Femmes de djihadistes ou djihadistes femmes ? Un rôle ambigu

Récolte de la zakât (aumône légale, un des piliers de l'islam) dans la province de Fallujah. Capture d'écran, Manifeste des femmes de l'organisation Etat Islamique.

Elles ont pour maris des combattants du groupe Etat islamique, ou des djihadistes prêts à commettre des attentats en Europe. Ces musulmanes soutiennent leurs époux, participent à la diffusion de leur idéologie, et parfois prennent les armes. Un rapport britannique nourri des publications internet de ces jeunes femmes illustre le danger potentiel qu’elles représentent. Comme en France, ces épouses ne sont pas que des victimes enrôlées de force.

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Elles seraient près de 550 femmes à s’être rendues en Irak et en Syrie auprès de l’organisation Etat islamique. Des femmes occidentales, qui une fois arrivée, deviennent les épouses de djihadistes.

Un récent rapport de l’Institute for Strategic Dialogue, « Becoming Mulan ? Female Western Migrants to ISIS », dévoile le quotidien de ces jeunes femmes, décrites comme migrantes et non comme djihadistes. Cette étude, s’est concentrée sur les publications sur les réseaux sociaux de ces « muhajirat » (immigrées) qui ne combattent pas et sont souvent cantonnées à un rôle de femme au foyer. Mais si celles-ci font « seulement » l’apologie de la violence de leur mari et de la propagande sur internet, leur implication dans des actions terroristes pourrait devenir plus concrète, s’inquiètent les auteurs du rapport. 

Conçues par Allah pour être des épouses et des mères exemplaires

Lorsque les femmes arrivent dans les territoires contrôlés par le groupe EI, les célibataires séjournent dans des auberges féminines où elles sont logées et nourries gratuitement. Les autres, ont une maison à disposition avec leur mari, où elles passeront la majeure partie de leur temps à cuisiner, nettoyer et s’occuper des enfants. Leur rôle principal est en effet domestique. Umm Ubaydah, l'une des femmes citées dans le rapport, écrit sur les réseaux sociaux, que la meilleure chose pour les femmes est d’être de bonnes épouses et mères. 

«Allah a conçu les hommes pour supporter le jihad avec force, comme il a conçu les femmes pour porter les enfants. La meilleure chose qu’un homme peut faire est le jihad, et la meilleure chose pour une femme est d’être une mère exemplaire qui élève ses enfants dans le droit chemin », écrit–elle. Les jeunes femmes postent également sur Twitter, les photos des repas préparés pour leur mari avec les hashtags #simplepleasures in#ISIS  (#plaisirssimples #EtatIslamique). 

Un document, révélé par le Monde récemment, va dans le même sens. Intitulé Femmes de l’Etat islamique : manifeste et étude de cas, il est une sorte de « guide » de la bonne épouse du jihad. Publié par la brigade Al-Khansaa (du nom d'une poétesse de l'époque du prophète Mahomet, surnommée la mère des martyrs après avoir encouragé ses quatre fils à combattre jusqu'à la mort), composée d’une cinquantaine de femmes chargées de patrouiller dans les rues de Raqa en Syrie, il indique que les filles peuvent se marier à 9 ans mais idéalement à 16 ou 17 ans, qu’il n’est pas autorisé qu’elles aient un métier et qu’elles doivent apprendre à coudre et à faire la cuisine.« Le modèle adopté par les infidèles en Occident a échoué à la minute où les femmes ont été ‘libérées’ de leur cellule dans la maison », peut-on lire dans le manifeste.

Photo du rapport Femmes de l’Etat islamique : manifeste et étude de cas.

En France, Hayat Boumeddiene et Izzana Kouachi, épouses des jihadistes Amedy Coulibaly et Chérif Kouachi étaient également cantonnées au même rôle. « Je ne sors que pour faire les courses », confiait Hayat Boumeddienne aux policiers, et qui ne travaillait pas, n’allait pas à la mosquée pour pratiquer chez elle. Même si certains clichés la montre en train de s'exercer au tir.

