France : femmes et médias, à quand le mariage ?

Trois femmes sur le plateau du Journal Afrique de TV5MONDE. Linda Giguère, présentatrice - Ilhame Taoufiqi, journaliste - Damarys Maa-Marchand, Réseau IFAFE
Trois femmes sur le plateau du Journal Afrique de TV5MONDE. Linda Giguère, présentatrice - Ilhame Taoufiqi, journaliste - Damarys Maa-Marchand, Réseau IFAFE
© TV5MONDE

Le site expertes.eu vient d’être lancé par Radio France, France Télévision et le groupe Egalis. Le but : faire en sorte que plus de femmes soient invitées dans les médias, en tant que spécialistes. Aujourd'hui, seulement 20% d'entre elles sont représentées. Une situation qui évolue à (très) petits pas…

dans
Seulement 20% de femmes sont invitées en tant qu’expertes à la télévision, 17% en radio et à peine 15% en presse écrite, selon ONU femmes. En 2013, le Conseil supérieur de l’audiovisuel constatait la même chose. Les chiffres n’ont donc pas vraiment évoluer depuis plusieurs années. Pour tenter de les faire grossir, un Guide des expertes, version papier, existe depuis trois ans.

Il vient d’être transformé en « expertes.eu », un site internet gratuit et accessible à tous. « C’est un outils indispensable de repérage qui accompagne la démarche des journalistes. A partir de ce site, les journalistes font leur base de données », assure Brigitte Grésy, secrétaire général du Conseil supérieur de l’égalité professionnelle et membre du Haut conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes. Pour Rokhaya Diallo, journaliste, auteure (dont une BD sur les Parisiennes) et membre du collectif Prenons la Une ,« la version électronique (du guide des expertes, ndlr) va de paire avec la manière dont on pratique le journalisme aujourd’hui ». Le souhait de Claire Alet, fondatrice du collectif Prenons la Une qui réunit des femmes journalistes, est que ce site provoque un « effet levier. Cela permettra à ces femmes de s’entraîner, d’acquérir de l’expérience et de devenir des "bonnes clientes" ».


Des inégalités persistantes

En 2011, Brigitte Grésy et Michèle Reiser, membre du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel et Présidente de la Commission de réflexion "Image des femmes dans les médias" publiaient un rapport intitulé Les expertes : bilan d’une année d’autorégulation. Dans celui-ci, elles épinglaient plusieurs émissions et magazines télévisés comme le JT d’Arte, Compléments d’enquête, Zone Interdite ou C dans l’air, une émission quotidienne réunissant quatre experts autour d’un animateurs sur des thèmes d’actualité. Dans la semaine du 19 septembre 2011, une seule femme avait été invitée sur le plateau de C dans l’air pour parler de sujet d’actualités courants. « Cette émission atteint ainsi le taux le plus fort de ce que l’on peut appeler l’invisibilité des expertes », pouvait-on lire dans le rapport.

Après ce constat, Rémi Pflimlin, l’ex président de France Télévisions s’était engagé à atteindre le taux de 30% de femmes invités dans l’émission, au plus tard fin 2014. « On a surveillé, ils sont largement en dessous », assure Claire Alet. Rokhaya Diallo ne voit pas non plus d’évolution concernant ce magazine : « Lorsque je vois des émissions comme C dans l’air, je suis scandalisée. Je suis choquée, en tant que citoyenne, en tant que contribuable, de payer mes redevances pour avoir une émission qui, sur le service public, montre aussi peu de femmes. Et cela s’est radicalisé à partir de janvier (attentat de Charlie Hebdo, ndlr). Toutes les questions évoquées par l’émission étaient relatives au terrorisme, à la sécurité et cela a justifié la visibilité accrue des hommes alors qu’il y a des femmes qui peuvent parfaitement s’exprimer sur le sujet ».

Rokhaya Diallo fait partie de ce noyau de femmes qui participent régulièrement à des débats dans des émissions politiques ou d’actualité. Sa propre expérience lui fait dire qu’elles ne sont pas plus aujourd’hui qu’il y a cinq ou six ans. Elle insiste également sur le fait qu’une fois invitées dans les émissions, les femmes doivent faire face aux propos de leurs homologues masculins. « On se retrouve face à des hommes qui vont avoir des comportements paternalistes, qui vont crier pour couvrir notre voix ou qui vont nous prendre de haut en nous lâchant du "mademoiselle"  pour nous montrer à quel endroit on se trouve dans la hiérarchie du débat », souligne-t-elle.
 

Capture d'écran du plateau de l'émission C dans l'air.
Capture d'écran du plateau de l'émission C dans l'air.

Nous vivons dans une société où le pouvoir et le savoir sont des attributs masculins

Claire Alet, fondatrice du collectif Prenons la Une

Comment expliquer le fait que les femmes ne représentent qu’un tiers des personnes qui apparaissent à la télévision ? « Ce qui bloque, c’est une forme de conservatisme très fort, affirme Brigitte Grésy. On prend toujours les mêmes personnes, dont on est sur. Plus ça va, plus l’information est urgente parce qu’il y a la concurrence des chaînes d’information en continu. Donc on n’a pas le temps de prendre des gens nouveaux ».

