Folie de la chirurgie esthétique : les pieds aussi !

Après les liftings, la rhinoplastie et les implants mammaires, voici venu le temps de la chirurgie esthétique du pied. Une nouvelle tendance made in USA. Pour obtenir un pied "parfait" qui se coule dans les derniers escarpins à la mode, certaines femmes sont prêtes à remodeler leurs pieds. Derrière la "méthode Cendrillon" se cache un marché juteux. Et une quête douloureuse de l’idéal de beauté, qui n’est pas sans évoquer la pratique ancestrale des pieds bandés.

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Ce jour-là, les fashionistas ne parlaient que de ça. Les "Malangeli", escarpins haut perchés "designés" par l’actrice Angelina Jolie et le créateur de chaussures Christian Louboutin, devraient bientôt envahir les rues des capitales occidentales.

Toujours plus hauts, toujours plus fins, les escarpins à talons ultra-effilés sont devenus "tendance" il y a une quinzaine d’années. Une mode dictée par les magazines, et vraisemblablement inspirée par Sarah Jessica Parker, alias Carrie Bradshaw dans la série Sex and the City. L’image de la trentenaire déambulant dans les rues de New York, juchée sur des talons de 12 cm, a marqué les esprits. Et puis designers, magazines féminins, actrices et autres personnalités se sont alliés pour susciter le désir et créer le mythe.

Alors, pour pouvoir imiter les stars et porter des chaussures de créateurs, certaines ne reculent devant rien, pas même changer la taille et la forme de leurs pieds.
 
Le chausseur français Christian Louboutin, le 28 avril 2010 à Hollywood (© AFP)
Le chausseur français Christian Louboutin, le 28 avril 2010 à Hollywood (© AFP)
Belle de la tête aux pieds

Outre-Atlantique, la chirurgie esthétique du pied est une pratique très en vogue depuis quelques années. Un phénomène qui ravit les chirurgiens spécialisés, comme le docteur Neal Blitz. Interviewé au printemps par le New York Times, il raconte : "Mon cabinet a explosé grâce à Manolo Blahnik, Christian Louboutin et Nicholas Kirkwood." Parmi les opérations proposées, vous pouvez vous faire injecter du collagène dans les talons (voir ci-contre), vous faire allonger ou raccourcir les orteils, ou encore vous faire rétrécir le pied... 

Attention, il ne s’agit pas de rectifier une déformation ou tout autre pathologie, mais bel et bien d’un choix purement esthétique : se faire raccourcir les pieds, alors que l’on est en parfaite santé, juste pour rentrer dans une paire de chaussures de créateurs hors de prix. Et qui a rendu ce "rêve" possible ? Un certain Ali Sadrieh. Depuis, Cendrillon ne court plus après son prince charmant mais après… son chirurgien.
 
Méthode Cendrillon

Le docteur Ali Sadrieh officie à Los Angeles. Il y a 13 ans, le podologue a eu l'idée d'opérer les pieds des femmes pour qu'elles puissent porter les chaussures de leurs rêves sans souffrir. D'ailleurs, il définit sa pratique comme "la fusion de la médecine et du conte de fées". Chez lui, le "procédé Cendrillon" consiste à modifier la taille ou la forme du pied pour "pouvoir mettre une chaussure dans laquelle on ne se sentait pas bien auparavant". Il est également l’inventeur du "10 parfait !" (un raccourcissement des orteils effectué pour la première fois sur un mannequin de dix-sept ans pour qu'elle puisse porter les chaussures exigées par son métier), et du « modèle T » (allongement de l'orteil).

"Cela peut paraître un peu superficiel, confesse le docteur au New York Times, mais je me suis aperçu que certaines femmes avaient besoin de ces chaussures pour se sentir plus sûres d’elles". Quelques années auparavant, il avait confié au Wall Street Journal : "De toute façon, il n’est pas réaliste de demander aux femmes de ne plus porter de chaussures à talons. Alors j’ai inventé une méthode qui leur permet de marcher sans avoir mal."

Depuis, d'autres chirurgiens, en particulier à New York, se sont spécialisés dans ce domaine. "La forme du pied ou des orteils peut rendre difficile le port de chaussures à la mode (…) Aujourd’hui, grâce à notre équipe de podiatres (voir encadré), vos pieds et orteils ne vous feront plus souffrir et seront bien plus plaisants à regarder," peut–on lire sur le site nycfootcare.com. A sa tête, le docteur Olivier Zong, lui, se fait fort de "rectifier" un petit doigt de pied saillant ou de rétrécir un orteil un peu trop égyptien.
 
Dans Sex and the City, l'actrice Sarah Jessica Parker alimente le mythe de l'escarpin à talon aiguille.
Dans Sex and the City, l'actrice Sarah Jessica Parker alimente le mythe de l'escarpin à talon aiguille.
Une activité en plein essor

A titre d’exemple, se faire rétrécir les dix orteils pour faire entrer ses pieds dans des chaussures pointues peut aller jusqu’à 12 000 euros. Une somme qui n’est pas à la portée de madame-tout-le-monde, surtout en période de crise. Pourtant, cette chirurgie de niche se porte bien : en 2013, la chaîne américaine ABC l’évaluait à 37 millions d’euros. Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, elle serait même en pleine expansion. L’augmentation du nombre de femmes "accros aux chaussures" aurait boosté l'économie des opérations esthétiques des pieds.