Des recruteuses déterminées et en colère 

Mais ces épouses ne sont pas que de simples femmes soumises. Le rapport montre aussi des femmes prêtes à surmonter les obstacles pour arriver en Syrie, prêtes à tout pour la création d’un Etat Islamique. Une des raisons qui les pousse à partir est en effet d’établir un califat régi par la charia. Elles ont développé une vision utopique de l’islam, d’un état pur où elles pourront vivre de « façon respectable ». Un but qui les pousse à quitter leur famille, à entreprendre un long voyage et à rester plusieurs jours parfois en prison à la frontière avec la Syrie. Interrogées, chassées, ces musulmanes sont résolues à essayer plusieurs fois de pénétrer dans les territoires contrôlés par le groupe EI, quitte à enlever leur niqab pour éviter toute suspicion.

Féminisme simpliste ou démarche post féministe ?

Elles pensent également accomplir leur devoir religieux, qui leur permettra d’aller au paradis. En quête de sens à leur vie, ce djihad leur donne l’impression d’être des femmes émancipées. « L'affirmation de soi est une volonté forte chez ces jeunes femmes, que l’on pourrait qualifier de ‘féministes jihadistes’. Certes les termes sont contradictoires car elles ont un statut inférieur aux hommes, mais c'est comme cela qu'elles s'imaginent.  Elles ne sont pas des victimes passives, elles veulent s’affirmer à travers l’idéologie jihadiste. », explique Farhad Khosrokhavar, directeur de recherche à l’EHESS, sociologue, qui suit, depuis toujours, une démarche de chercheur avant celle d'un contempteur.

« Hayat Boumeddiene est partie en Syrie juste avant que son mari Amedy Coulibaly ne commette des attentats en France. Elle a voulu faire aussi son jihad. Même son compagnon mort, elle a choisi sa voie et ne reste pas ‘femme de’ », ajoute le chercheur. 

Comme Hayat Boumeddiene, les jeunes filles en Syrie sont elles aussi souvent confrontées à la perte de leur mari. Si certaines décident alors de retourner dans leur pays d’origine, d’autres relativisent la mort de leur époux, mort en martyr et décident de s’engager encore plus au sein de l’EI.

Car comme leurs hommes, ces femmes sont en colère.  Elles estiment que les musulmans sont opprimés et qu’il faut les venger. Elles expriment sur les réseaux sociaux leur haine des Juifs israéliens, des chiites, de Bachar Al Assad ou encore du monde occidental. L’une d’elles, Umm Layth écrit :

 Je sais que David Cameron et Barack Obama, vous et vos pays seront écrasés sous nos pieds et que vos infidèles seront assassinés, c’est une promesse de Dieu et nous n’en avons aucun doute

Les muhajirat tiennent donc le même discours que leurs hommes et invitent les autres jeunes filles à venir en Syrie et en Irak. Elles leur donnent des conseils pratiques tels que comment surmonter les objections ou obstacles soulevés par la famille, quels vêtements emporter, comment traverser la frontière ou encore à quoi s’attendre à l’arrivée. Pour celles qui échoueraient à venir en Syrie, les recruteuses les invitent à mener des attaques dans leur pays.  Bien plus que supportrices de l’EI, elles contribuent de manière significative à répandre l’idéologie de Daech.

Récemment d'ailleurs, Hayat Boumeddiene aurait donné une interview (non authentifiée jusqu'à présent) au magazine de l'organisation Etat Islamique Dar Al-Islam, dans laquelle elle se réjouit d'avoir gagné "la terre du califat", où elle peut "vivre sur une terre régie par la loi d'Allah". Elle appelle également les musulmans à lire le Coran, sans passer par "la compréhension de l'imam ou bien du savant".

Jihadistes femmes. Twitter.

« Une armée de roses » dont la violence est sous-estimée

Le rapport souligne aussi la violence intérieure de ces femmes, qui soutiennent la barbarie de leurs hommes, qu’elles voient comme les maris idéaux. Une britannique, Umm Hussain tweete une citation menaçante : « Nous savons que nous avons des armées en Irak et une armée ici de lions en colère qui s’abreuvent de sang. Sheykh Abu Muhammad Al Adnani ».

A chaque nouvelle vidéo de l’EI montrant une décapitation, de nombreux tweets célèbrent les jihadistes. « J’ai donc regardé la dernière vidéo de l’EI. Oh mon dieu ! Je les aime ! Charia= Justice ! Dieu merci » tweete une jeune femme suite à la vidéo de la décapitation de Peter Kassig et de huit autres otages syriens.

