Femmes contre femmes

L'israélienne Golda Meir, l'indienne Indira Gandhi, la britannique Margaret Thatcher, trois femmes puissantes en leur temps qui firent la Une de Time
L'israélienne Golda Meir, l'indienne Indira Gandhi, la britannique Margaret Thatcher, trois femmes puissantes en leur temps qui firent la Une de Time

En quelques jours, aux quatre coins de la terre, trois attaques sournoises de femmes contre des femmes ont fait le tour du monde, révélant que les femmes sont aussi les meilleures ennemies d'elles-mêmes.

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Autrefois, ces piqures de guêpes seraient restées indolores. Par la grâce des réseaux sociaux conjuguée à la vitesse de l'information, ces coups de Trafalgar ont essaimé en quelques heures, provoquant du rire, des grincements de dents, et une crise diplomatique.

Commençons ce petit tour du monde de la perfidie sotte aux Etats-Unis, au lendemain de l'annonce de la candidature d'Hillary Clinton, à la Maison Blanche en 2016. On peut ne pas apprécier la politique étrangère, assez proche des faucons américains, de l'ancienne Secrétaire d'Etat. On peut être un ultra-libéral et rejeter toute nouvelle présidence démocrate. C'est le débat politique, et il peut parfois être rude. Lorsque que Barack Obama s'est lancé dans la course en 2008, il s'est trouvé des racistes pour lancer des attaques ignobles contre le candidat "noir". Mais elles venaient toutes de la frange la plus rétrograde de la population américaine - blanche, sudiste et ultra chrétienne.

Avec les hormones qui sont les nôtres, on ne devrait pas pouvoir être en capacité de commencer une guerre

Depuis que Hillary Clinton profile sa posture de présidente potentielle, des attaques machistes, elle en a connues, comme l'a montré l'affaire de ses mails privés détruits. Jusque là, les adversaires se recrutaient dans les rangs de la presse et des élus proches (des hommes principalement) du "Tea party", la branche très conservatrice du Parti républicain.

"On l'aime ou on la déteste"  dit le Time d'Hillary Clinton et de ses ambitions.
"On l'aime ou on la déteste"  dit le Time d'Hillary Clinton et de ses ambitions.


La dernière frappe à l'encontre de Hillary Clinton a été lancée par Cheryl Rochefort de Rios, illustre inconnue et … femme d'affaires texane (il est vrai que l'adjectif n'inspire déjà pas confiance). Dans un post publié sur sa page Facebook (supprimée depuis) où se succèdent des photos de son chien et des appels à la charité, - elle a écrit : "Si Hillary Clinton est élue, je déménage au Canada. On n'a PAS besoin d'elle, car elle n'est pas la bonne personne pour diriger notre pays. Mais plus important encore : une femme ne devrait pas devenir présidente. Avec les hormones qui sont les nôtres, on ne devrait pas pouvoir être en capacité de commencer une guerre".
On voit bien que cette "wonder woman" n'a pas observé Hillary Clinton en train de suivre l'opération meurtrière contre Ben Laden et ses proches. Parfaitement froide, droite, prête au combat.
Elle semble ne pas savoir non plus qu'existaient, ailleurs dans le monde, de guerrières dames de fer, la britannique Margaret Thatcher, l'israélienne Golda Meir ou encore l'indienne Indira Gandhi.

Mais enfin, cette "personne, parvenue de façon incompréhensible à la Une des journaux, est simplement une mère célibataire qui élève son enfant et prend soin de sa maman" - a rétorqué une amie après le "bad buzz" (en français correct on écrirait 'mauvaise publicité') qui a suivi ce jugement hâtif.  Mais l'entrepreneuse persiste et signe devant les caméras bienveillantes de la très anti démocrate chaîne Fow News.  "L'homme doit être à la tête de la maisonnée et la femme doit en prendre soin. Nous avons des rôles différents à tenir", assène-t-elle une fois encore.

Des citoyens canadiens, peu charitables, nombreux, ont aussitôt claqué leur porte au nez de la candidate texane à l'émigration vers le grand Nord, comme cette internaute très fâchée : "Le Canada n'en veut pas. On pourrait peut-être l'envoyer en Afghanistan." Avant de supprimer ce tweet quelque peu ravageur pour le remplacer par un autre plus "light" (étonnant dans cette affaire de voir comment les mots sont effacés à peine écrits...).

