Terriennes

Française, elle raconte son enfance maasai

Isabelle Roumeguère (la plus grande à droite), son frère Georges et  sa soeur Carolyn aux côtés de jeunes Maasai au Kenya dans les années 70. (crédit photo : collection personnelle ICG Roumeguère).
Isabelle Roumeguère (la plus grande à droite), son frère Georges et sa soeur Carolyn aux côtés de jeunes Maasai au Kenya dans les années 70. (crédit photo : collection personnelle ICG Roumeguère).

Une mère ethnologue. Un père chercheur africaniste. Isabelle Roumeguère débarque chez les Maasai du Kenya  à l’âge de 4 ans. Elle s’endort dans les cases enfumées, boit le sang des bêtes, fabrique des parures de perles, assiste aux cérémonies rituelles… L’immersion est totale. Sa famille est adoptée, sa propre mère devient la « chérie » d’un guerrier… Une destinée familiale fascinante qu’elle raconte dans son dernier livre autobiographique, A l’ombre des hommes-lions, j'ai grandi maasai.

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Qu'avez-vous appris d'essentiel parmi les Maasai que vous n'auriez pas pu acquérir en France ?

Cette longue éducation de la maîtrise de soi, même si je n'ai pas enduré les mêmes épreuves physiques et psychologiques que mes soeurs et mes amis maasai. Il s'agit d'apprendre à contenir ses réactions instinctives (la colère, la jalousie), savoir se retenir pour mieux se positionner par rapport à l'autre.

La société Maasai est structurée par groupes d'âge. Chaque groupe disposant d'un « ambassadeur » qui doit savoir faire preuve de diplomatie, de retenue et d’écoute. D'où cette capacité importante à se maitriser soi-même.

Petite, aviez-vous le sentiment d'être une Maasai parmi d'autres ou aviez-vous conscience de votre différence ?

Je me suis  toujours sentie différente et me sens encore différente aujourd'hui.  Avant d'arriver chez les Maasai, dans ma toute petite enfance, j'ai vécu en Afrique centrale et australe, j'ai aussi voyagé en Zambie et au Canada. J'étais immergée dans les changements culturels, donc la différence a toujours fait partie de mon univers. Mais chez les Maasai, on ne m'a jamais fait sentir que j'étais différente par ma couleur de peau. Alors qu'en Occident, on va tout de suite penser à ça.

Mon frère quand il allait dans les villages maasai où personne ne le connaissait et qu'il se présentait comme le fils du Maasai Oka, les villageois acceptaient l'information et ne montraient pas leur étonnement. La couleur de la peau n'intervenait pas dans leur jugement. Mais  cela vient-il sans doute du fait que les Maasai ont toujours adopté des femmes et des enfants étrangers.

J'ai l'impression que c'est en Occident que l'on pose le principe d'une seule identité alors que chaque individu a des identités multiples - familiale, régionale, patriotique - et qu'il suffit d'apprendre à jongler avec.


La mère d'Isabelle, l'ethnologue Jacqueline Roumeguère Eberhardt, entourée de guerriers maasai (crédit photo : collection personnelle ICG Roumeguère).
La mère d'Isabelle, l'ethnologue Jacqueline Roumeguère Eberhardt, entourée de guerriers maasai (crédit photo : collection personnelle ICG Roumeguère).
Fillette, vous mangiez comme les Maasai qui à cette époque ne se nourrissaient que de lait et de viande. Quel était votre plat favori ?

C'était le « munono », une sorte de boudin noire. C'est un plat qui se fait quand on tue le mouton. On frit les morceaux de viande dans la grasse jusqu'à obtenir des grattons puis on jette du sang frais. Cela se mange chaud ou se conserve plusieurs mois. C'est alors la nourriture lors des migrations, très calorique pour endurer les longues marches que les Maasai faisaient encore, à l'époque, avant d'être sédentarisés sous la pression gouvernementale. 

Je buvais aussi le sang chaud à même les bêtes qui, vivantes, étaient légèrement incisées au cou. Cela ne me dégoutait pas du tout. J'étais petite et me suis tout de suite adaptée. Pour ma mère, en revanche, cela été plus difficile d'accepter cette habitude alimentaire.

Vous expliquez aussi que les Maasai ne se lavent jamais à l'eau !  

Plus maintenant mais dans les années 60-70 c'était le cas. Les Maasai n'aiment pas l'eau et en ont peur. Mais ils ont d'autres techniques pour se laver. D'abord, ils s'enduisent le visage et le corps de graisse de mouton, ce qui hydrate la peau et permet de l'exfolier plus facilement à l'aide de feuilles cotonneuses. Ils utilisent aussi beaucoup de plantes pour se parfumer. Par exemple, les guerriers se fabriquent eux-mêmes de petits colliers à partir de graines parfumées, ils font aussi leur propre déodorant en mettant des fleurs sous les bras ! Les cheveux sont également parfumés en les passant au-dessus d'un feu d'oliviers.

Comme eux, je m'exfoliais la peau, sauf que cela ma faisait un peu mal. Ma peau devenait rouge très vite donc ma mère continuait à me laver à l'eau savonneuse, d'autant que c'était plus rapide. Ma mère qui devait naviguer entre son travail d'ethnologue et ses enfants n’avait pas de temps à perdre !

Dans votre livre, vous évoquez l'amour-jeu qui devient l'amour travail après le mariage. Est-ce à dire qu'il y a une grande liberté sexuelle chez les jeunes maasai ?

Cette notion de liberté sexuelle vient de nos schémas occidentaux. En réalité pour les Maasai, la sexualité est très codifiée. Il n'y a donc pas de liberté en tant que telle. Pour les garçons, les rapports ne peuvent se faire qu'après la circoncision. Les fillettes, elles, sont initiées par les guerriers mais c'est toujours elles qui décident.

