Football : les Sénégalaises investissent le terrain

Terrain de quartier au Sénégal ©Hélène Harder
Terrain de quartier au Sénégal ©Hélène Harder

Pour que les jeunes Sénégalaises puissent jouer au football et s’approprier un territoire défendu, une association locale mène la lutte. Le documentaire « Ladies’ Turn » retrace cette aventure. Il était projeté à Paris, lundi 27 mai 2013, à la Maison des Métallos, en présence de la réalisatrice, Hélène Harder. Rencontre en marge du cycle « femmes ordinaires, femmes d’exception ».

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Un nouveau tournoi de foot au féminin

« Si vous cherchez des nouveaux Kaka ou des nouveaux Messi, elles sont ici ! » s’exclame le commentateur du Ladies’ Turn, un tournoi de football féminin organisé au cœur des quartiers sénégalais.
L’idée de ce tournoi est née en 2009 de la rencontre entre Jenninfer Browning, une jeune américaine férue de foot, venue travailler à Dakar, et Seyni N’dir Seck, pionnière du football féminin au Sénégal et ancienne capitaine de l’équipe nationale. Créé en 2000, le championnat national annuel féminin disparaît en 2007, victime du marasme économique et de la crise que traverse alors le football masculin sénégalais. Dans ce contexte, Seyni et Jennifer décident de trouver des fonds pour organiser à nouveau un tournoi mélangeant équipes de première division et débutantes de quartier.

L’objectif est triple. D'abord, permettre aux équipes qui existaient déjà de continuer à s’entraîner avec un but : le championnat, la compétition, et tout ce que cela engendre comme motivation et plaisir. Ensuite, donner une visibilité à ces jeunes femmes (la plupart des Sénégalais ne savent même pas que des équipes féminines existent). Et enfin, promouvoir haut et fort le football auprès des jeunes filles qui n’osent pas franchir le pas, ou qui se cachent pour pratiquer ce sport en raison des préjugés et réticences de leur entourage. Car si le foot est le sport roi au Sénégal, il est considéré par l’immense majorité de la population comme une pratique exclusivement masculine.

Dans leur entreprise, les deux jeunes femmes sont aidées par Diaby Bassouare, l’entraîneur de l’équipe nationale féminine et Gaëlle Yomi, une journaliste sportive et militante du sport féminin. Ensemble, ils créent, en 2009, la première édition de « Ladies’ Turn » et fondent, dans la foulée, l’association du même nom. Cette même année, Jennifer invite son amie réalisatrice, Hélène Harder, à filmer des images de la première édition. Elle accepte. Emportée par l’énergie des joueuses et par leurs histoires, elle décide de faire un film.  L’aventure du documentaire commence. Elle durera trois ans.
Gaëlle Yomi, Seyni N' dir Seck et Jennifer Browning ©Hélène Harder
Gaëlle Yomi, Seyni N' dir Seck et Jennifer Browning ©Hélène Harder

S’approprier l’espace

Sur les 19 équipes qui s’affrontent au tournoi, la réalisatrice suit le parcours de trois d’entre elles et trace le portrait de ces jeunes filles, le Sénégal en toile de fond.
« Le foot c’est notre priorité » dit une jeune joueuse en riant. L’histoire est tout d’abord celle d’une passion. L’amour du ballon rond et le combat de ces jeunes filles pour le faire accepter.

Pour pouvoir jouer, elles font face aux critiques et aux préjugés. « Vous n'êtes pas des vraies femmes » leur lance une jeune fille. Même si les premières équipes de football féminines ont vu le jour dans les années 1970, les terrains de foot demeurent un « territoire défendu » à la majorité des joueuses potentielles. Et parmi celles qui bravent cet interdit, beaucoup se cachent pour jouer. « Quand je pars aux entraînements, je sors avec mon pagne, je cache mon short en dessous et je me change sur place ». Pourquoi ? « J’ai peur que mes parents ne comprennent pas et m’empêchent de jouer, » répond-elle.

Mais ces jeunes filles ne désespèrent pas. Opiniâtres, elles sont bien décidées à faire accepter leur choix. « Un jour, un garçon m’a appelée et m’a dit « Puméra, si je te demande en mariage, tu arrêtes le foot ?» « Je lui ai raccroché au nez, » s’exclame-elle en riant.

A leur échelle, ces jeunes femmes mènent une lutte quotidienne : pour se procurer des chaussures - qu’elles empruntent souvent à leurs camarades masculins -, pour sortir de chez elles et investir le terrain... Déterminées, elles veulent qu’on les prenne au sérieux. Et, comme les garçons, elles rêvent de jouer à l’international.
Seyni N'dir Seck au stade de Pikine, Sénégal ©Hélène Harder
Seyni N'dir Seck au stade de Pikine, Sénégal ©Hélène Harder

Seyni, la pionnière, mène le combat pour que ce rêve devienne réalité. Toute la journée, « Platoch » comme on la surnomme, en référence à Platini, se démène pour que ce tournoi ait lieu et que ses « petites sœurs» s’approprient un terrain qui ne leur était pas destiné. Casquette vissée sur la tête, elle court, elle pédale sur son vélo et fait les allers-retours entre le ministère des Sports et la Fédération de football pour obtenir des autorisations.

