Terriennes

Femmes et photographie, traces de vie vues par les réalisatrices au Festival du film de Créteil

Affiche de la 39e édition du Festival international de films de femmes
Affiche de la 39e édition du Festival international de films de femmes
© FIFF

Pour sa 39e édition, du 10 au 19 mars 2017, le Festival international de films de femmes de Créteil propose un gros plan sur la photographie - par les femmes, sur les femmes. L’occasion pour Terriennes, partenaire de l’événement, d’échanger avec des femmes cinéastes qui ont donné une place de choix à la photo dans leur film. Rencontres

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Après l’environnement en 2015 et la musique en 2016, le Festival international de films de femmes s’intéresse cette année à la photographie dans les films. « Liberté(s) de voir » est une manière « d’élargir le cinéma à d’autres métiers, autour de l’image, notamment pratiqués par les femmes. Et aussi de s'interroger : Comment la photo peut-elle être la seule trace d’une vie ? », explique Jackie Buet, directrice et cofondatrice du Festival FIFF en 1979.
 

La photographie, une porte vers le cinéma

Dans ces documentaires ou fictions, longs et courts métrages du monde entier, dont certains concourent pour recevoir un prix décerné par le réseau francetv au féminin, la photographie tient une place centrale, utilisée de différentes manières par ces femmes cinéastes, souvent elles-mêmes adeptes des clichés.

« Quoi qu’il arrive, et même si nous sommes inondés par les images, la photo reste », déclare Marie-Eve De Grave, réalisatrice belge du saisissant documentaire « Belle de nuit » dédié à Grisélidis Réal, femme écrivaine, artiste, militante et prostituée suisse.
 
En 2005, elle rencontre in extremis Grisélidis Réal, quelques temps avant sa mort. Happée par la personnalité de sa protagoniste, la cinéaste le sait, elle ne veut pas faire un film sur la prostitution. C’est à la sortie du dernier livre sur Grisélidis Réal, « Les Sphinx » d’Yves Pagès en 2006, qu’elle trouve son angle : un portrait, « si tant est que cela soit possible au cinéma », en traversant ses textes. Auteure de plusieurs livres, Grisélidis Réal a passé une grande partie de sa vie à écrire. « La prostitution l’abîme, elle le dit. L’écriture lui permet de reprendre forme », souligne Marie-Eve De Grave.
 

« C’était une femme débordante d’énergie. Il fallait donc que mon film soit vivant ».
La découverte de photos de l’écrivaine suisse parmi les innombrables archives données par ses enfants à la ville de Berne, feront le bonheur de la réalisatrice. « Ces photos retracent non seulement toute sa vie, mais elles parlent aussi d’elles-mêmes ».

Quoi qu’il arrive, et même si nous sommes inondés par les images, la photo reste
Marie-Eve De Grave, réalisatrice belge

Le film regorge ainsi de magnifiques portraits souvent pris par Marcel Ismand, photographe ami de Grisélidis Réal, que les mains de Marie-Eve De Grave mettent en scène à l’image. « Je suis cinéaste, mais c’est par la photographie que je suis arrivée au cinéma. » Son regret ? Le manque cruel de beaux personnages féminins dans le 7eme art : « Ce qui m’intéressait avec le portrait de Grisélidis, c’est que justement elle est femme jusqu’au bout des ongles, de l’excès à l’extrême intelligence. »

Marie-Eve De Grave, réalisatrice belge du documentaire "Belle de nuit" © Marion Chastain
Marie-Eve De Grave, réalisatrice belge du documentaire "Belle de nuit" © Marion Chastain











 

Créer du lien, témoigner, se souvenir

En 2008, alors qu’Heidi Specogna, cinéaste suisse de « Cahier Africain », devait se rendre à Bangui, capitale de la Centrafrique, pour suivre le travail d’enquêteurs de la Cour pénale internationale (CPI), sujet d'un autre de ses films « Carte blanche », le voyage est annulé au dernier moment. Elle décide malgré tout de faire le déplacement. « C’était la première fois que j’allais dans ce pays et je suis tombée sur l’ONG qui m’a montré ce cahier ».
 
La réalisatrice suisse de "Cahier Africain", Heidi Specogna © Judith Afolter
La réalisatrice suisse de "Cahier Africain", Heidi Specogna © Judith Afolter

Dans ce cahier d’école ordinaire, Heidi Specogna découvre plus de 300 témoignages principalement de femmes et d’enfants du quartier PK-12 – point kilométrique 12 au Nord de Bangui – victimes de violences exercées en 2002 par les mercenaires congolais, alors sous la responsabilité de l’ancien vice-président de la République démocratique du Congo, Jean-Pierre Bemba.

C’est à partir de 2008, au moment de son incarcération à la CPI, que ces femmes rassemblent courageusement leurs témoignages en vu de porter plainte contre lui. « Elles ont arraché les photos de cartes d’identité. Car pour ces femmes, ce cahier représentait beaucoup plus que leurs propres papiers ».

