France, 1945 : la fin du bordel

Mosaïque d'une maison close, rue Blondel à Paris
Mosaïque d'une maison close, rue Blondel à Paris

« La tolérance ?  Il y a des maisons pour cela ! » Attribuée à Paul Claudel,  cette citation devint obsolète en avril 1946, jour de la Fermeture des maisons de passe en France. Oublié le bordel, le boxon, le lupanard, le claque !  Fin d’une époque. Sur le territoire, on compte  alors 825 bordels dont 190 rien qu’à Paris. Elles  emploient 5828 « pensionnaires ». Cette réglementation imprègnera longtemps, jusqu'aujourd'hui, la législation sur la prostitution en France, en passe d'être infléchie en cet automne 2013.

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Deux prostituées dans une maison de passe, dans les années 30
Deux prostituées dans une maison de passe, dans les années 30
La propreté et le progrès moral

Il n’y a jamais eu de loi autorisant ces maisons.
Elles n’existaient que par la tolérance des municipalités, d’où leur nom « maisons de tolérance ». Après la Libération, les partisans de l’abolitionnisme et de l’anti-proxénétisme ont redoublé d’efforts avec un argument choc : tous les patrons de bordel se sont compromis avec l’occupant. Et la police, question critique, est loin d’être épargnée. Dans cette France épuratrice qui veut enfin tourner la page des années noires, la police est accusée, par son silence, d’encourager cette débauche, d’en tirer profit et de cautionner quelque chose d’immoral. L’institution policière encaisse : elle a tant de choses à se faire pardonner ! Par ailleurs, depuis le 29 avril 1945, les élections ne sont plus l’apanage des hommes. Les Françaises ont désormais le droit de vote (ordonnance du 21 avril 1944) et les femmes, dans leur immense majorité, n’ont jamais approuvé ces bordels. L 'une d'elles, Marthe Richard, est bien décidée à les combattre.

Marthe Richard
Marthe Richard
Nettoyage de la rue et du trottoir

Marthe Richard jouit alors d’un prestige considérable. Cet ex-aviatrice, pseudo-espionne pendant la Première guerre mondiale, se flatte d’avoir joué un rôle important dans la résistance. Un film qui retrace sa vie avec Edwige Feuillère a même été tourné quelques années auparavant. Sa popularité est réelle.

Le MRP (Mouvement Républicain Populaire, démocrate-chrétien) l’approche et lui demande de défendre un texte abolitionniste. Après quelques réticences, Marthe Richard  accepte. Et le 15 décembre 1945, l’élue municipale demande au conseil municipal de Paris l’abolition du système de la tolérance. Le ton est vibrant : « Mesdames, messieurs et chers collègues, le moment est venu de s’engager dans la voie de la propreté et du progrès moral ! Il faut commencer par extirper le mal à la racine et renoncer au système de la débauche organisée et patentée. Viendra ensuite le nettoyage de la rue et du trottoir ! ».

Brouhaha dans la salle. Visionnaire, un élu commmuniste, Emmanuel Fleury, prend  alors la parole : « Ce n’est pas seulement une question de moralité. C’est une question de santé, de vie ou de mort. La question ne saurait se limiter aux maisons publiques. Elles ne représentent  qu’une partie du problème. Il ne faudrait pas que la solution proposée contre les maisons publiques soit considérée comme une solution efficace et complète au problème posé… ».

Coupure de presse du Parisien Libéré du 16 mars 1945
Coupure de presse du Parisien Libéré du 16 mars 1945
Un sujet d'intérêt national

La pression populaire monte.  
En janvier 1946, une lettre arrive sur le bureau du préfet de police. Elle est signée par le président d’un mystérieux « Cartel d’action morale ». Il lui demande quand, à l’instar de Strasbourg, les maisons closes vont définitivement fermer ? Le préfet Luizet lui répond qu’il s’agit d’un sujet « d’intérêt national » mais qu’il n’est pas question, pour l’heure, de prendre « de décision sur place » et d’ailleurs, précise-t-il, « les docteurs (sic) estiment que la fermeture des maisons closes entraînerait un essor de la prostitution clandestine et la diffusion des maladies vénériennes ».

Il est donc urgent d’attendre. Les tenanciers de bordel respirent. Un court moment.
Marthe Richard demande également que l’on détruise le fichier de la prostitution. Et elle a de bonnes raisons  d’exiger cela : son nom y figure depuis 1909, quand elle se prostituait à Nancy sous son nom de jeune fille, Marthe Betenfeld !

La presse, qui est toujours soumise à la pénurie de papier, ne s’emballe pas sur la fin de cette tolérance. Dans le journal Le Monde, alors naissant, une vingtaine de lignes et dans l’Humanité, 5 lignes à peine pour évoquer les débats.

Pierre Demingon : “Je m'attaquais à quelque chose d'énorme!“
Pierre Demingon : “Je m'attaquais à quelque chose d'énorme!“
Loi N° 46 685

Cependant, une proposition de loi emmenée par le député Pierre Demingon (MRP) et soutenue par le ministre de la Santé publique est alors présentée. Le député expliquera : « Je me suis rendu compte intuitivement que je m’attaquais à quelque chose d’énorme d’un point de vue financier ! » Allusion aux tenanciers qui, réunis en syndicat, n’hésitaient pas à corrompre certains députés pour calmer les ardeurs abolitionnistes.

Les députés MRP et communistes votent enfin la loi. Sans débat.
L’article premier de cette loi (numéro 46 685 du 13 avril 1946) stipule : « Toutes les maisons de tolérance sont interdites sur l’ensemble du territoire  national. La fermeture de ces maisons sera effective à dater du jour où l’autorité municipale leur aura retiré l’autorisation. La fermeture de l’établissement est définitive et ne donne lieu à aucune indemnité ».

Et le gouvernement s’inquiète du sort de ces « pensionnaires » qui se retrouvent, de facto, sans toit pour « travailler ». Que faire des « filles » ? La loi prévoyait qu’elles soient « rééduquées » dans des maisons spécialisées. Rien ne sera fait. Les seules initiatives de ce type émaneront d’organismes privés, pour des résultats jugés décevants.

Le député Pierre Demingon confessera un regret, celui de n’avoir jamais rencontré Marthe Richard. Injustice de la postérité : c’est pourtant son nom que l’on associe désormais à cette loi,  elle qui ne fut jamais députée mais, rappelons-le, simple conseillère municipale.