Terriennes

France : l’émancipation et l’évasion par la lecture dans une prison pour femmes

Marie tient dans ses mains le livre du moment "Règne animal" de Jean-Baptiste Del Amo, venu à la rencontre des détenues dans la maison d'arrêt pour femmes de Versailles
Marie tient dans ses mains le livre du moment "Règne animal" de Jean-Baptiste Del Amo, venu à la rencontre des détenues dans la maison d'arrêt pour femmes de Versailles
(c) Louise Pluyaud

Depuis 2015, l’association « Lire pour en Sortir » propose aux personnes emprisonnées de participer à un vaste programme de lecture. En échange, elles peuvent bénéficier d’une remise de peine. C’est aussi la promesse de riches échanges, avec les auteur-es. Reportage à la Maison d’Arrêt des femmes de Versailles où les participantes ont rencontré l’écrivain Jean-Baptiste Del Amo.

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C’est un sentiment étrange et écrasant que celui d’entrer pour la première fois dans une prison, même si on est libre. Derrière vous, les hautes portes épaisses se referment dans un claquement glaçant. Les seules issues sont des fenêtres aux barreaux métalliques par lesquelles s’engouffre timidement une lumière diffuse. « C'est toujours impressionnant de pénétrer en milieu pénitentiaire, surtout quand vous êtes seule », témoigne Françoise Bost. Aujourd’hui retraitée, cette petite dame aux lunettes cerclées est bénévole au sein de lassociation « Lire pour en Sortir ». Elle intervient depuis plus de deux ans au sein de la Maison d’Arrêt des femmes de Versailles, dans les Yvelines (banlieue ouest de Paris).

Chargée de faire le lien entre la détention et l’association pour les rencontres avec les auteur.es, elle est venue accueillir ce vendredi 20 octobre 2017 l’écrivain Jean-Baptiste Del Amo. L’accompagnent également en cette matinée d’automne, Elodie Perroteau, responsable des programmes de « Lire pour en Sortir », Isaure de Lignerolles, stagiaire de l’association, Elisabeth Gayon, bénévole, et Claire Brazillier, la coordinatrice culturelle du Services pénitentiaires d'insertion et de probation (SPIP) départemental.

<p>Au 1er janvier 2017, 73 personnes étaient incarcérées à la Maison d’Arrêt pour femmes de Versailles pour une capacité de 62 places. Les femmes constituent une population minoritaire parmi les personnes placées sous main de justice. Elles représentent 3,5% de la population carcérale (source OIP)<em> </em></p>

Au 1er janvier 2017, 73 personnes étaient incarcérées à la Maison d’Arrêt pour femmes de Versailles pour une capacité de 62 places. Les femmes constituent une population minoritaire parmi les personnes placées sous main de justice. Elles représentent 3,5% de la population carcérale (source OIP) 

(c) Roxanne D’Arco

La littérature, pour les détenues une porte vers le futur

Passé la cour intérieure et le quartier des hommes bénéficiant du régime en semi-liberté, le petit groupe arrive devant le bâtiment des femmes. Une gardienne ouvre. Direction le premier étage, dans la salle polyvalente de cet ancien pensionnat transformé en prison dès 1789. Avec ses tables d’écoliers gribouillées au stylo bille, ses armoires de rangement et son tableau Velleda, cette grande pièce aux portes verrouillées ressemble à une salle de classe. Dans le fond, une télévision en veille prend la poussière.