 Plusieurs décapitations au même moment, Dieu est grand. Cette vidéo est belle

« J’étais heureuse de voir la décapitation de cet infidèle. Je viens de rembobiner cette partie de la vidéo. Dieu est grand ! Je me demande ce a quoi il a pensé avant cette décapitation », réagissent également d’autres femmes. Visiblement insensibles aux actes extrêmement violents de leurs maris, elles les justifient également. « Décapiter est halal (permis par la loi islamique). Tue toi toi-même si tu dis que c’est haram (mal) », estime une muhajirat. 

Sur le sol français, les femmes de terroristes manifestent aussi un soutien notable à leur mari, même si certaines continuent de dire qu’elles n’étaient pas au courant de ce qu’ils préparaient. Hayat Boumeddiene aurait encouragé son conjoint à commettre des crimes.  Un article du Monde révèle que parmi ses livres se trouvait « Les Soldats de lumière », écrit par une veuve d’un jihadiste mort en martyr après avoir assassiné le commandant Massoud, qui se vantait d’être la femme d’un moudjahid et glorifiait les actions de son mari. 

Pour Géraldine Casutt, doctorante en sociologie à l’EHESS, ces femmes sont « une armée de roses entre soutien invisible à l’utopie jihadiste », qui mènent un « jihad intime ». Des épouses que l’on considère souvent à tort, comme de simples victimes. « Toujours victime avant tout (de manipulation, de chantage, d’abus de faiblesse, etc.), il semblerait ainsi difficile de concevoir non seulement que la femme auteure de violence meurtrière dans des contextes hautement politisés et teintés de religieux puisse être capable d’une radicalisation autonome – ou du moins, de suivre un processus de radicalisation semblable à ses homologues masculins – mais aussi et surtout de lui prêter une qualité de « sujet » à part entière, doté d’une conscience politique et morale », écrit la sociologue. 

La menace de potentielles combattantes

Décrites comme des « femmes de jihadistes », elles tendent aussi à devenir des
« jihadistes femmes ». Les combattants du groupe EI interdisent les champs de bataille aux femmes, mais l’étude révèle leur désir de prendre les armes elles aussi, comme le font déjà les Kurdes. Ou les Tchètchènes et autres Caucasiennes. Lors d'actions spectaculaires et très meurtrières, ces "veuves noires
" agissaient en première ligne, y compris contre des civils, à Moscou, à Grozny ou dans d'autres petites républiques d'Asie centrale de l'empire russe.

« Je comprend parfaitement vos désirs et votre très forte envie de participer au combat », répond une femme à celles qui déclarent vouloir faire la guerre.

Mais certaines les en dissuadent pour l’instant, comme Umm Layth qui écrit :
« Vous y gagnerez plus à passer des heures sans dormir en étant une mère qui élève ses enfants pour l ‘amour d’Allah, plutôt que de s’engager dans des opérations afin de mourir en martyr ».

Les femmes se contentent donc le plus souvent d’apporter un soutien logistique ou s’occuper des hommes blessés au combat. Mais certaines semblent s’être engagées plus activement, comme en témoigne la brigade Al-Khansaa exclusivement féminine qui rappelle les femmes à l’ordre. 

D’après le Parquet de Paris, dix femmes sont aussi mises en examen en France pour des actes de terrorisme. Elles auraient participé indirectement en rendant des services, en envoyant de l’argent aux jihadistes ou en faisant passer des messages. 

Hayat Boumeddiene tirant à l'arbalète. Photo découverte par les enquêteurs.

Des interventions qui pourraient aller encore plus loin, selon l’Institute for Strategic Dialogue. Alors que le conflit s’éternise et que les morts se font de plus en plus nombreux, les femmes pourraient remplacer leurs hommes et prendre des armes, ou même frapper dans leur pays d’origine. « Les femmes ne doivent pas s’exposer à la mort selon l'islam mais je pense que si l’on leur donne l’occasion de prendre les armes, elles le feront », estime  Farhad Khosrokhavar. « Il ne faut pas les sous-estimer. Peut-être que le prochain attentat en France ou en Europe sera mené par une femme. On n’en sait rien », confie également Géraldine Casutt à France 24. 

Ces épouses, très actives sur les réseaux sociaux doivent être impérativement surveillées par les services de sécurité, alertent les auteurs du rapport.                      D’autant que certaines publications de femmes de jihadistes confirment ce possible changement de rôle. Umm Ubaydah par exemple, se demande si « le temps n’est pas venu de participer ».