Festival d'Angoulême : Riad Sattouf jette un pavé dans la mare sexiste de la BD française

Riad Sattouf au "Livre sur la Place" en 2014
Riad Sattouf au "Livre sur la Place" en 2014
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Riad Sattouf en tête, des dessinateurs/trices de Bande dessinée s'insurgent contre la sélection 2016 des auteurs retenus dans la compétition officielle pour le grand prix du Festival d'Angoulême 2016. Un mouvement salutaire...

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Trente noms, zéro femme. En annonçant la liste des auteurs de BD sélectionnés pour sa prochaine compétition fin janvier 2016, le festival d'Angoulême ne s'attendait sans doute pas à cette levée de boucliers, habitué qu'il était à ronronner entre auteurs masculins. C'est un post de Riad Sattouf, l'auteur de "L'Arabe du futur" sur sa page Facebook qui a déclenché cette salve. Sans doute, la seule réaction du Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme n'aurait-elle pas suffi, et aurait été balayée d'un revers de main accompagnée d'une moue de mépris.
 

Dessin du site du Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme
Dessin du site du Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme
FIBD

"Nous rappelons que depuis 43 ans, Florence Cestac est la seule femme à avoir reçu cette distinction. Claire Brétecher, pilier du Neuvième Art, n’a elle-même jamais reçu le Grand Prix, repartant en 1983 avec le prix du 10ème anniversaire (prix n’ayant jamais empêché ses lauréats d’être éligibles pour les Grand Prix suivants).

Nous nous élevons contre cette discrimination évidente, cette négation totale de notre représentativité dans un médium qui compte de plus en plus de femmes. Par le Grand Prix d’Angoulême la profession distingue l’un.e d’entre nous pour sa carrière. Ce prix n’est pas seulement honorifique, il a un impact économique évident : les auteur.e.s vont être mis en avant médiatiquement, la distinction aura un impact sur la chaîne du livre dont bénéficieront libraires, éditeurs… et l’auteur.e primé.e.

Nous demandons tout simplement une prise en compte de la réalité de notre existence et de notre valeur. Il n’est plus tolérable que des créatrices de renom, dont la carrière est reconnue par tous et toutes, soient absentes des nominations de ce Grand Prix. Si les autrices et auteurs sélectionnent un trio dans une liste décidée par le FIBD, cette liste doit impérativement être une représentativité réelle de ce qu’est la bande dessinée aujourd’hui. Les autrices sont elles aussi des références de ce champ littéraire.

Pour l’ensemble de ces raisons, le Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme en appelle au boycott du Grand Prix 2016. Nous ne voterons pas.
"

A relire dans Terriennes :

> Des auteures de BD contre le sexisme

Il aura donc fallu un homme pour faire entendre la voix des femmes. Deux fois lauréat du Fauve d’or du meilleur album, la "Palme d'or" d'Angoulême, (en 2010 pour le tome 3 de Pascal Brutal, et en 2015 pour le premier volume de l’Arabe du futur), Ryad Sattouf a annoncé qu'il se retirait de la compétition pour le grand prix, suivi quelques heures plus tard par d'autres nominés.

"Bonjour!
J'ai découvert que j'étais dans la liste des nominés au grand prix du festival d'Angoulême de cette année. Cela m'a fait très plaisir !
Mais, il se trouve que cette liste ne comprend que des hommes.
Cela me gêne, car il y a beaucoup de grandes artistes qui mériteraient d'y être.
Je préfère donc céder ma place à par exemple, Rumiko Takashi, Julie Doucet, Anouk Ricard, Marjane Satrapi, Catherine Meurisse (je vais pas faire la liste de tous les gens que j'aime bien hein !)...
Je demande ainsi à être retiré de cette liste, en espérant toutefois pouvoir la réintégrer le jour où elle sera plus paritaire! Merci!
On se voit à Angoulême!
Riad
"

« Je rejoins très volontiers le boycott et refuse que mon nom soit pris en considération pour ce qui s’avère être un “prix” vide de sens » a enchaîné Daniel Clowes, rejoint par Joann Sfar, lui aussi par la voie des réseaux sociaux. Ils ont été rejoints par Charles Burns, Pierre Christin, Etienne Davodeau, Christophe Blain, Milo Manara. En attendant les autres ?

"Bien entendu, Riad Sattouf a raison! Il n'est pas question de faire des quotas d'hommes et de femmes mais tout de même!!! AUCUNE femme sur trente nommés! Dans une période où à la fois le lectorat et les auteurs se féminisent énormément, c'est plus que maladroit de la part du festival. Je n'ai pas compris s'il s'agissait de la sélection des grands prix et/ou de la sélection des albums, car je débarque un peu. Dans tous les cas, oui, c'est choquant que les grands intellectuels qui s'occupent du comité de sélection ne se soient même pas aperçu que ça manquait de femmes. C'est le dessin de Florence Cestac qui me paraît résumer le mieux la situation: ils ne se sont probablement même pas aperçu qu'il n'y avait que des hommes dans leur liste. A propos, combien de femmes dans le comité de sélection ?"