Les bonnes philippines deviennent une ressource sexuelle pour les expatriés de Hong Kong

Du Sud des Etats-Unis, partons maintenant vers l'Ouest, au delà du Pacifique, pour atterrir à Hong Kong. On y a entendu ces derniers jours, une honorable députée tenir des propos infamants à l'égard des domestiques Philippines, particulièrement mal traitées dans cette ancienne possession britannique redevenue chinoise. Regina Ip, proche conseillère du chef du gouvernement Leung Chun-ying et présentée comme possible future patronne de l'exécutif de l'ancienne colonie, a accusé, ni plus ni moins, les petites "bonnes", ces damnées de la terre maltraitées, réduites en quasi esclavage, de briser les ménages .

Sur son site officiel, Regina Ip affiche fièrement ses rencontres avec les journalistes du quotidien hongkongais de référence Ming Pao...
Sur son site officiel, Regina Ip affiche fièrement ses rencontres avec les journalistes du quotidien hongkongais de référence Ming Pao...
http://www.reginaip.hk/en


Dans les colonnes du journal Ming Pao, elle affirme :
"J'ai eu des plaintes de femmes d'expatriés (...) disant que leur bonne philippine avait séduit leur mari. Des familles ont été détruites en raison des relations entre les domestiques et leur employeur. Plutôt que de faire état des problèmes de comportement de certains employeurs hongkongais, ne devrait-on pas plutôt se pencher sur le problème des bonnes philippines qui deviennent une ressource sexuelle pour les expatriés de Hong Kong ?".

Les réactions ne se sont pas fait attendre contre Regina Ip, coups de colère adressés au président philippin Noynoy Aquino pour qu'il réagisse par les voies diplomatiques et fermes (ce que le consulat philippin de Hong Kong a fait).

"S'il vous plaît Noynoy Aquino, saisissez votre chance : dites à Regina Ip qu'elle heurte les sentiments de tous les Philippins. Rien de plus."

"Je me suis bornée à évoquer certains faits", a-t-elle répondu. "Le but de l'article était de faire part des mes préoccupations quant à la possibilité que des domestiques étrangères soient exploitées (...). Je ne montrais personne du doigt".

Etre sifflée dans la rue est plutôt sympa !

Encore un long virage vers l'Ouest, et nous voici parvenus dans notre douce France, où nous attend une autre femme de tête, la patronne médiatique Sophie de Menthon. Mais quelle mouche a donc aiguillonné l'ex postulante au poste de patronne des patrons qui briguait la présidence du MEDEF (organisation patronale française), pour qu'elle balaye ainsi d'un revers de tweet le dernier rapport du Haut conseil à l'égalité entre les Femmes et les Hommes, destiné à lutter contre le harcèlement sexuel dans les transports publics ?

Peut-être Madame de Menthon ne prend-elle pas le bus ou le métro, et n'a-t-elle jamais expérimenté l'une de ces situations dont on sort nauséeuse, sale et parfois, malheureusement, honteuse ?

Elle a toutefois jugé utile de se justifier, sans se démentir, après coup, dans une WebTribune : "Oui, nous l'avons toutes vécu (le harcèlement de rue, ndlr), avec plus ou moins d'intensité et de violence. Mais parce que ces situations ne sont ni identiques, ni équivalentes, il m'a paru utile de relativiser ces menaces bien réelles ne serait-ce justement que pour protéger, punir et distinguer ce qui relève du harcèlement de ce qui constitue le quotidien des rapports hommes-femmes aujourd'hui et depuis des siècles au pays de l'amour courtois. Déclarer une guerre des sexes sans nuance me semble dangereux et improductif, or la lutte des classes devient la lutte des sexes. Faut-il inclure la "drague" même pénible dans ce qui peut être assimilé à une forme de délinquance et d'agression caractérisée ?"

Trop tard et trop peu : l'humoriste Sophie Aram s'en donnait à coeur joie le 20 avril sur France Inter, en inversant les rôles dans le studio à l'heure de sa chronique, draguant outrageusement les hommes présents,  ce qui ne pouvait manquer de leur être "plutôt sympa !" : "Il est à toi ce joli petit cul” - adressé à Bruno Duvic) ; ou  à Thomas Legrand : "C’est pas un nom, c’est une promesse !". Concluant devant ces messieurs fort gênés : "Pour tout vous dire, à part Sophie de Menthon et quelques gourdasses se complaisant dans leur rôle de teckel manucuré, la plupart des femmes n’osent même plus croiser le regard d’un mec dans un train de peur qu’il déduise qu’il s’agisse d’une invitation non révocable à se faire attraper dans les toilettes".

En 1991, la journaliste Susan Faludi recevait le prix Pulitzer pour "Backlash: The Undeclared War Against American Women", cette "réaction violente, guerre non déclarée contre les femmes" parce qu'elles auraient obtenu "trop" de droits, offensive menée aussi bien par les hommes que les femmes. Et si 25 ans plus tard, nous vivions un nouveau "backlash" ?