Chaque fillette choisit, en dehors de son clan, « un amant préférentiel » chargé alors de vendre un boeuf pour qu'elle puisse acheter des perles et fabriquer pour eux deux de magnifiques parures.


Accompagnant votre mère quasiment partout, vous avez eu la chance d'assister à de très nombreuses cérémonies. Laquelle vous a le plus marquée ?

Celle certainement la plus connue : l'Eunoto (voir la vidéo-ci-dessous). Cette cérémonie dure sur plusieurs mois mais les quatre derniers jours sont les plus spectaculaires. Tous les guerriers d'une région - plusieurs milliers -  viennent danser et chanter dans le grand village cérémoniel jusqu'au dernier jour où ils font tomber leur longue chevelure. Ce qui marque la fin de leur période de guerrier. Ils deviennent alors les aînés, prêts à se marier et à assumer leurs responsabilité de père, entrant de plain-pied dans la complexité sociale.



Comme de nombreux peuples en Afrique, les Maasai pratiquent l'excision. Quel regard portez-vous sur ce rituel ?

Dans le livre, j'ai livré ma part africaine et occidentale sur ce rite. En Occident, on se focalise sur l'opération, qui consiste à couper le clitoris, les petites et les grandes lèvres, alors que c'est un rite beaucoup plus complexe et la préparation psychologique a commencé très tôt. Chez les Maasai, l'excision est pratiquée à la pré-puberté, entre 10 et 13 ans. Endurant de multiples épreuves physiques et psychologiques tout le long de leur enfance, les fillettes y sont donc bien préparées. C'est en fait l'étape ultime de la maîtrise de soi, pour prouver sa capacité à devenir une femme, une épouse et une mère, capable d'élever un esprit guerrier car elle a elle-même conquit l'ultime douleur et toute sa vie elle sera félicitée pour son courage.

Mais aujourd'hui en raison des mutations sociales, de la scolarisation et de la sédentarisation, les fillettes n'ont plus la même préparation et peuvent vivre ce rituel dans une plus grande douleur. L'excision peut donc paraitre en décalage avec la société maasai actuelle. La pratique est d'ailleurs en recul dans certaines zones.

Une des “petites-mères“ d'Isabelle, prête pour une nouvelle migration. Elle a mis son mobilier sur deux ânes et son front est peint à la craie mélangée à l'eau (crédit photo : collection personnelle ICG Roumeguère).
Une des “petites-mères“ d'Isabelle, prête pour une nouvelle migration. Elle a mis son mobilier sur deux ânes et son front est peint à la craie mélangée à l'eau (crédit photo : collection personnelle ICG Roumeguère).
Quand vous êtes revenue vivre à Paris à l’âge de 18 ans, qu’est-ce qui a été le plus difficile pour vous ?

M'adapter à l'Europe m'a pris deux ans et encore aujourd'hui je crée des quiproquos, même avec mon compagnon. Je n'aborde pas les problèmes de la même façon. J'ai un côté naïf, « bécassine ». Mais concrètement, s'adapter, c'est s'adapter à un rapport aux autres, à une façon d'être. Par exemple, j'ai eu du mal à maîtriser la distante à l'autre. J'étais très tactile. Je pouvais facilement attraper autour du cou la chaîne d'une personne tout en lui parlant. Souvent les personnes à qui je m'adressais faisaient un pas en arrière ! Dans le métro, je voyais les gens s’entasser sans rien dire mais quand je m’approchais trop près des gens que je connaissais ils étaient gênés. Un paradoxe que j'ai eu du mal à comprendre. Par ailleurs, avoir le choix entre 7 et 8 produits dans les supermarchés m’a toujours rendue perplexe. En revanche, l’eau courante disponible à tout moment m’a toujours paru comme un bien précieux.

Qu'est-ce qui vous manque le plus aujourd'hui de votre ancienne vie maasai ?

La chaleur d'une communauté, je crois… En France, c'est mono-familial. Il y a peu d'endroit où l'on se sent au sein d'une véritable communauté.  

Aujourd'hui, les Maasai ont perdu leurs habitudes de semi-nomades. Ils se sont sédentarisés, voire aussi "mondialisés". Néanmoins, pour vous, leur culture n’est pas en perdition.   

Ce serait une aberration de croire que ce peuple est « en voie de disparition ». C'est une façon de voir à partir d'un modèle de société occidentale. Bien avant l'arrivée de l'homme blanc, les peuples africains avaient leur histoire. Une histoire quasiment inconnue des occidentaux et bel et bien mouvante. 

Le schéma de pensée occidentale actuelle est un héritage des siècles passés lorsque l'Occident découvrait d'autres peuples. Sa perception de l'Autre était basée sur son propre modèle de société. Ce sont ces mécanismes qu'a mis en valeur la remarquable exposition au Musée du quai Branly "Exhibition: l'invention du sauvage" qui vient de se terminer. Elle démontrait à travers les écrits, l'iconographie, les photos et les films cet héritage pour remettre en question cette perception. C'est pourquoi je termine le livre sur cette exposition qui ouvre le débat, et rejoint tout à fait ma perception du regard biaisé que l'occident a sur les autres modèles de sociétés alors que la plupart des autres sociétés dans le monde ont un regard plus ouvert sur le modèle de société occidentale, ce qui a peut-être conforté celle-ci sur la pertinence de son point de vue !

A lire

A l'ombre des hommes-lions, j'ai grandi maasai, d'Isabelle Roumeguère, édition Flammarion, 2012.