut-Atlas à leur travail. A l’occasion du salon du livre de Paris 2017, avec le Maroc en invité d'honneur, Christine Dumont-Léger revient sur la genèse du livre, et sur son histoire singulière avec ces Berbères. Rencontre

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« Je vous invite à sillonner ensemble sur le chemin des femmes, au cœur de l’Atlas marocain… » Christine Dumont-Léger, 50 ans, les yeux rieurs, partage sa rencontre avec des femmes marocaines autour d’un livre intitulé : « Les femmes amazighes. Chants et gestes de travail des femmes de l’Atlas marocain, à la source du féminin. » S’y trouvent réunis textes, illustrations et photographies, parfois accompagnées de poèmes amazighs. Un CD de chants, vient enrichir l’œuvre.

La région montagneuse abrite les premiers habitants du Maghreb, plus connus sous le nom de Berbères. Cette dénomination gréco-romaine signifie « barbare ». Le peuple autochtone lui préfère l’appellation Amazigh(e) : « homme/ femme libre »

Les Femmes amazighes, détentrice d’un patrimoine culturel vieux de 5000 ans, accueillent Christine Dumont-Léger dans leurs villages de la région de Ouarzazate, Boutaghar, Amejgag, et Amassin, en 2011 sur sa demande. Dans le premier hameau, l’auteure tisse, entre autres une relation particulière avec Lalla Sofya Aït Moulay et Hra Ozmane Aït Mordan.
 
189 pages, Editions La Croisée Des Chemins, Maroc, 48 €<br />
 
189 pages, Editions La Croisée Des Chemins, Maroc, 48 €
 

Hra Ozmane Aït Mordan amazighe, nomade

Hra Ozmane Aït Mordan, 65 ans, porte fièrement les traces du temps sur son visage. Elle confie à Christine Dumont-Léger son amour de la montagne datant de sa prime jeunesse, bien avant son mariage : « Un Amazigh, nomade, a demandé la main de Hra lors d’une cérémonie de mariage. La jeune fille a accepté afin de concrétiser son rêve de montagne. »

Aujourd’hui, son mari n’est plus. « Devenu “ fou “ de solitude et de désespoir. Il partait des jours et des lunes avec le troupeau. Toujours plus loin, encore, pour trouver à paître.» À Sa mort, la sédentaire devenue nomade retourne parmi les siens, dans le village en contrebas. Son fils, qu’elle élève seule, l’accompagne.

Avec pudeur et respect, Christine Dumont-Léger témoigne de l’existence, en diapason avec la nature, choisie par Hra Ozmane Aït Mordan, dans les montagnes roses du Haut-Atlas. « Un jour que nous cheminions ensemble, Hra s’est précipitée sur un tas de charbon, sous une voûte de roche. Elle a accompli des gestes, concis, précis, rapides : soufflé dans ses mains, mis des brindilles. Le bois visiblement éteint s’est rallumé. Elle détient l’intelligence de l’humain reliée directement à la nature. » Cet attachement à la terre marque le point de départ de ce livre.  

Sœurs de Terre et de chants

En 2009, Christine Dumont-Léger met sa carrière de chorégraphe entre parenthèses, retourne dans le monde rural de sa naissance, aux alentours de La Rochelle. « Le lien avec mon parcours de chorégraphe s’est coupé. J’ai ressenti une perte de sens » explique l’auteure.

Mère d’une petite fille de trois ans, elle cultive elle-même sa terre au milieu des marais sauvages. « J’aimais jardiner, être en contact direct avec les éléments. Une fois, peu avant l’aube, à l’instant de bascule entre la nuit et le jour, pendant mon travail un chant monodique a jailli de mon corps. » Une question la taraude : « qui chante de cette manière dans le monde ? »

Christine Dumont Léger auteure, photographe à la rencontre des femmes amazighes<br />
 
Christine Dumont Léger auteure, photographe à la rencontre des femmes amazighes
 
(c) Bintou Diarra

Christine Dumont-Léger part à la recherche de ces « femmes de tous les jours » qui chantent, et travaillent à l’unisson. « J’étais en quête de témoignages de femmes de la campagne, pratiquant ce genre de chant. Je ne savais pas que j’allais écrire ce livre. J’ai suivi mon chemin.  Ce besoin vital m’a guidé vers les Amazighes. Je voulais trouver des sœurs de terre ».