Seule femme Grand Prix du Festival d’Angoulême en 2000, Florence Cestac, a réagi dans les colonnes du Monde, dans un texte drôle, percutant et sensible. « En découvrant l’initiative de Riad Sattouf et des autres dessinateurs qui ont choisi de se retirer de la liste, je me suis dit : “Bravo les gars !” C’est très élégant de leur part, c’est avec de telles réactions qu’on fera avancer les choses. Je fais partie de l’ancienne génération. Quand j’ai commencé, on était très isolées, trois ou quatre à dessiner dans notre coin, perdues dans ce monde de garçons. Il fallait se blinder, notamment quand on se rendait dans les festivals où se retrouvaient seulement des bonshommes qui venaient passer le week-end entre eux, pour s’aérer la tête sans bobonne… »

Cette salutaire réaction en chaîne est saluée de toutes parts.
 


 



Reste à espérer qu'elle donne à penser aux animateurs du Festival d'Angoulême et à d'autres, auxquels on conseillera de se précipiter à Beaubourg arpenter l'exposition consacrée à Claire Bretécher, pionnière de la Bande dessinée en France, et à sa légendaire Agrippine.

Si vous allez au Louvre, vous trouverez également assez peu d’artistes féminines
Franck Bondoux, délégué général du Festival d'Angoulème

On peut douter de la bonne évolution du microcosme de la BD en France, lorsque l'on découvre la réaction du délégué général du Festival d'Angoulême, Franck Bondoux, recueillie par le quotidien Le Monde, et qui se défend de tout sexisme :

« Le concept du Grand Prix est de consacrer un auteur pour l’ensemble de son œuvre. Quand on regarde le palmarès, on constate que les artistes qui le composent témoignent d’une certaine maturité et d’un certain âge. Il y a malheureusement peu de femmes dans l’histoire de la bande dessinée. C’est une réalité. Si vous allez au Louvre, vous trouverez également assez peu d’artistes féminines. »
 


Aux dernières nouvelles, le Festival d'Angoulême amenderait sa liste de nominés, après avoir pesé chaque mot d'un communiqué qui attaque à fleuret moucheté ses détracteurs : "Même si le Festival déplore que sa relation aux auteures puisse être considérée, en la circonstance, par le prisme réducteur du Grand Prix, il comprend très bien qu’aujourd’hui des femmes et des hommes soient sensibles à cet enjeu de la présence des créatrices dans la bande dessinée. Il comprend également que la dimension symbolique qui s’attache à lui, en tant qu’événement phare, puisse être l’occasion, pour elles et eux, de faire entendre cette préoccupation et la défense de cette cause.

Et si finalement, ce débat d’aujourd’hui permettait de la faire avancer concrètement et constituait un marqueur pour les années à venir, le Festival aurait apporté sa contribution.  

En conséquence, le Festival va, sans enlever aucun autre nom, introduire de nouveau des noms d’auteures dans la liste des sélectionnés au titre du Grand Prix 2016.
"

#yaduboulot, comme les Terriennes disent souvent...

La formidable Agrippine de Claire Bretécher, que l'on peut redécouvrir à Beaubourg, Paris
La formidable Agrippine de Claire Bretécher, que l'on peut redécouvrir à Beaubourg, Paris

La liste des nominés pour le grand prix d’Angoulême : 30 noms, 0 femmes

Brian M. Bendis (Etats-Unis), Christian Binet (France), Christophe Blain (France), François Bourgeon (France), Charles Burns (Etats-Unis), Pierre Christin (France), Daniel Clowes (Etats-Unis), Richard Corben (Etats-Unis), Cosey (Suisse), Etienne Davodeau (France), Nicolas de Crécy (France), Edika (France), Carlos Gimenez (Espagne), Emmanuel Guibert (France), Hermann (Belgique), Alejandro Jodorowsky (Chili), Stan Lee (Etats-Unis), Milo Manara (Italie), Taiyô Matsumoto (Japon), Lorenzo Mattotti (Italie), Frank Miller (Etats-Unis), Alan Moore (Grande-Bretagne), Quino (Argentine), Riad Sattouf (France), Joann Sfar (France), Bill Sienkiewicz (Etats-Unis), Jirô Taniguchi, Naoki Urasawa, Jean Van Hamme (Belgique), Chris Ware (Etats-Unis).