Pour de nombreuses observatrices et militantes des droits des femmes, le problème réside sur le fait que la société, elle-même, repose sur des inégalités entre hommes et femmes. « On vit quand même dans un pays machiste », lance Rokhaya Diallo. La plupart des médias restent dirigés par des hommes. Il suffit de regarder les grands patrons de rédaction, d’hebdomadaires et de quotidiens : très peu de femmes ont pu accéder à ces postes ». « Nous vivons dans une société où le pouvoir et le savoir sont des attributs masculins », observe Claire Alet. Et les médias « représentent ce qui existe dans la société », note Lisa Pleintel, chef du Projet "expertes" chez Egalis.

Dans l’édition 2014 des Chiffres-clés de l’inégalité entre les femmes et les hommes, Najat-Vallaud Belkacem, ex-ministre des Droits des femmes, rappelait quelques inégalités persistantes : 24 % d’écart de salaire, 42% d’écart de pensions, 26,9% de femmes députés. Elle écrivait également : « Avoir en tête ces données simples, c’est avoir conscience qu’aucun secteur ne peut être ignoré pour construire une égalité réelle entre les femmes et les hommes ».
 

Autocensure et indisponibilité des femmes

Mais au-delà des inégalités visibles et permanentes, des intellectuels ont montré que les femmes se mettent elles-même des barrières. Dans leur rapport de 2011, Brigitte Grésy et Michèle Reiser parlent du "syndrome de l’usurpation". « Il s’agit là, pour les femmes, d’une réticence à aller sur des terrains majoritairement foulés par les hommes, d’autant que, très exigeantes envers elles-mêmes, elles s’imposent souvent de ne parler que si elles connaissent parfaitement le sujet traité », pouvait-on lire. France télévision parle même « d’autocensure » des femmes. « Les femmes sont élevées avec des doutes sur leur compétences, alors qu’un homme, même s’il n’est pas compétent, va facilement accepter d’intervenir et prendre la parole sur un sujet qu’il ne maîtrise pas », affirme Rokhaya Diallo.

Ajoutée à ce « syndrome », la répartition du temps de travail dans l’espace domestique reste également un frein à la présence des femmes dans les médias, selon le rapport de 2011. « Aujourd’hui encore, 80% des tâches domestiques sont effectuées par les femmes. Celles qui vivent en couple ou qui sont mamans ont moins de temps que leur équivalent masculin. Donc cela rend les choses plus compliquées », souligne Rokhaya Diallo.
 

Capture d'écran du plateau de la Nouvelle édition sur Canal +
Capture d'écran du plateau de la Nouvelle édition sur Canal +

Quelles évolutions ?

Si depuis 2011, aucun chiffre ne fait état de l’évolution de la représentativité des femmes dans les médias, ce que « regrette » Claire Alet, certaines observatrices voient toute de même une légère amélioration. « Les décideurs se mettent à faire des objectifs chiffrés de progression parce que l’absence des femmes est vécue comme une mauvaise image de marque », assure Brigitte Grésy.

Un pas en avant initié par Najat Vallaud-Belkacem avec sa loi du 4 août 2014 sur l’égalité réelle hommes femmes. Après délibération du 4 février 2015, le CSA dispose donc de nouvelles compétences en matière de droits des femmes. Il doit veiller à une juste représentation des femmes et des hommes dans les programmes et contribuer à la lutte contre les préjugés sexistes et les violences faites aux femmes. Chaque année, les chaînes devront également envoyer au CSA une liste des présentateurs, journalistes, experts et intervenants, répartis par sexe. « C’est la première fois dans le monde que l’on grave dans le marbre une loi qui donne à un organe régulateur autant de pouvoir pour défendre l’image des femmes », affirme Sylvie Pierre-Brossolette, membre du CSA et présidente du groupe de travail "Droit des femmes".

Cette année 2015 a également vu la nomination de Delphine Ernotte à la tête du groupe France télévision. Dans son projet stratégique, le nouvelle présidente avait écrit qu’elle souhaitait une « direction resserrée,  paritaire et collégiale (…) » en exigeant « une place centrale aux hommes et aux femmes » et « une mixité réelle, en veillant à ne pas cantonner les femmes aux postes fonctionnels ».

Ces quelques mots traduisent un engagement et Delphine Ernotte suscite un espoir du côté des femmes. « Elle a manifesté une certaine volonté de faire bouger les choses au sein de France tv. Je lui souhaite de réussir et j’ai vraiment foi dans sa volonté de le faire », confie Rokhaya Diallo. Ancienne directrice exécutive de Orange France, elle est connue pour être une excellente manager mais aussi pour son oeuvre en ce qui concerne la parité et la mixité. « On est plutôt optimistes car il semblerait qu’elle soit vigilante sur ces questions », explique Claire Alet. Pour Brigitte Grésy, cette élection est « un très bon signal pour les femmes. Delphine Ernotte aura le souci de promouvoir les talents et donc les femmes ».
 

Si on ne passe pas par la contrainte, rien ne bougera

Rokhaya Diallo, journaliste et auteure

Mais pour aller plus loin dans la parité dans les médias, la plupart des spécialistes sur le sujet plaident pour des « objectifs chiffrés » au niveau des décideurs. « Si on ne se les fixe pas, on retombe vite dans ses vieilles habitudes », regrette Claire Alet. « Il faudrait prendre des mesures coercitives, assure Rokhaya Diallo. A un moment donné, si on ne passe pas par la contrainte, rien ne bougera. Les pouvoirs publics doivent assumer que 50% de la population doit être représentée de manière juste et avoir la parole dans l’espace public. Il faut prendre des mesures et imposer des quotas s’il le faut ».