Une activité qui semble avoir encore de beaux jours devant elle car, et c'est un comble, ces mêmes chirurgiens sont de plus en plus souvent amenés à réparer les problèmes créés par ces chaussures : "Régulièrement, je dois corriger les déformations du pied causées par le port de ces hauts talons", explique le docteur Zong au New York Times. Ironie du sort, la première à en avoir fait les frais n’est autre que Sarah Jessica Parker qui, l’année dernière, a annoncé - ô rage ! ô désespoir ! - qu'elle ne pourrait plus porter de talons hauts ! Oui, le port de talons vertigineux peut abîmer le squelette, et selon une récente étude, modifierait la biomécanique du pied.
 
Une douleur bien réelle

Certains magazines de mode présentent la chirurgie esthétique des pieds comme une lubie, un caprice facile à assouvir. Un événement banal, sans effet secondaire ni souffrance. Se faire raboter les pieds reviendrait-il à changer de couleur de chaussures, de vêtement ou de vernis ? Non, une opération esthétique du pied ne vas pas sans risque ni douleur. Le réseau nerveux plantaire peut être endommagé et les risques d’infections et de déformations sont bien… "réels", pour reprendre l'expression du docteur Sadrieh.

Certains chirurgiens orthopédiques avertissent d'emblée leur clientèle : ils opèrent pour atténuer la douleur ou corriger une déformation, pas pour entrer dans une paire de chaussures ! Au New York Times (NYT), le docteur Jonathan Deland, spécialiste du pied et chef de service à l’Hospital for Special Surgery de New York s'agace : "Le plus important, pour un pied, c'est qu’il ne fasse pas mal et qu’il fonctionne.(…) S'il s'agit de talons de 12 cm qui font souffrir, et s’il existe des talons moins hauts qui ne font pas mal, alors ce n’est probablement pas une bonne raison pour subir une intervention chirurgicale." Simple bon sens...
La demande la plus folle ? "Une liposuccion des orteils", répond à la journaliste du NYT le docteur Suzanne Levine. "L’amputation du petit orteil pour pouvoir entrer dans ses chaussures," raconte le docteur Zong. Deux souhaits qui n’ont pas été exaucés.

Au bout du conte, les Occidentales d’aujourd’hui ne sont peut-être pas si différentes des Chinoises d’hier - elles aussi étaient prêtes à tout pour affiner leurs pieds et se conformer à un idéal imposé par la société. Les modes changent, mais l’injonction de beauté faite aux femmes demeure. Et de la méthode Cendrillon à la coutume ancestrale des pieds bandés, il n’y a qu’un pas.
 

Le “Loub Job“ fait fureur


On connaissait le collagène contre les signes de l’âge sur le visage, mais il connaît aussi un autre usage : le "Loub Job". Traduction ? Une injection de collagène au niveau des coussinets et du talon du pied pour amortir la douleur et marcher confortablement avec ses talons hauts.

Faisant référence au créateur français de chaussures aux semelles rouges, Christian Louboutin, l'intervention, qui coûte 400 euros, doit être réitérée tous les six mois. Malgré son coût, le Loub Job connaît un réel engouement au Royaume-Uni. Entre 2011 et 2012, les demandes d'injections dans les orteils, les talons et la voûte plantaire auraient augmenté de 21% d’après l'International Business Times.

Quelle efficacité et quel danger ?
Le point avec Mathieu Assal, orthopédiste spécialiste du pied à l’Hôpital de La Tour, à Genève.
Interview réalisée par notre partenaire Le Temps.

Pratiquez-vous des injections de collagène dans les pieds pour soulager les porteuses de talons très hauts ?
Non, je n’ai aucun écho de ces pratiques, qui ne sont d’ailleurs pas reconnues en Suisse ni en Europe. Et je n’ai jamais entendu de conférence de sociétés savantes sur le sujet. Ce sont les associations de podiatres qui ont lancé ce mouvement aux Etats-Unis et en Angleterre. Or cette profession n’existe pas en Suisse, où seuls les médecins sont autorisés à pratiquer des injections de ce type de substances.

Ces injections sont-elles néanmoins efficaces?
Il n’y a pas de recherche scientifique dans ce domaine. Si cela marchait, cela se saurait dans la sphère médicale et la méthode serait utilisée. L’idée d’injecter une substance à l’endroit où il y a des douleurs peut sembler séduisante. Mais imaginez, nous faisons plus de 10 000 pas par jour et posons tout notre poids à chaque pas. Cela correspond à 1 000 tonnes en poids cumulé en fin de journée sur nos pieds! Il n’y a pas de matériau capable de résister à de telles contraintes à moyen terme.
Par ailleurs, on ne sait pas non plus comment ce matériel étranger va se comporter dans l’organisme. Est-ce qu’il va rester en place, se déplacer, provoquer des inflammations ? Imaginons que le silicone dégénère, crée un cancer, qu’il faille enlever la peau du pied… Cela correspondrait à une amputation ! Le risque n’en vaut vraiment pas la peine.

Un risque encouru qui n’est pas sans faire penser au scandale des prothèses PIP.