Son travail en amont avec la CPI sur la constitution de preuves, lui permet de comprendre très vite l’importance de ce cahier, fil conducteur du documentaire. « J’ai photographié et filmé chacune des pages. »

Elles ont arraché les photos de cartes d’identité. Car pour ces femmes, ce cahier représentait beaucoup plus que leurs propres papiers
Heidi Specogna, documentariste, Suisse

Il a fallu sept ans à la cinéaste pour réaliser ce film, aussi poétique que bouleversant, au plus près de ces femmes qu’elle suit ensuite dans le chaos de la guerre qui a éclaté dans ce pays en 2013 entre musulmans et chrétiens. Heidi Specogna explique d’ailleurs que c’est par la photo que tout a commencé : « C’était important pour moi d’établir un lien avec ces femmes à travers la photo pour pouvoir partager avec elles ce que je faisais. Elles-mêmes me montraient leurs photos de famille ou de leurs voisins. »
 
En couleur et noir et blanc, ces photographies d’Heidi Specogna viennent ainsi ponctuer le récit du film. Un procédé souvent utilisé par la réalisatrice dans ses documentaires. « C’est une manière pour moi d'arrêter le temps pour se souvenir, de penser à celui qui passe. »
 

J’étais aussi en train de ranger mes photos ! La photo c’est quelque chose qui m’obsède
Dominique Cabrera, cinéaste, France

« On avait vieilli, les enfants avaient grandi, la maison avait changé, le temps avait passé », a pensé la réalisatrice française Dominique Cabrera lorsqu’elle visionne son court-métrage « Ranger les photos » sorti en 2009, après 11 ans d'oubli.

1998, Dominique Cabrera vient d’emménager dans sa nouvelle maison en région parisienne. Après un repas, elle propose à son ami et coréalisateur Laurent Roth qui a apporté sa nouvelle caméra, de faire un film improvisé, sans montage, sur ses photos de famille. « A cette époque, j’étais dans ce type d’expérimentation avec mon film « Demain et encore demain », à filmer des fragments de ma vie », raconte-t-elle. Et bien sûr, j’étais aussi en train de ranger mes photos ! La photo c’est quelque chose qui m’obsède, tout comme ranger d’ailleurs, pour ne pas me laisser déborder. »

Dominique Cabrera, réalisatrice française du court-métrage "Ranger les photos" © Marion Chastain
Dominique Cabrera, réalisatrice française du court-métrage "Ranger les photos" © Marion Chastain
En introduction du film qui accorde délicatement le temps du passé des photographies de famille avec celui du présent de l’image en mouvement, la réalisatrice explique avoir voulu « faire un film comme on prend une photo », en saisissant l’instantanée d’une pensée. « Quand je prends des photos improvisées, la plus réussie est souvent la première, ce moment où l’on est vraiment dans l’adéquation entre le geste et l’impulsion affective », raconte Dominique Cabrera, pour qui prendre des photos « est peut-être la chose qui me fait le plus plaisir au monde. »

Avant tout cinéaste, Dominique Cabrera réfléchit aujourd’hui à faire un film féministe « inspiré par ce que je ressens de ce que c’est d’être une femme dans le monde actuel. » A la question : existe-il un regard féminin ? La réalisatrice répond : « Le regard n’est jamais semblable, il est complexe, traversé par la situation que l’on vit, les rapports de forces et économiques, l’inconscient… Forcément, les conditions sociales dans lesquelles vivent les femmes construisent notre rapport au monde. Mais dans un acte artistique, il y a aussi des moments de grandes concentrations humaines, où j’ai la sensation d’être au cœur de mon être, et donc loin des stéréotypes masculins et féminins. A cet instant, je me sens une femme et un homme ! »
 
 
Dominique Cabrera est née en Algérie en 1957. Elle s’installe en France en 1962. Après des études de Lettres modernes, elle intègre l’institut des hautes études cinématographiques à Paris. Elle réalise son premier documentaire « Demain et encore demain » en 1995 et sa première fiction, « L’Autre Côté de la mer », en 1996. Son engagement notamment politique, traverse sa filmographie.
 
Marie-Eve de Grave est née en Belgique en 1965. Après des études à Saint-Luc et à la Cambre, elle sort diplômée de l’institut supérieur des arts en 1993, section image. Installée en France depuis 1994, elle travaille comme scénariste et réalise plusieurs courts métrages. Elle développe actuellement deux longs métrages. « Belle de nuit » est son premier documentaire.
 
Née en 1959 à Bienne en Suisse, Heidi Specogna étudie à la Deutsche Film- und Fernsehakademie Berlin. En 1990, elle fonde sa propre maison de production, Specogna Films. Elle réalise plusieurs documentaires dont « The Short Life Of José Antonio Gutierrez » au Guatemala, et enseigne à l'Académie de Cinéma de Baden-Württemberg en Allemagne.