Terriennes

Mixité, solidarité, Méditerranée : à Mulhouse, les femmes cuisinent le vivre-ensemble

Jeannine, Cennet et Sabrina, trois concurrentes, trois origines, pour ce concours "épicé" organisé par Epices
Jeannine, Cennet et Sabrina, trois concurrentes, trois origines, pour ce concours "épicé" organisé par Epices
Bénédicte Weiss

« Épices », une association alsacienne du Nord-Est de la France, organisait le 14 janvier 2016 un concours de cuisine pour mélanger cuillers en bois,  recettes de différents pays, mais aussi les participants. Parmi eux, une majorité de femmes, aux situations sociales et professionnelles multiples.

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« Vous aimez les marrons glacés ? » Myriam, lunettes et sourire jusqu'aux oreilles, nous tend l'une de ces petites friandises sucrées. Cette « commis de cuisine » comme elle se présente, est debout, entourée de saladiers et d'une quinzaine d'autres personnes qui découpent, touillent et mélangent des ingrédients méditerranéens : aubergines, olives, feta ou encore tomates.

Nous ne sommes pas dans les cuisines d'un grand chef, mais dans les locaux d'une association, Épices (pour Espaces de projets d’insertion cuisine et santé). Depuis 2009, cette structure mulhousienne (ville sur le Rhin en Alsace) travaille à la création et à la consolidation du lien social autour de la cuisine.

Provoquer la mixité

Son principe : mélanger les publics pour « provoquer la mixité », tant dans ses murs qu'en nomadisme, dans des collèges par exemple. C'est Isabelle Haeberlin qui en a eu l'idée : « J'ai rencontré Carlo Petrini, le président de Slow-Food (mouvement pour de nourrir avec lenteur, contraire au fast-food, ndlr) international il y a quelques années. Il était étonné qu'une femme de chef – car mon mari l'est – soit engagée dans les quartiers défavorisés. Cela a été le déclic pour faire de la cuisine. »

Elle travaillait alors comme enseignante et directrice d'école, et menait des actions en direction des familles, dans le domaine culturel : « Quand vous renforcez le cadre parental, vous renforcez également l'enfant », explique-t-elle. Actuellement détachée de l'Éducation nationale, elle souligne s'attacher avant tout au lien social : « Slow-Food se fonde sur le bon, le propre et le juste. Mais pour des gens en difficulté, qui ont des problèmes d'argent, ce n'est pas la priorité. Alors qu'ils vivent déjà avec peu, on ne peut pas leur demander d'ôter encore davantage... » En tout, Épices accueille un millier de personnes par an.

 

Coup de feu en cuisine avec Cennet et Jeannine
Coup de feu en cuisine avec Cennet et Jeannine
Bénédicte Weiss

Plat et dessert méditerranéens


En ce matin de janvier 2016 – le jeudi 14 – une petite quinzaine de personnes en tout, dont une majorité de femmes, s'affairent à un concours de cuisine. L'objectif : réaliser en groupe un plat et un dessert sur le thème de la Méditerranée, pour environ six convives. Temps imparti : trois heures.

Pourquoi la Méditerranée ?
Le concours de cuisine a été organisé dans le cadre du festival Les Vagamondes, organisé depuis quatre ans à Mulhouse, et consacré au pourtour méditerranéen. Il réunit notamment des géographes. Ce sont eux qui ont été jury dans ce concours culinaire.

Rapidement, Cennet, Jeannine et Sabrina enfilent leur tablier pour se mettre au travail. Aubergines, oignons, ail, viande hachée, tomates et épices sont nécessaires à la réalisation du « Karniyarik » (aubergines farcies à la turque), plat proposé par la première d'entre elles.

La jeune femme suit en fait une formation de trois mois au sein de l'association, pour se mettre à niveau en cuisine. L'an passé, deux jeunes ont décroché un apprentissage suite à ces cours. « L'objectif est d'aller vers du qualifiant », indique Georgia Welsch-Khedidi, responsable de l'offre de formation à la Région Alsace, à l'origine du dispositif.

Après un CAP, un bac pro, des stages et des emplois dans différents domaines – dont la restauration, comme serveuse – Cennet a choisi de se réorienter en cuisine parce que, dit-elle, elle se « débrouille bien ». Ce matin, c'est la curiosité qui la guide : « Je veux voir comment c'est, un concours, et me rendre compte ce ce que c'est de cuisiner avec des personnes que je connais pas ! » glisse-t-elle.

Une cuisine mixte, aux couleurs de la Méditerranée
Une cuisine mixte, aux couleurs de la Méditerranée
Bénédicte Weiss

Tous les participants ne sont pas en recherche d'emploi pour autant. Emmanuelle par exemple, mulhousienne depuis 40 ans, a eu vent du concours par l'organisation du festival Les Vagamondes (lire encadré). « Je me suis dit, pourquoi pas, ce peut être marrant ! » Mais comme elle ne s'estime « pas du tout bonne » en cuisine, elle a appelé sa copine Nicole, la soixantaine elle aussi, pour qu'elle l'accompagne.

Chacun-e trouve sa place

Au bout de même pas dix minutes, tout l'esprit de Cennet est happé par la réalisation de sa recette. Elle décrit à ses acolytes comment laver, éplucher, faire dégorger, sécher, frire puis farcir les aubergines qu'elle compte préparer. Entre la coupe de deux légumes, Jeannine engage la conversation : « Donc vous habitez Mulhouse... ? » En une demi-journée, elle aura totalement fait connaissance avec la cuisinière en herbe, ainsi qu'avec Sabrina : « Moi je fais du service, je n'ai jamais fait de cuisine ! Je n'ai jamais pris le temps d'apprendre à cuisiner », décrit celle-ci.

Pendant ce temps, les plats des autres équipes se préparent aussi. Leurs odeurs se mélangent tout doucement, tandis que leurs préparateurs échangent sur leurs pratiques et leurs perspectives tout en interrogeant leurs livres de cuisine. D'aucun feuillette un petit carnet bleu aux pages griffonnées de recettes, tandis qu'une cuisinière part en quête de feuilles de gélatine.

« Qui veut des tomates ? », interroge subitement Isabelle Haeberlin, en correspondance téléphonique avec Valentin, parti au marché. « Cennet ! On fait la même chose en Grèce ! On ajoute de la béchamel », lance de son côté Yannis en découvrant le plat d'aubergines alors qu'il enduit des escalopes de poulet avec du thym et de la moutarde.

« Chacun trouve sa place, commente la fondatrice d'Épices. Nous, on initie les choses. Au départ nous comptions faire concourir des binômes, qui sont devenus des équipes de trois ! Si nous étions plus directifs, les personnes présentes ne pourraient pas trouver leur place. » Tous les cuisiniers et cuisinières ont ainsi pu faire part de leur imagination pour créer les plats. Tant et si bien que le jury réunit à midi pour déguster les préparations a eu du mal à les départager. Alors comme à Épices personne ne supplante l'autre, promis, nous tiendrons secret le résultat du concours...

La salade d'oranges, une permanence sur le pourtour méditerranéen
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Bénédicte Weiss