Une symphonie vibrante de chants de femmes à l'ouvrage dans le vent
Christine Dumont-Léger

Une amie documentaliste au Centre National de Recherche Scientifique (CNRS) joue un rôle prépondérant dans cette rencontre avec les femmes amazighes. « Un jour elle m’a déposé des documents sur l’Atlas marocain avec des chants : elle m’a fourni la bonne pièce du puzzle. Cela a été comme un tremblement de terre intérieur. Je me suis dit que c’était là que je devais aller. »  En 2011, « son épopée » dans le grand Ouarzazate commence.  

En terre amazighe, Christine Dumont-Léger découvre « une symphonie vibrante de chants de femmes à l’ouvrage, dans le vent, dans le bruissement du feuillage, dans le ruissellement de la rivière… »

Elle se considère modestement comme simple « porte-parole des femmes qui résonnent avec l’être qu’elle est », en immortalisant les instants vécus dans cet ouvrage.

Les photographies du livre décrivent la vie des Amazighes dans leur quotidien. Comme ce gros plan de Lalla Sofya Aït Moulay, déjà grand-mère, foulard rose jusqu’aux sourcils, oreilles découvertes. Des plantes lui cachent une partie du visage. Elle fauche au bord de la rivière, de l’herbe pour les brebis. Plus loin dans l’ouvrage, des clichés de Lalla Sofya Aït Moulay afférée à la préparation du petit déjeuner. Sur un autre cliché, assise à même le sol, elle élague des bambous pour réparer le toit écroulé d’une voisine pendant la nuit. Tous ces gestes participent également à la culture amazighe.

Le tissage constitue l'un des aspects importants du travail des femmes amazighes.
Le tissage constitue l'un des aspects importants du travail des femmes amazighes.
(c) Christine Dumont-Léger

La renaissance du Tifinagh

Une culture qui « reste principalement orale », estime Christine : « A Boutaghrar, Hra Aït Lkhassh me dit :  Toi, tu sais écrire. Je lui réponds : Toi, tu sais tisser.  Alors, pour cette femme, et pour les autres, j’écris. Je les raconte pour continuer de vibrer avec elles. » Les textes du livre apparaissent en trois langues grâce à l’Institut Royal de la Culture Amazighe Marocaine (l’IRCAM) : français, anglais et néo tifinagh, une version récente de transcription du tamazight, la langue des Amazighs. Ce n’est qu’en 2011, que le tamazight est reconnu, au Maroc, en tant que langue officielle aux côtés de l’arabe.

Le tifinagh, alphabet de la langue tamazight, est tombé dans l’oubli jusque dans les années 1960. Depuis peu, une version moderne s’enseigne dans certaines villes. L’Agence Nationale de Lutte Contre l’Analphabétisme (ANLCA) indique dans son rapport de 2015 que plus d’un tiers de la population du royaume est analphabète. Une réalité dans ces régions reculées du Maroc.

De nombreuses femmes amazighes, à l’image de Hra Ozmane Aït Mordan et Lalla Sofya Aït Moulay, ne savent, ni lire, ni écrire l’arabe marocain. Elles ne maitrisent pas non plus l’alphabet amazigh. Pourtant, dans le passé, les femmes amazighes ont su développer plusieurs moyens de communication.

Garder le lien avec les siens et sa culture

Des signes codés, tissés en secrets dans leurs tapisseries, racontaient leurs intimités. A l’époque, les jeunes filles fraîchement mariées, éloignées de leur village d’origine, relataient leur vie intime sur des tissages. Les bergers rapportaient alors les ouvrages à leurs mères. Elles les dépliaient et les déchiffraient comme autant de pages d’écritures.

Christine Dumont-Léger ne légende pas ces symboles amazighs disséminés à différents endroits du livre. À l’inverse, un texte explicatif accompagne les illustrations qui représentent les signes, comme la récolte ou les animaux : « Le bestiaire ».

Comme une aventure de la mémoire des sens
Christine Dumont-Léger

Les femmes Amazighes ont réussi à préserver leur patrimoine culturel. Elles se sont racontées à travers leur artisanat : poterie, tissage, chants, et décoration murales... Une culture qui découle d’une vie en osmose avec la nature et de ses cycles. Dumont-Léger offre à travers son livre, le ressenti de cette rencontre avec les femmes amazighes : « comme une aventure de la mémoire des sens. »

Elle envisage à présent de recueillir directement leur parole dans un film documentaire.