Les chaises sont installées en cercle tandis que sept femmes détenues arrivent pour la rencontre. Leur regard est cerné, mais enthousiaste. Entre leurs mains, le livre de Jean-Baptiste Del Amo, « Règne animal » (éd. Gallimard). « Elles lont reçu il y a un mois pour avoir le temps de le lire », raconte Elodie Perroteau. « Dautres filles auraient aimé être présentes, mais le vendredi matin, elles travaillent en cuisine. Cest un emploi rémunéré, précise Françoise Bost. En semaine, cest toujours un peu compliqué et on ne peut pas changer les emplois du temps. Dautant quil y a dautres activités proposées. »

Pour amorcer la discussion, Jean-Baptiste Del Amo se lance le premier : « Règne animal est né de mon désir de mintéresser au quotidien des paysans et de la condition animale. Cest un texte difficile, il ma fallu quatre ans pour l’écrire. » Sa lecture a effectivement résisté à Sofia*. Dès les première pages, cette femme au corps longiligne d’à peine 30 ans s’est « référée plusieurs fois au dico ». « Moi, jai trouvé lhistoire assez sombre, commente Marie*, une autre participante. Les descriptions dans les abattoirs sont insoutenables. » Pour rendre compte de cette « terrible réalité », l’auteur explique s’être rendu dans une porcherie « où la sauvagerie est rationalisée au nom du rendement ». De ce choc est survenu sa décision de devenir végétalien.

<p>Les rencontres auteurs ont lieu chaque trimestre et sont organisées dans différents centres pénitentiaires. A la Maison d’Arrêt de Versailles, les écrivaines Mazarine Pingeot et Olivia Resenterra ont précédé l’auteur de Règne animal. </p>

Les rencontres auteurs ont lieu chaque trimestre et sont organisées dans différents centres pénitentiaires. A la Maison d’Arrêt de Versailles, les écrivaines Mazarine Pingeot et Olivia Resenterra ont précédé l’auteur de Règne animal. 

(c) Louise Pluyaud

La discussion s’embranche alors sur les différents régimes alimentaires avant de bifurquer sur l’interrogation d’une détenue : « Quest-ce qui vous a poussé à venir nous voir ? ». Jean-Baptiste Del Amo répond, la voix franche : « Une volonté de décloisonner la littérature, de lapporter là où elle est peu présente. » L’auteur est également venu partager avec ces femmes, dont certaines n’avaient jamais lu un livre en entier avant leur détention, une expérience de jeunesse. « Enfant, j’étais en échec scolaire, et pour moi le domaine littéraire était réservé à ceux qui savaient, se souvient le lauréat du Livre Inter. Au collège, jai lu Les Métamorphoses de Kafka. Ça a été un déclic. Jai dès lors compris que la littérature était aussi à ma portée, et que tout le monde pouvait écrire ! »

Aujourd’hui, j’en suis à mon dixième livre. La lecture me fait du bien, ça me fait voyager. D’ailleurs, une fois sortie de prison, l’une des premières choses que je ferai c’est de m’inscrire à la bibliothèque.
Marie détenue à la Maison dArrêt pour femmes de Versailles

 « Et vous, quel rapport entretenez-vous avec la littérature ? », leur demande à son tour l’auteur. Pour Isabelle*, qui vient de terminer « La Pyramide des besoins humains » de Caroline Solé, la lecture a toujours fait partie de sa vie. « A sept ans, javais dépassé la Bibliothèque rose. J’étais déjà à la verte. » Nour*, la vingtaine, n’avait quant à elle jamais lu à l’extérieur. « Ça mennuie vite, je trouve que cest une perte de temps. Je crois que je préfère l’écriture à la lecture », avoue la jeune femme un peu gênée. « Mais jaime bien discuter avec les auteurs », sourit-elle en regardant l’écrivain.

« Lors des rencontres auteurs, il y a toujours un moment de vraie humanité, de grande richesse, soulève Alexandre Duval-Stalla, président-fondateur de Lire pour en Sortir. Les détenu.es ont limpression d’être considéré.es pour ce quils sont et pas pour ce quils ont commis. Ils sont traité.es sur le même plan d’égalité. Ça les change d’être seulement un numéro d’écrou. »

Avant sa détention, Marie, originaire du Cameroun, avait beaucoup de difficultés pour terminer un ouvrage. « Cest en prison que jai fait d’énormes progrès, notamment grâce aux cours de français et Lire pour en Sortir. Aujourdhui, jen suis à mon dixième livre. La lecture me fait du bien, ça me fait voyager. Dailleurs, une fois sortie de prison, lune des premières choses que je ferai cest de minscrire à la bibliothèque. » Si les rencontres avec des auteurs sont importantes, la mission principale de l’association est de transmettre le goût de la lecture à travers son programme en milieu pénitentiaire. Un vaste projet culturel développé au niveau national.