Dans son action, elle est épaulée par Seyni, Diaby et  Jennifer. Avec une énergie débordante et une bonne dose d’humour, l’équipe se bat du matin au soir pour obtenir des maillots, des fonds pour les déplacements en bus des équipes, un trophée, et un stade pour jouer… la finale. Toute la journée, les portables sonnent. Frondeurs et militants, malgré les coupures d’électricité et les embûches, ils ne « lâchent pas le morceau ».

Solidarité

Mais au delà de l’activité sportive et de ses richesses (le fait d'être ensemble, de se confronter à soi-même et aux autres), le film décrit aussi un univers de solidarité. Pour celles qui ont arrêté l’école tôt, c’est une manière de sortir du cadre strictement familial et de pouvoir voyager de Koumbal à Dakar, par exemple, de rencontrer d’autres joueuses et de partager des expériences.

La promotion du football féminin n’est pas l’apanage des femmes. Des hommes aussi soutiennent le projet. A l’image du mari d’une des joueuses ou de Diaby, le fidèle entraîneur de l’équipe nationale.

Parité

A l’heure de la parité en politique au Sénégal (en mai 2011, l'Assemblée sénégalaise vote la parité homme-femme dans les listes électorales, ndlr), ces hommes et ces femmes la déplacent sur le terrain de jeu. « Les faire jouer et porter un maillot, c’est déjà un défi » dit l’ex capitaine de l’équipe nationale.

Et en investissant le terrain, ces filles vont bien au delà du sport. A Selif Diallo, un journaliste sportif, Seyni explique que le football est aussi un moyen pour ces filles de prendre confiance en elle, de devenir des leaders. « Je n’aimerais pas que ma femme soit comme ça » rétorque alors le journaliste. Faisant écho à cette phrase, Diaby déclare : « Il n’y a qu’un seul football, ce sont les mêmes règles, le même temps de jeu. Pourquoi les filles n’auraient pas le même droit de jouer que les garçons ? ». Il poursuit : « je me demande ce qui freine le développement du football féminin, alors qu’au Sénégal les femmes pratiquent le sport depuis plus de cinquante ans… ».
Equipe de Yoff ©Hélène Harder
Equipe de Yoff ©Hélène Harder

En arrière plan, le documentaire donne à voir une société africaine et musulmane riche, complexe et en pleine mutation. Avant le début de la partie, des bains mystiques préparent les jeunes filles à mettre toutes les chances du bon côté. Pendant, des motos traversent le terrain à fond. Au rythme des djembés, des appels à la prière et des téléphones portables, les matchs du Ladies’ Turn se jouent sous un soleil de plomb.

Le Sénégal se prend au jeu

Peu à peu, le tournoi suscite l’engouement. Les médias sénégalais s’emparent du sujet et la Fédération remet en place un championnat national pour les équipes de première division. En 2012, pour la première fois, l’équipe nationale féminine se qualifie pour la CAN (Coupe d'Afrique des Nations). Et, en ce printemps 2013 a lieu la troisième édition du Ladies’ turn. Des perspectives s’ouvrent. Un peu d’espoir se fait jour pour que les résistances vis-à-vis des joueuses tombent. La partie ne fait que commencer…

Le football féminin au Sénégal

1975 - 2000 : Création des premières équipes de football féminin

2000 : Organisation annuelle du premier championnat National de foot féminin

2002 : Création de la première équipe Nationale féminine du Sénégal

2007 : Disparition du championnat National féminin

2009 : Première édition de Ladies' Turn

2012 : Qualification historique de l'équipe féminine à la CAN

Le foot féminin plus télégénique ?

D’après certains spécialistes, en l'absence de gros enjeux pécuniaires, le foot féminin a des qualités que le foot masculin n’a plus : la passion du jeu, l’envie de s’amuser. Ne pas juste se contenter de retenir la balle pour éviter d'encaisser un but. "Tout cela rend le football féminin attractif et télégénique. Les diffuseurs commencent à s’en apercevoir," affirme la réalisatrice.

Le football un sport d'homme ?

Le football s’est construit comme un sport d’homme. Sur le foot se sont greffées toutes les identités de genre masculin : l'endurance physique, les muscles saillants, le spectacle devant un public, dans un stade ouvert avec des joueurs érigés au rang de quasi demi-dieu... Toute cette rhétorique masculiniste fait que les femmes n'ont pas leur place sur le terrain.
Exception à la règle, les États-Unis. Dans ce pays, le "soccer", tel qu'ils l'appellent, est considéré comme un sport de femme. Les vrais "mecs", eux, jouent au football… américain.
La gardienne de l'équipe de football féminin des Etats-Unis, Hope Solo © AFP
La gardienne de l'équipe de football féminin des Etats-Unis, Hope Solo © AFP