Des réductions de peine à la clé

« Chaque nouvel.le inscrit.e choisit un livre de notre catalogue. En contrepartie, elle/il doit réaliser une fiche de lecture : rédiger un résumé, citer des extraits et noter ses réflexions, détaille Alexandre Duval-Stalla. Pour donner ses impressions sur le livre, un.e bénévole vient le voir une fois par semaine. Quand il a fini sa lecture, il peut passer à un nouvel ouvrage. » Les fiches rédigées sont ensuite transmises dans le dossier étudié par le juge d’application des peines, qui peut octroyer ou non des remise de peines.

« Jusqu’à présent, tous nos participants en ont bénéficié. Comme il sagissait de peines courtes, c’était plutôt entre trois et sept jours de réduction », indique cet avocat à qui l’on doit un amendement notable à la récente loi de réforme pénale. Entré en vigueur le 1er octobre 2014, il permet d’obtenir des réductions de peines supplémentaires pour les personnes qui s’investissent : « dans lapprentissage de la lecture, l’écriture et du calcul, en participant à des activités culturelles. »

Lire en prison, c’est sortir de 9m2 dans lesquels on est enfermée 22 heures sur 24. 
Alexandre Duval-Stalla, avocat

Actuellement, 1 200 détenu.es sont inscrit.es au programme de lecture sur une quinzaine de centres de réclusion français. D’ici 2020, l’association espère s’implanter dans la moitié du parc pénitencier français, soit une cinquantaine d’établissements. « Dun point de vue utilitaire, certain.es détenu.es sont peut-être dabord attiré.es par la réduction de peine, admet Alexandre Duval-Stalla. Mais, pour beaucoup, ce programme leur offre un vrai moment d’évasion. Lire en prison, cest sortir de 9m2 dans lesquels on est enfermé 22 heures sur 24. » L’échange périodique avec une personne de l’extérieur peut aussi être un motif. « Des personnes placées sous main de justice nont plus du tout de visites, confie Françoise Bost. Voir un bénévole ne serait-ce quune demi-heure par semaine pour parler dun livre, cest une bouffée dair frais. » 

La lecture comme vecteur d’émancipation, avec Marie NDiaye et Annie Ernaux au programme

Retour à la Maison d’Arrêt de Versailles où la rencontre littéraire touche à sa fin. Isabelle, détenue et chargée de la bibliothèque pénitentiaire, profite des dernières minutes pour demander à Jean-Baptiste Del Amo des conseils de lecture. « En classique, je dirais Les Fleurs du Mal de Baudelaire. Cest la preuve que la littérature peut rendre beau ce qui dans la vie ne serait peut-être pas regardable. Plus proches de nous, je vous recommande Trois femmes puissantes de Marie NDiaye, et Les années dAnnie Ernaux. Jai une grande admiration pour cette auteure, qui a réussi à retranscrire le sentiment du temps qui passe rien quavec des mots… »

« Nous avons quelques uns de ses livres à la bibliothèque », rebondit Isabelle. Très investie, elle a fait de ce lieu « hors des tensions » un petit coin de réconfort. « Les surveillantes le constatent : les personnes qui lisent régulièrement sont plus calmes et apaisées. Et puis ça leur fait dautres sujets de conversation avec les détenues », rend compte Elodie Perroteau. La bibliothèque de la Maison d’arrêt de Versailles renferme 4 000 romans, bande-dessinées, magazines, etc. Un panel de choix renouvelé chaque semaine grâce aux bibliothécaires de la médiathèque de Versailles, avec laquelle l’établissement pénitentiaire a un partenariat.

La Bibliothèque de la Maison d'arrêt pour femmes de Versailles.  Lire pour en Sortir a également constaté que la lecture contribuait à diminuer le taux de récidive. « <em>Les deux premières années, on a touché plus de 800 détenu.es,</em> se réjouit M. Duval-Stalla. <em>Et leur taux de récidive, 5% en moyenne, est bien moindre que celui de leurs co détenus (entre 39 et 63% selon les cas). </em>» Il admet toutefois : « A<em>près, il n’y a pas de facteur scientifique. Peut-être que nos participant.es étaient les moins susceptibles de récidiver. </em>» Pour 2018, l’association envisage donc de réaliser une étude sur cinq ans pour montrer les effets positifs du programme sur les détenus.
La Bibliothèque de la Maison d'arrêt pour femmes de Versailles.  Lire pour en Sortir a également constaté que la lecture contribuait à diminuer le taux de récidive. « Les deux premières années, on a touché plus de 800 détenu.es, se réjouit M. Duval-Stalla. Et leur taux de récidive, 5% en moyenne, est bien moindre que celui de leurs co détenus (entre 39 et 63% selon les cas). » Il admet toutefois : « Après, il n’y a pas de facteur scientifique. Peut-être que nos participant.es étaient les moins susceptibles de récidiver. » Pour 2018, l’association envisage donc de réaliser une étude sur cinq ans pour montrer les effets positifs du programme sur les détenus.
(c) Louise Pluyaud

Un régime d’exception, malheureusement

Pour autant, elle fait office « dexception », note Françoise Bost. Car, si les bibliothèques sont obligatoires et présentes dans 95% des établissements pénitentiaires, leur accessibilité n’est pas garantie dans les faits. « Pour y accéder, cest le parcours du combattant, déplore Alexandre Duval-Stalla. Il faut dabord demander une autorisation. Quand vous lavez, cest un horaire précis. Si ce jour-là, vous avez autre chose ou que la détention est en circulation, vous ne pouvez pas y aller. Et si vous avez réussi à surmonter tous ces obstacles, on constate souvent que les fonds bibliothécaires ne sont ni actualisés ni restaurés. » Selon lui, ce qui fait donc le succès du programme, c’est aussi « labsence de toutes ces contraintes » pour accéder aux livres, qui sont offerts aux personnes détenues. 

Car, pour ce consultant prison-justice du Secours Catholique, la culture est un bien précieux qui n’a pas de prix. « Cest même la première des insertions, insiste-t-il. Si vous ne savez ni lire ni écrire ce sera très compliqué à la fois dobtenir un logement et un emploi. » Ainsi à travers la lecture, Lire pour en Sortir ambitionne de lutter contre l’illettrisme des personnes détenues « dont la grande majorité a décroché au collège. Jai défendu beaucoup de personnes aux assises ou en tribunal correctionnel. Et on le constate : ce qui les limite, et aggrave aussi leur peine, cest leur incapacité à exprimer les choses. Il est donc extrêmement important que par la lecture, ils acquièrent ces représentations mentales et ce vocabulaire pour mieux comprendre et se défendre. »

*le prénom a été modifié
<p>Dans l’enceinte de la Maison d’arrêt de Versailles, l’artiste C215 a réalisé une douzaine de fresques. Ses oeuvres, à l’image de femmes riches de couleurs, ont pris possession des cages d’escalier, des couloirs de détention, des cours de promenade en passant par le salon de coiffure. </p>

Dans l’enceinte de la Maison d’arrêt de Versailles, l’artiste C215 a réalisé une douzaine de fresques. Ses oeuvres, à l’image de femmes riches de couleurs, ont pris possession des cages d’escalier, des couloirs de détention, des cours de promenade en passant par le salon de coiffure. 

(c) Louise Pluyaud